Une personnalité perverse et narcissique : Rebecca de Daphné du Maurier

Je cite Daphné du Maurier, Rebecca, trad. Denise Van Moppès, Paris, Albin Michel, 1939, coll. « Livre de poche » n° 529-530. Il existe une nouvelle traduction par Anouk Neuhoff, Paris, Albin Michel parue en mars 2015 et son équivalent coll. « Livre de poche » en mai 2016. Nos citations seront tirées de l’ancienne version et plus particulièrement du chap. 19, le plus important de l’ouvrage.

Si l’ouvrage fameux a dû marquer par sa description précise d’une personnalité non seulement narcissique, mais perverse, de surcroît déclinée au féminin, il est aussi passionnant parce qu’il montre comment elle continue à exercer son influence destructrice après sa mort et, enfin, parce qu’il met en scène sa victime, en sa responsabilité, comme en sa culpabilité excessive.

 

Avec une précision clinique, la romancière met en scène une héroïne présentant tous les signes de la personnalité narcissique (qui est une catégorie psychiatrique précise, à distinguer de ce que le psychanalyste Paul-Claude Racamier nomme « pervers narcissique ») : image très flattée de soi, transgression systématique, mépris de la souffrance infligée à l’autre. Les mécanismes sont aussi soigneusement décrits : la double face, lumineuse et ténébreuse, qui a trompé un temps Maxim de Winter (p. 347 s), ou les cercles du pouvoir, dont Mrs Danvers est la représentante consentante (elle fait, en cela, partie de ce que l’on peut appeler « le réseau narcissique »). Je n’entrerai pas dans le détail (1).

Si j’ajoute la perversion, cela vient de la jouissance qu’éprouve Rebecca à détruire son époux, par exemple, en s’inventant une grossesse (p. 358). Elle est symbolisée de manière effroyable dans le sourire proprement diabolique qui accompagne sa mort programmée (p. 359). Comment ne pas songer au rire du Joker au moment de sa mort (ou plutôt de la chute qui aurait dû entraîner sa mort), dans la trilogie Nolan (The Darknight) ?

Une fois morte, Rebecca poursuit son œuvre dévastatrice à travers ses « créatures », au premier rang desquelles, sa gouvernante – Jack Favell semble ne pas avoir attendu l’influence de sa cousine pour devenir un coquin –, et ses victimes, à commencer l’héroïne sans nom qui a pris le sien et la vit à son corps défendant comme sa rivale toute-puissante. Mais aussi et d’abord à travers le psychisme blessé de Maxim de Winter : Rebecca ne possède un tel impact que parce que son entourage est poreux à son emprise ; et il est perméable à la mesure de la culpabilité infinie qui ronge son époux. Mais, là encore, si importante soit la part des victimes, le roman donne à voir l’ampleur de l’œuvre destructrice opérée par une personnalité perverse et narcissique. En effet, en provoquant son mari à la tuer, elle sait qu’elle infecte la conscience de cet homme droit pour toujours. Autrement dit, par sa mort programmée, elle poursuivra son influence méphitique, voire méphistophélique.

Revenons à la place et à la responsabilité de la victime. Maxim reconnaît un moment que la cause de tout n’est pas tant sa cécité initiale sur Rebecca (même si, rétrospectivement, il peut se remettre en question, comment aurait-il pu tout deviner a priori ?), que son idolâtrie de sa résidence, Manderley – qui est un personnage à part entière du roman (comme du film si fidèle d’Hitchcok et pourtant si peu fidèle à Hitchcock). Précisons. De prime abord, il semble que, si Maxim ne divorce pas dès leur premier mois de mariage, c’est par « fierté, honneur, amour-propre ». En réalité, c’est parce que la destruction de sa réputation entraînerait celle de Manderley. Qu’il est significatif que Maxim continue son explication en imaginant quelles rumeurs porteraient non pas sur lui, mais sur son château bien-aimé: « C’est là qu’il habite. C’est Manderley. C’est la propriété de ce type qui a divorcé, tu sais bien » (p. 349). Suit cet aveu qui résume tout et offre la clé du roman : « J’ai trop pensé à Manderley. Manderley venait pour moi en premier, au-dessus de tout. Ce genre d’amour n’est pas le bon. Ce n’est pas celui qu’on prêche à l’église. Le Christ n’a pas parlé des pierres, des briques, ni des murs, de l’amour qu’un homme peut porter à son coin de terre, son sol, son petit royaume ». Ajoutons que le jugement moral et religieux joint à l’explication éclaire le poids écrasant de sa culpabilité. Rebecca n’a pu exercer son emprise que parce que l’âme de Maxim était elle-même prise par son domaine. La perversité narcissique n’est puissante qu’à la mesure de nos aveuglements, qu’ils soient volontaires ou non.

J’ajouterais un dernier signe. Au moment où Maxim avoue avec grandes lucidité et humilité sa responsabilité, son épouse, pour la première (et seule) fois de toute l’histoire, lui avoue sans transition et avec élan tout son amour dans les mots les plus poignants : « Mon chéri, mon Maxim, mon amour » – y joignant un geste intime : « Je mis ses mains sur mon visage, je les touchais de mes lèvres » (p. 350).

Cet amour suffira-t-il à le sauver de sa culpabilité et enfin lui faire goûter le bonheur ? Il ne semble pas. Ainsi qu’on le sait, le suspense ne fera que rebondir, Maxim sera accusé du meurtre de sa femme, subira le chantage de son cousin par alliance. Il se sortira de tous ces revers. Pour autant, le roman finira tragiquement par l’incendie de Manderley. Pourquoi ?

Peut-être faut-il interpréter cette conclusion comme la trace d’une mentalité piétiste qui peine à reconnaître pleinement la miséricorde et la remplace par l’humaine réparation, par définition infinie… Mais il est aussi possible d’y lire une leçon humaine qui n’est pas négligeable. Nous l’évoquions : le bourreau ne va jamais sans une victime et, pour une bonne part, celui-là ne possède que le pouvoir que celle-ci lui accorde – peu importe ici le poids des responsabilités de l’un et de l’autre. Dès lors n’est-il pas symbolique que le feu détruise enfin ce qu’il avait adoré ? Voilà pourquoi, tout à l’inverse, le démon – qui a tout de la personnalité narcissique, la blessure en moins – est impuissant contre Marie dont l’humilité obéissante lui ôte toute prise.

 

(1) Je me permets de renvoyer à Pascal Ide, Manipulateurs. Les personnalités narcissiques : décrire, comprendre, agir, Paris, L’Emmanuel, 2016, chap. 1 pour la description et chap. 2 pour les mécanismes. 

22.7.2017
 

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