Plus que l’autorité, mais encore moins que la connaissance directe est le témoignage. De Kierkegaard à Paul Ricœur, l’attestation a pris une place toujours croissante en philosophie. Le témoignage actif est l’acte par lequel une personne fait connaître à une autre ce qu’elle sait et éprouve.
Centrons-nous sur un des centres brûlants de la métaphysique : l’acte d’être. Mais ce que nous dirons ici vaut pour ses autres objets comme l’être comme amour. L’expérience métaphysique de l’actus essendi ressemble au témoignage : en ce qu’elle porte sur un objet précieux, est difficile d’accès, donc rare, adopte volontiers la forme d’un témoignage et, au moins pour certains, est la source très désirable d’un profond bonheur, celui de contempler la vérité sommitale, et d’une grande joie, qui est la signature affective de cet accomplissement intime (« gaudium de veritate »).
Mais cette expérience métaphysique défaille heureusement du témoignage en ce qu’elle est reproductible, donc transmissible, pour celui qui y est disposé et s’en donne les moyens. Sa valeur insigne tient donc non pas à son unicité, mais, tout au contraire, à sa répétabilité : il montre que ce qui fut établi à titre de simple possibilité, la connaissance de l’acte d’être, est aussi et d’abord une réalité.
Nous multiplierons les témoignages. Ils pourraient se répartir de manière extrinsèque, selon leur origine : philosophes (Maine de Biran, Jean Guitton, Raïssa Maritain, Étienne Gilson), hommes de lettres (Julien Green, Jean-Paul Richter et Alexandre Soljénitsyne), anonymes, etc. De manière plus intrinsèque, ils peuvent être gradués selon la richesse de leur propos. Sans me dissimuler qu’il est malaisé d’opérer une telle hiérarchie, j’opte pour cette seconde organisation, qui, par accident, va se trouver recouvrir en partie la première.
1) Témoignages d’hommes de lettres
a) Jean-Paul Richter
1’) Lecture
Le poète romantique allemand Jean-Paul Richter (souvent connu sous le seul prénom Jean-Paul) rapporte l’expérience suivante dans son autobiographie :
« Un matin, tout enfant encore, je me tenais sur le seuil de la maison et je regardais à gauche, vers le bûcher, lorsque soudain me vint du ciel, comme un éclair, cette idée : je suis un moi, qui dès lors ne me quitta plus ; mon moi s’était vu lui-même pour la première fois et pour toujours [1] ».
2’) Bref commentaire
- Du point de vue de l’objet, il s’agit d’une expérience du moi. Toutefois, il n’est pas impossible d’y distinguer, mais celée, une expérience (implicite et indirecte) de l’être. En effet, il affirme : « je suis un moi ». Par ailleurs, il décrit cette expérience comme un don qui vient « du ciel » ; or, la création est don de l’être. Enfin, c’est une expérience fondatrice : « pour toujours » ; or, l’être dure, persévère.
- Du point de vue subjectif, seules sont mobilisées les capacités cognitives : d’abord les sens, puisque l’enfant « regarde » ; ensuite, l’intelligence, puisqu’il parle de « cette idée » et de ce voir intérieur ou réflexif (« s’était vu »). On peut toutefois parler d’expérience, parce que l’événement décrit est circonscrit dans son origine (« Un matin », « pour la première fois »), divise le temps entre un avant et un après, et enfin devient une source qui ne cesse de couler « pour toujours ».
- Cette expérience, comme celle décrite par d’autres témoignages, s’est produite très précocément, ici « tout enfant encore ». Non pas juste après la naissance, où la fleur de l’esprit n’est pas encore défroissée, non pas plus tardivement, à l’adolescence, lorsque la raison obscurcit parfois le clair regard de l’intelligence, mais à cet âge métaphysique qui est celui de la petite enfance. Il faudra toutefois les ressources de la raison noétique pour pleinement rendre compte de la richesse de cette expérience.
