L’Esprit-Souffle (Pentecôte, dimanche 24 mai 2026)
  1. Avez-vous constaté combien la liturgie de ce jour parle du souffle? Bien sûr, le jour de la Pentecôte où « un bruit survint du ciel comme un violent coup de vent : la maison où ils étaient assis en fut remplie tout entière » (Ac 2,2). Le psaume dit du Seigneur, c’est-à-dire du Père créateur : « Tu envoies ton souffle : ils sont créés » et, inversement : « tu reprends leur souffle, ils expirent » (Ps 103,29-30). Et Jésus « souffla sur ses disciples et leur dit : ‘Recevez l’Esprit-Saint’ » (Jn 20,22), en écho à sa catéchèse à Nicodème où il affirme : « Le vent souffle [littéralement : le souffle souffle] où il veut : tu entends sa voix, mais tu ne sais ni d’où il vient ni où il va. Il en est ainsi pour qui est né du Souffle » (Jn 3,8).

Et cela continue dans l’histoire de l’Église : le jeudi 11 février 1858, juste avant que Marie n’apparaisse dans le creux de la grotte de Massabielle, Bernadette Soubirous, la voyante de Lourdes, entend un coup de vent et constate que, étrangement, les arbres ne s’agitent pas… Or, Marie est celle que « la puissance du Très-Haut », c’est-à-dire l’Esprit, a pris « sous son ombre » (Lc 1,35).

Or, nous l’avons oublié, le terme grec pneuma, que l’on traduit par « e(E)sprit », signifie d’abord « souffle » ou « vent ». Le français ne l’a d’ailleurs pas totalement oublié, puisque le pneu, qui est rempli d’air, est le diminutif de pneumatique. De même, le substantif hébreu, ruah, présente aussi cette signification météorologique et anthropologique, avant de désigner l’Esprit de Dieu. Le théologien dominicain Yves Congar, auteur d’une trilogie sur l’Esprit-Saint, y proposait que l’on traduise désormais par « Esprit-Souffle ».

 

  1. Malgré l’attention et la place que le Magistère ou la liturgie accorde à la troisième Personne divine ces dernières années, celle-ci demeure toujours le grand méconnu, en théorie comme en pratique, pour de nombreux chrétiens. Pour connaître quelqu’un, le mieux est de commencer par son nom et de son sens. Que pouvons-nous dire du souffle ou du vent ? Partons de ce que tout le monde en sait depuis toujours sur le pneuma, tout en nous laissant enrichir de ce que les sciences nous en révèlent.

Tout d’abord, l’air est ce qui remplit tout, chaque interstice d’espace, depuis le sol jusqu’au plafond, ici la coupole de l’église Saint-François-Xavier. Il n’y a pas un millimètre cube qui n’en soit saturé ; où que nous allions, nous ne courons jamais le risque d’être asphyxié. Cet « élément » est à ce point omniprésent que des chercheurs ont décidé de récupérer l’air emprisonné dans des espaces clos comme les boutons-pression afin d’analyser la composition de l’air qu’on respirait naguère. Discret jusqu’à se faire oublier, pourtant il nous entoure et nous contient comme une deuxième peau.

Non content d’occuper tout l’espace extérieur, il est aussi présent à l’intérieur : à l’intérieur de l’océan où il se dissout dans l’eau ; à l’intérieur de notre corps où il passe dans la circulation sanguine pour porter l’oxygène, c’est-à-dire le feu, l’énergie, à chacune des myriades de milliards de cellules composant notre organisme.

Il y a plus. Le vent assure la communication entre le dedans et le dehors. Son invasion n’est pas une intrusion. Il nous fait communier sans violence avec le monde ambiant. Il y a encore davantage. Selon une grande boucle de donation réciproque qui est le secret de la vie, le végétal fabrique l’oxygène qu’inspire les animaux dont nous faisons partie et l’animal expire le gaz carbonique qui fait vivre les végétaux, dans une harmonie universelle dont l’atmosphère et la Terre elles-mêmes profitent.

De plus, cet air est présent et circule sans cesse. De fait, il est le seul fluide qui soit là en permanence. L’eau survient seulement lorsqu’il pleut et la lumière quand il fait jour. Ainsi, l’air est un don qui occupe tout l’espace et tout le temps.

L’esprit-souffle possède aussi des caractéristiques paradoxales. Il est à la fois invisible, inaudible, impalpable et pourtant parfois si puissant. Lors d’un voyage en Patagonie, au sud de l’Argentine, là où souffle ces Quarantièmes rugissants qu’aucun obstacle n’arrête autour du globe, le vent avait mugi si fort qu’une petite fille de notre groupe avait été soulevée – soudain prise de panique de perdre ses attaches au sol si sécurisant et de ne pouvoir plus rien maîtriser… Ainsi, l’air vivifiant est également seigneur qui maîtrise tout et que rien ne maîtrise.

