L’action guérissante du Christ chez sainte Marguerite-Marie

Sainte Marguerite-Marie Alacoque (1647-1690), religieuse de l’ordre de la Visitation, est connue pour avoir bénéficié des apparitions du Sacré-Cœur de Jésus. Dans cette très brève note programmatique rédigée il y a une trentaine d’années, je souhaiterais seulement émettre une hypothèse : alors que sainte Marguerite-Marie est une femme profondément blessée, Dieu l’a sinon guérie, du moins conduite sur un chemin d’amélioration psychique, tout en la sanctifiant.

Il ne s’agit surtout pas de nier la profonde charité, la vie théologale habitant son âme. Son amour est pur, réellement désintéressé, « sans mélange d’intérêt ni de plaisir [1] ». Il ne s’agit pas non plus de minimiser les fautes objectives des personnes de son entourage qui, telle Mère de Saumaise, ont pu la faire souffrir par leurs injustices et leurs indélicatesses multipliées [2]. Il s’agit seulement ici de se centrer très succinctement sur son vécu psychique – et sur l’incidence curative de la vie théologale.

1) L’état initial

a) Profond manque d’estime de soi

Un jour, lors d’une vision, sainte Marguerite-Marie voit des esprits bienheureux qui l’invitent à s’unir avec eux dans la louange du Cœur de Jésus. Mais, commente-t-elle, « je n’osais pas le faire ». Or, elle continue en nous révélant que les anges la reprirent et lui dirent « qu’ils étaient venus afin de ‘s’associer avec moi pour lui rendre un continuel hommage d’amour, d’adoration et de louanges […]’ [3] ».

C’est ainsi que sainte Marguerite-Marie a plus de mal que sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus de se croire digne de l’amour de Dieu. Une fois, au cours d’une retraite, alors que, ayant accompli un manquement minime à l’obéissance, la Visitandine s’en trouva profondément mortifiée. Jésus vint la consoler. Mais, commente la religieuse, « ma douleur ne finit pas pour cela, quelque douleur et caresse qu’il me fît. Ce m’était assez de penser que je lui avais déplu pour me faire fondre en larmes [4] ».

b) Crainte d’abandon

Sainte Marguerite-Marie ne s’attache pas sans doute pour des raisons spirituelles. Mais ne craint-elle pas au fond l’abandon, du fait de son peu de valeur ? Elle s’étonne par exemple de ce que son rejet de son directeur spirituel, saint Claude la Colombière (1641-1682), que, pourtant, Dieu lui envoie, ne se solde pas par son départ : « Je me suis cent fois étonnée comme il ne m’abandonnait pas aussi bien que les autres ; car la manière dont je traitais avec lui aurait rebuté tout autre [5] ».

Autre signe d’abandon : « on ne laissait pas de me donner de l’occupation et du travail extérieur tout ce que j’en pouvais porter ; ce qui ne m’était pas une petite peine dans celle que je souffrais, de croire que j’étais en horreur à toutes les créatures, et qu’elles avaient grande peine à me supporter, en ayant beaucoup à me souffrir moi-même [6] ».

c) Des tendances plus profondes au masochisme, à l’auto-flagellation ?

Sainte Marguerite-Marie n’est pas seulement scrupuleuse. Son psychisme ne présente-t-il pas des traits obsessionnels ? « Mon esprit souffrait par des dérélictions, délaissements, et de voir offenser Dieu [7] ». De plus, elle pose des actes répétés d’auto-mutilation (c’est ainsi qu’elle trace sur son cœur avec un canif le sacré Nom de Jésus [8]) et s’impose des pénitences d’une austérité rebutante (comme boire l’assiette pleine du pus suppurant des plaies d’une malade [9]).

2) L’état final

Quels que soient les profonds et innombrables tourments physiques et plus encore intérieurs ressentis par sainte Marguerite-Marie, celle-ci reçut la grâce d’une paix immense et indissoluble.

Par exemple, au-delà de toutes les souffrances liées au scrupule, la religieuse goûte la présence consolante de Dieu : « quelques grandes que soient mes fautes, cet unique Bien de mon âme ne me prive jamais de sa divine présence [10] ». Particulièrement précieux est l’aveu sur lequel s’achève l’autobiographie :

 

« Jamais je ne recevais aucune grâce particulière de sa bonté qu’elle ne fût précédée de ces sortes de tourments ; et après les avoir reçues, je me sentais jetée et abîmée dans un purgatoire d’humiliations et de confusion, où je souffrais plus que je ne peux exprimer ; mais toujours dans une paix inaltérable, ne me semblant pas que rien pût troubler la paix de mon cœur, quoique la partie inférieure fût souvent agitée, soit par mes passions, soit par mon ennemi, qui faisait tous ses efforts pour cela, n’y ayant rien où il soit plus puissant et où il gagne tant, qu’avec une âme qui est dans le trouble et l’inquiétude [11] ».