On peut donc dire que Richter s’éprouve existant, expérimente l’être de son moi, l’être à travers cet étant privilégié qu’est le moi.
b) Julien Green
1’) Lecture
Dans son autobiographie, un homme de lettres qui n’est pas du tout philosophe et le dit, Julien Green, livre le témoignage suivant :
« Je vivais d’un bonheur inexprimable dont je n’ai pas tout à fait perdu le souvenir. L’amour était en moi et autour de moi comme l’air que je respirais, mais, aux environs de la cinquième année, il dut y avoir une sorte de catastrophe dont le sens m’échappe. Ce fut certainement après la minute où levant la tête vers le ciel noir j’eus le sentiment d’une énorme et affectueuse présence. Des mois s’écoulèrent sans doute, et à un moment que je n’arrive pas à situer je me trouvais assis devant la fenêtre quand j’eus tout à coup la conscience d’exister.
« Tous les hommes ont connu cet instant singulier où l’on se sent brusquement séparé du reste du monde par le fait qu’on est soi-même et non ce qui nous entoure. Je laisse aux spécialistes le soin d’expliquer ces choses où j’avoue ne pas voir très clair. Tout ce que je retiens est que, pour ma part, je sortis à ce moment-là d’un paradis. C’était l’heure mélancolique où la première personne du singulier fait son entrée dans la vie humaine pour tenir jalousement le devant de la scène jusqu’au dernier soupir. Certes, je fus heureux par la suite, mais non comme je l’étais auparavant, dans l’Eden d’où nous sommes chassés par l’ange fulgurant qui s’appelle Moi [2] ».
2’) Bref commentaire
Commentons brièvement cette expérience (nous ferons de même avec les suivantes). En fait, elle est double.
- La première connaissance ne porte pas proprement sur l’être, mais sur une « présence ». De fait, le nom même « être », ou « existence » n’est pas prononcé. De plus, il s’agit d’un être personnalisé, même si cet être qui semble divin (le jeune Julien lève « la tête », donc la dirige vers le haut qui est le lieu symbolique de Dieu, surtout pour un enfant), échappe.
Cette connaissance est mêlée de sentiments (« énorme et affectueuse »), de plus, en contraste avec l’environnement (« le ciel noir »).
Enfin, il s’agit proprement d’une expérience : la connaissance est précisément datée, même si elle est ancienne, avec un avant et un après.
- Venons-en à l’expérience qui lui succède « des mois » après.
Cette expérience porte sur le « Moi », mais ne s’arrête pas à cet étant pour aller vers l’être. Ici, le mot est prononcé : « exister ».
Là encore, ce savoir est le fait de l’intelligence (« conscience »), mais convoque aussi l’affectivité (en l’occurrence, sombre et même très sombre, puisqu’elle est décrite comme « une sorte de catastrophe », une sortie du « paradis », une « heure mélancolique »).
Enfin, cette saisie est elle aussi à la fois un commencement dans le temps et une origine qui dure encore (« jusqu’au dernier soupir »).
- Cette double expérience, comme la précédente, s’est produite très tôt, « aux environs de la cinquième année ». Auguste Comte remarquait, dans une ironie qui s’avère toutefois vraie, qu’à sept ans, l’enfant est métaphysicien.
Ajoutons une évaluation (ce que nous ferons rarement) : cette expérience de l’être ne semble pas totalement pure. D’une part, le sujet dit qu’il « se sent brusquement séparé du reste du monde par le fait qu’on est soi-même et non ce qui nous entoure » ; or, nous avons vu que l’être est commun (tout en étant singularisé) ; donc, en soulignant l’aliquid, mais pas les autres transcendantaux ou simplement l’ens commune, Green se focalise sur un aspect de l’être. D’autre part, cette saisie de l’être se fait exclusivement à l’ombre de la tristesse, et dans les termes les plus forts (deux fois l’image de l’exclusion de l’Eden est convoquée) ; or, nous avons vu que l’être s’éprouve d’abord comme joie, certes, comme surprise, mais ouvrant sur un émerveillement devant sa gratuité et son surplus. Enfin, nous allons le voir, lorsqu’elle est authentique, la connaissance de l’être est aussitôt corrélée au néant et à Celui qui est – ce qui n’est pas le cas ici –, tant la composition d’être et d’essence ne va jamais sans une connaissance au moins implicite de Dieu comme Ipsum esse subsistens.
2) Témoignages de philosophes
a) Maine de Biran
1’) Lecture
Le témoignage suivant est d’autant plus inattendu qu’il provient de celui que l’on a parfois, non sans exagération, appelé le Kant français :
« Dès l’enfance je me souviens que je m’étonnais de me sentir exister, j’étais déjà porté comme par instinct à me regarder au-dedans pour savoir comment je pouvais vivre et être moi [3] ».