Enfin, cet air qui se retire pour se faire oublier est celui qui nous rend présent les uns aux autres. Il porte toutes nos communications : sans air qui vibre, pas de parole qui raisonne et qui résonne. Plus encore, il ouvre à toutes les communions. Comment ne pas se rappeler la tirade du baiser qui est au cœur du troisième acte qui est au cœur de la pièce Cyrano de Bergerac :

 

« Un baiser, mais à tout prendre, qu’est-ce ?

Un serment fait d’un peu plus près, une promesse

Plus précise, un aveu qui veut se confirmer,

Un point rose qu’on met sur l’i du verbe aimer ;

C’est un secret qui prend la bouche pour oreille,

Un instant d’infini qui fait un bruit d’abeille,

Une communion ayant un goût de fleur,

Une façon d’un peu se respirer le cœur,

Et d’un peu se goûter, au bord des lèvres, l’âme [1] ! »

 

Comment mieux dire que le baiser, qui est le souffle devenu amour, unit ceux qui s’aiment parce qu’en joignant les lèvres, il épouse les âmes.

 

  1. En entendant ces magnifiques propriétés, vous êtes vous-mêmes passés du naturel au surnaturel. En fait, si le souffle nous parle de l’Esprit-Souffle, c’est parce que l’Esprit-Souffle a pris de Lui-même pour créer le vent ! Le cosmos est la plus certaine et la plus concrète des catéchèses pour nous dire qui est la troisième Personne de la Trinité. Reprenons brièvement selon un ordre différent.

L’Esprit-Saint qui est Esprit-souffle emplit l’univers depuis l’origine – « Au commencement, […] le souffle de Dieu planait au-dessus des eaux » (Gn 1,1-2) – jusqu’au terme – « L’Esprit et l’Épouse disent : ‘Viens !’ » (Ap 22,17).

Plus encore, l’Esprit-Souffle aspire à remplir chacun de nos cœurs – « l’amour de Dieu a été répandu dans nos cœurs par l’Esprit Saint qui nous a été donné » (Rm 5,5) – afin d’y crier et d’y prier le Père – « Dieu a envoyé l’Esprit de son Fils dans nos cœurs, et cet Esprit crie ‘Abba ! Père !’ » (Ga 4,6) – et de faire de nous des fils dans le Fils – « tous ceux qui se laissent conduire par l’Esprit de Dieu, ceux-là sont fils de Dieu » (Rm 8,14).

Nous nous représentons souvent l’Esprit-Souffle comme « le murmure d’une brise légère » (1 R 19,12) ou le chuchotement d’une inspiration glissée à l’oreille. Mais n’oublions pas « quelle grandeur incomparable de sa puissance il déploie pour nous, les croyants : c’est l’énergie, la force, la vigueur qu’il a mise en œuvre dans le Christ quand il l’a ressuscité d’entre les morts » (Ep 1,19-20). Émerveillé, l’Apôtre multiplie les mots pour exprimer la puissance de l’Esprit qui a fait surgir Jésus, libre et vainqueur de son tombeau. Le troisième article du Credo ne dit-il pas de l’Esprit-Souffle qu’il est « Dominum et vivificantem : Seigneur et donateur de vie » ?

Enfin, baiser (osculum) d’amour du Père et du Fils, l’Esprit-Souffle a pour mission première d’unifier en maintenant la différence. Plus, en l’avivant, affirme le théologien Balthasar. L’unité fait peur parce que nous la faisons souvent rimer avec uniformité. Pourtant, contemplons la Sainte Trinité : le Père n’est pas le Fils. L’Esprit-Saint n’aime autant l’unité que parce que d’abord il aime la diversité. Communion sans fusion ni confusion ni fission.

 

  1. Tirons brièvement quelques leçons spirituelles.

L’ermite Séraphin de Sarov, que l’Église orthodoxe a canonisé, était un grand ami de l’Esprit-Saint. Pour se faire comprendre des marchands qui venaient le voir, il avait inventé une formule inédite et parlante : « Acquérir l’Esprit-Saint ». Que sommes-nous prêts à donner (et à perdre) pour l’acquérir ?

À la neuvaine préparatoire de la Pentecôte, succède l’octave de Pentecôte (du moins, était-ce ainsi dans l’ancienne liturgie !). Et si nous priions chaque jour l’une des propriétés de l’Esprit-Souffle qui est répandu en nous, afin que nous soyons plus vivants, plus fils et filles du Père, plus doux et plus puissants (de la puissance sans violence du Père), plus nous-mêmes et plus unis, etc. ?

Et si nous élargissions nos supplications aux dimensions du monde ?

Pascal Ide

[1] Edmond Rostand, Cyrano de Bergerac, Acte iii, scène 9.

24.5.2026
 

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