 

Pour décrire l’état complexe de son âme, sainte Marguerite-Marie convoque une distinction, ici sur le mode de la stratification, entre la partie supérieure de son être qu’est son « cœur » qui jouit d’« une paix inaltérable » et « la partie inférieure » qui est « agitée ».

3) Chemin

Comment a-t-elle pu passer du tourment à la paix ?

a) S’estimer

L’obsessionnel scrupuleux nourrit une image très délabrée de lui-même, et nous avons vu que sainte Marguerite-Marie n’a aucune estime d’elle. Or, dit la sainte Visitandine, le père Claude, son directeur spirituel, « m’apprit à estimer les dons de Dieu ». Plus encore, il l’invite à l’action de grâces pour « les fréquentes communications et familiers entretiens » dont Dieu la gratifie [12]. Pour lui faire découvrir sa valeur, le saint jésuite n’a pas d’autre chemin ou plutôt connaît le plus court chemin : passer par Dieu.

De même, pour la faire avancer dans l’amour d’elle-même, Claude oblige sainte Marguerite-Marie à écrire sur elle : « Il me commanda aussi d’écrire ce qui se passait en moi, à quoi je sentais une répugnance mortelle [13] ».

Dans un autre exemple, on voit comment Jésus profite de l’amour que sainte Marguerite-Marie a de lui pour la pousser à se dépasser vers l’amour de soi, contre la haine d’elle-même. Plus encore, finement, Jésus lie sainte Marguerite-Marie par des vœux. Et c’est ainsi qu’il l’invite à aller au parloir (donc affronter les autres) et écrire (donc parler d’elle-même) [14].

b) Limiter les ascèses

L’obéissance au directeur de conscience est essentielle pour un tel type de psychologie [15]. En effet, le revers de cette obsession est l’obéissance : « je me devais contenter de ce qui m’était d’obligation [16] ». Or, saint Claude demande à sa dirigée de mesurer ses ascèses. Formée à l’école de saint Ignace, il ne tarde pas à voir sa tendance aux scrupules et va s’y attaquer.

c) Se réjouir

Surtout, c’est Dieu lui-même qui se charge de peu à peu pacifier le cœur de la sainte qu’il s’est choisie. Jésus l’introduit non seulement dans cette harmonie intérieure, mais dans la joie. Pour cela, observe-t-elle avec humour, il n’hésite pas à contrarier ses désirs, « me faisant jouir lorsque j’aurai voulu souffrir [17] ». Quel que soit le « besoin » que Dieu a de sa créature, jamais il ne l’utilise. Disons-le positivement : toujours Dieu bénit la personne par laquelle il bénira autrui (selon la loi de la cascade).

Continuons à décrire la vision : les esprits bienheureux, les anges et les saints enjoignent sainte Marguerite-Marie à louer Dieu : « pour cela, ils tiendraient ma place devant le Saint Sacrement, afin que je puisse aimer sans discontinuation par leur entremise ». Ils lui dirent aussi que « de même, ils participeraient à mon amour, souffrance en ma personne comme je jouirais la leur [18] ».

Or, le fruit de cette belle vision fut une durable sérénité : « après environ deux ou trois heures que cela dura, j’en ai ressenti les effets toute ma vie, tant par le secours que j’en ai reçu, que par les suavités que cela avait produites et produisait en moi [19] ». Cette paix durable, vitale ne serait-elle pas le signe d’une effusion de l’Esprit et d’une guérison divine ?

Pascal Ide

[1] Sainte Marguerite-Marie, Autobiographie, dans Vie et œuvres de sainte Marguerite-Marie Alacoque, Présentation de Raymond Darricau, Paris-Fribourg, Saint-Paul, 1990, 2 vol., tome 1, p. 139.

[2] Tel est le cas de la suspicion (cf. Ibid., p. 133).

[3] Ibid., p. 129.

[4] Ibid., p. 132.

[5] Ibid., p. 112.

[6] Ibid., p. 115.

[7] Ibid., p. 115.

[8] Ibid., p. 114.

[9] Cf. Ibid., p. 135.

[10] Ibid., p. 139.

[11] Ibid., p. 140.

[12] Ibid., p. 111.

[13] Ibid., p. 113.

[14] Ibid., p. 130.

[15] Et, pour cela, l’ordre vint clairement de Dieu « il voulait que nous fussions comme frère et sœur » (Ibid., p. 112)

[16] Ibid., p. 111.

[17] Ibid., p. 139.

[18] Ibid., p. 129.

[19] Ibid.

12.6.2026
 

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