2’) Bref commentaire
- Du point de vue de l’objet connu, ce savoir porte proprement sur l’être : « me sentir exister », « être moi ».
- Cette connaissance de l’être est vécue à travers cet étant qu’est l’homme et cet homme singulier qui l’éprouve, Maine de Biran. En moins de 2 lignes, il n’y a pas moins de 9 mentions du pronom personnel (« je ») en ses différentes déclinaisons (« me », « moi »).
- Du point de vue du sujet connaissant, cet être est connu par l’intelligence (comme faculté qui « regarde[r] au-dedans pour savoir » et se pose des questions : « comment je pouvais vivre et être moi »), mais aussi par la sensation ou en tout cas par une autoaffection (« me sentir exister »). Donc, il ne s’agit pas d’un savoir abstrait et seulement mental, mais d’un savoir expérimental.
- Une conséquence implicite est que cette connaissance est une expérience est qu’elle s’est produite « dès l’enfance » ; or, l’enfance est l’âge du cœur et des expériences, donc l’âge de l’unification.
- Enfin, du point de vue du temps, l’expérience est rapportée au passé, comme après-coup, et comme habituelle. Le lecteur arrive après. Une expression vient comme expliquer la minimisation de cette historicité : « porté comme par instinct ». Cet « instinct » spirituel (d’où le « comme ») et sa passivité (« porté ») évoquent une inclination naturelle ; or, la nature s’oppose à la liberté et donc à l’histoire. Cette note, assez unique, dit une corrélation intime entre sujet et objet : l’esprit et même tout l’homme est comme porté à s’ouvrir à tout l’être.
b) Jean Guitton
1’) Lecture
« Je me vois dans un appartement dont j’ai le souvenir, saisi par une sensation étrange, presque insoutenable, soudain évanescente et éblouissante : la sensation d’exister, à la fois atroce et délicieuse. J’étais à Saint-Étienne, rue de la Bourse, au numéro 22. Un jour, lorsque j’avais sept ans, j’eus une impression d’effroi, ou plutôt de solitude. En regardant un mur blanc qui absorbait le soleil, j’eus l’impression étrange, déconcertante, douce, pénible – aucun mot ne peut ici m’aider – que… j’existais. Je savais que j’étais. C’était davantage : j’existais. Ces notions – devenues si courantes dans la philosophie actuelle –, je les avais pressenties. L’impression que j’avais d’exister, à l’âge de sept ans, n’était pas une impression religieuse ; je ne pense pas le moins du monde qu’elle fût liée à l’existence de Celui que je priais chaque soir. C’était une sensation d’existence à l’état pur. Comme tout homme en ce monde, je puis réveiller en moi à chaque instant de ma vie cet effroi d’être sans savoir pourquoi [4] ».
2’) Bref commentaire
- Il s’agit bien d’une expérience. En effet, c’est une connaissance située dans l’espace (« J’étais à Saint-Étienne, rue de la Bourse, au numéro 22 », « dans un appartement ») et le temps (« Un jour, lorsque j’avais sept ans »). Et cette connaissance originaire devient un nouveau point de départ, mémorisable et mobilisable (« je puis réveiller en moi à chaque instant de ma vie »).
- Du point de vue de l’objet, cette expérience est bien une expérience de l’être. L’auteur le notifie en s’aidant d’une nuance du français : la différence entre être et exister. Ce dernier verbe souligne l’irréductibilité de l’être comme esse, à l’égard de la fascination pour les essences et les étants.
- Une nouvelle fois, la saisie de l’être opère à travers cet étant particulier qu’est le moi.
- Du point de vue du sujet, cette expérience prend en compte toute la personne : les sens (« en regardant un mur blanc »), l’intelligence (« notions »), mais aussi l’affectivité, sensible et spirituelle (ici, le tableau est particulièrement riche et contrastée : « sensation […] évanescente et éblouissante […] à la fois atroce et délicieuse », « l’impression étrange, déconcertante, douce, pénible », la « solitude », le tout lié à l’être : « cet effroi d’être »).
- Cette expérience est immanente : non seulement, elle fait appel aux seules ressources de la créature et du monde, mais elle ne renvoie pas à la transcendance (« pas une impression religieuse »).
Je me permets aussi d’ajouter une évaluation. Guitton parle d’« une sensation d’existence à l’état pur » ; or, cette pureté qui est absence de mélange se caractérise par l’éviction de l’existence de Dieu, même au titre de l’origine de l’être ; mais nous avons vu que l’être, cet acte d’être qu’est l’esse est infini et parfait, donc en rien circonscrit à l’homme. Donc, si le philosophe vit une véritable expérience de l’être, celle-ci n’est pas « pure » comme il le dit, mais mélangé d’une finitude innommée. Ce qui n’est pas le cas dans les autres témoignages. En ce sens, cette expérience rappelle étrangement celle de Heidegger et bientôt celle de Sartre.
c) Raïssa Maritain
1’) Lecture
Jacques Maritain a cité à plusieurs reprises un témoignage. Dans un de ses tout derniers articles, il dit simplement qu’il est emprunté à quelqu’un [5]. Dans Les Degrés du savoir, dont nous allons lire un passage, il écrit plus précisément : « une âme qui nous est très proche ». Mais c’est dans le superbe ouvrage autobiographique, écrit de concert avec son épouse, que l’on apprend qu’il s’agit de Raïssa elle-même [6]. Quelle pudeur ! Quoi qu’il en soit, voici ce témoignage :
« Avant d’avoir reçu la foi, il m’est souvent arrivé, disait-on, d’expérimenter par une intuition subite la réalité de mon être, du principe profond, premier, qui me pose hors du néant. Intuition puissante, dont la violence parfois m’effrayait et qui la première m’a donné la connaissance d’un absolu métaphysique. Subitement, toutes les créatures m’ont apparu à l’état de symbole, m’ont semblé avoir pour unique fonction de désigner le Créateur [7] ».
2’) Bref commentaire
- Il s’agit d’une connaissance naturelle (versus connaissance surnaturelle), faisant appel aux seules ressources présentes dans la créature humaine. Cette observation est commune à presque toutes les expériences, mais ici, elle a le mérite d’être explicitée : « Avant d’avoir reçu la foi »
- Cette connaissance, certes, passe par l’être singulier du moi (donc, en ce sens, est catégorial), mais donne immédiatement accès à l’être dans toute son extension (transcendantale). La raison en est que l’être n’est connaissable qu’à travers un étant, et l’étant le plus immédiatement connaissable est le sujet, qui s’éprouve comme « je ».
- Cette connaissance est vécue comme une expérience (« expérimenter »). Elle se caractérise doublement, du point de vue diachronique, comme « une intuition subite », c’est-à-dire comme une irruption inattendue et même violente, et du point de vue synchronique, comme une « intuition puissante », c’est-à-dire comme une saisie qui saisit toute la personne.
- Cette expérience donne accès non seulement à l’être, mais aussi à Celui qui est, « le Créateur », l’Auteur de l’être – qui n’est pas le Dieu révélé. En effet, l’être est perçu comme ce qui se « pose hors du néant » ; or, créer, c’est faire surgir l’être ex nihilo.
- Cette expérience est répétable (« il m’est souvent arrivé »), comme reproductible. Ce qui n’est pas le cas d’une rencontre, d’une conversion, etc.
Pascal Ide
[1] Cité par Albert Béguin, L’âme romantique et le rêve, Paris, José Corti, 21939, p. 177.
[2] Julien Green, Jeunes années, Autobiographie I, Paris, Seuil, 1984, p. 22-23.
[3] Maine de Biran, Œuvres inédites, Ernest Naville (éd.), Paris, Dezobry, E. Magdeleine et Cie, 1859, tome 3, p. 334-335.
[4] Jean Guitton, Un siècle, une vie, Paris, Robert Laffont, 1988, p. 17.
[5] Jacques Maritain, « Réflexions sur la nature blessée », Approches sans entraves, Paris, Fayard, 1973, p. 271.
[6] Jacques et Raïssa Maritain, Les grandes amitiés, New York, Éd. de la Maison Française, 1941, ch. 6, p. 202 ; Paris, Éd. de poche, p. 131.
[7] Jacques Maritain, Les degrés du savoir, Paris, DDB, 1928, p. 552.