L’esclavage de l’homme par l’autre homme, une blessure de l’intelligence

L’actualité nous le rappelle rudement, la tragique réalité de l’esclavage est de toutes les époques et de toutes les cultures. Je l’interpréterai comme une blessure (responsable) de l’intelligence humaine. J’entends par blessure (intérieure), toute privation affectant une de nos capacités ; appliquée à l’intelligence, la blessure est une privation de lumière, c’est-à-dire l’ignorance d’une vérité nécessaire à l’actualisation, à la perfection de l’entendement. Or, celui qui rend activement l’autre homme esclave se ferme à la lumière – pourtant évidente – de l’égale nature et dignité de tout homme.

Pour étayer mon propos, je me limiterai au cas de l’esclavage antique et je m’aiderai de l’étude classique et toujours indépassée de l’historien et sénateur français Henri Wallon (1812-1904) – à ne pas confondre avec son homonyme parfait, le psychologue, médecin et homme politique français Henri Wallon (1879-1962) –, Histoire de l’esclavage dans l’Antiquité. Voici ce qu’en dit le préfacier :

 

« Après plus d’un siècle, l’Histoire de l’esclavage de Wallon demeure donc, en raison de son ampleur comme de la richesse et de l’exactitude de son information, une synthèse qui n’a pas été vraiment dépassée, en dépit des retouches de détails, des additions qu’imposent, naturellement, les progrès de la science. Mieux, la conception fondamentale de l’esclavage que Wallon a transmise à ses successeurs n’a guère été sérieusement mise en cause par eux [1] ».

 

Mon intention n’est pas seulement de mieux comprendre le mécanisme d’une telle cécité, mais de nous mettre à l’école de ce que le passé peut nous enseigner pour guérir de cette blessure.

1) L’esclavage, une blessure de l’intelligence

On doit à Wallon une définition de l’esclavage si rigoureuse qu’elle n’a jamais été remise en question [2]. Au sens actif, il est l’acte par lequel un homme fait de l’autre sa chose, son objet, sa propriété, donc lui ôte non seulement sa liberté, mais sa dignité d’être libre, de cause responsable de ses actes.

 

« L’esclave était une chose possédée, un instrument animé, un corps avec ses mouvements naturels, mais sans raison propre, une existence entièrement absorbée dans une autre. Le propriétaire de cette chose, le moteur de cet instrument, l’âme et la raison de ce corps, le principe de cette vie, c’était le maître. Le maître était pour lui : sa patrie et son dieu ; c’est-à-dire sa loi et son devoir ». Et toute règle se résumait pour son usage en un seul point, obéir [3] ».

 

Or, tout homme est un sujet cause de ses actes. Ainsi, « c’est un mal que d’ôter absolument à l’homme l’enseignement du besoin et le principe des efforts qu’il doit tenter pour le vaincre, parce qu’on lui ôte en même temps la conscience de sa force et le vrai sentiment de sa dignité [4] ». Il faut donc que se ferme en nous la capacité à discerner l’autre homme pour que l’esclavage se mette en place. Pour Wallon, « le sentiment de l’égalité primitive des hommes » s’est « obscurci et voilé dans la conscience du genre humain [5] ».

Il demeure que l’esclavage n’affecte qu’accidentellement la nature humaine. On compte des philosophes dans les rangs des esclaves, comme Diogène le cynique [6] et Platon lui-même qui fut évité d’être vendu dans l’île d’Égine, par l’ordre du tyran Denys [7]. Donc, conclut justement Wallon, la menace de « l’esclavage est suspendu(e) sur toutes les têtes [8] ». Il pouvait toucher l’homme libre, et surtout lui, non pas d’abord à cause de son prix humain, mais à cause de son prix financier : « il valait ce que sa fortune personnelle pouvait donner de prix à sa liberté [9] ».

Si le déni de l’autre ne va jamais, chez un adulte, sans sa responsablilité, il engage donc sa liberté. Cette blessure ne serait-elle pas autant de la volonté que de l’intelligence ? Je distinguerai le sujet et la cause. Quant au sujet ou au siège, la blessure concerne l’intelligence : elle consiste bien en une ignorance. Quant à la cause ou à l’origine, la blessure concerne la volonté : cette ignorance est coupable.

2) Cause de la blessure

a) Cause originaire

Comment l’intelligence peut-elle s’aveugler au point de faire subir à l’autre homme ce qu’elle redouterait de souffrir pour elle-même ? Nous l’avons évoqué : la cause de la blessure est d’abord affective : la cupidité, autrement dit le désir désordonné de l’argent. C’est la soif démesurée du gain financier qui fait obstacle entre l’esprit et la lumière pourtant aveuglante qui émane de l’humanité de l’autre homme, et de l’application de la règle d’or (cf. Mt 7,12). En effet, l’esclave constitue de la main d’œuvre bon marché. C’est ainsi qu’Athènes, recherchant les ravisseurs d’hommes libres, protégeait les marchands d’esclaves toutes les fois qu’on ne pouvait pas les ranger clairement parmi « les premiers [10] ».

Selon notre auteur, la raison de cet enténèbrement de l’intelligence est multiple et progressive [11]. Dans une vision providentialiste typique de son siècle, Wallon envisage l’histoire de l’humanité sans rupture. L’homme a rapidement oublié le principe d’unité et d’égalité du genre humain posé dans la Genèse. Au point de départ, c’est l’affectivité brute, sauvage, les « intérêts contraires et puissants » qui se refusent à cette fraternité universelle. En un mot, c’est d’abord la loi du plus fort qui prévaut, la force valant droit : l’homme libre commande non pas parce qu’il est plus digne ou plus noble, mais seulement parce qu’il est plus fort. Bientôt, des raisons politiques surdétermineront ce processus. La constitution politique demandait le loisir privé et l’accomplissement des devoirs publics, à savoir les affaires de la cité, notamment sa défense, ce qui requerrait disponibilité et préparation ; or, cette double activité de repos et de service de l’État emplissait largement un temps plein ; voilà pourquoi l’existence des esclaves devint bientôt une nécessité absolue exigée par la structure même de la vie politique. L’âge de fer était donc aussi un « âge d’oppression et de servitude [12] ». Bientôt, cet état de fait sera pensé et justifié, intellectuellement : « le meilleur cessa d’être le plus fort », pour devenir le « plus habile » et le « plus sage ». Sur quoi l’esprit humain va-t-il fonder la légitimité de l’esclavage ? « On la chercha dans la nature ; et, parce qu’on se trouvait disposé à commander, on voulut croire que la nature avait fait des êtres tout exprès pour servir [13] ».

b) Cause conservatrice

Henri Wallon remarque avec profondeur que la blessure s’auto-entretient par un processus d’autant plus pervers qu’il est inaperçu. En effet, les mœurs des esclaves étaient telles que le Grec ne pouvait que les avoir en abomination ; qu’est-ce qu’un Grec peut avoir en commun avec un esclave ? Le théâtre, par exemple celui d’Aristophane, a dressé le tableau de l’esclave : gourmand, voleur, rusé, menteur, corrompu [14].

Le citoyen grec est un homme libre, non seulement de par sa situation juridique, mais dans sa vie intérieure, alors que l’esclave est d’abord l’esclave de ses passions ; or, un homme qui n’est pas son propre maître a besoin d’un maître qui n’est pas lui. Le raisonnement semble imparable. « On supposa que l’homme était dégradé, non par l’esclavage, mais pour l’esclavage [15] ». La cause efficiente devient, par le tour de passe-passe qu’autorise la passion, une cause finale. Disons-le en termes grecs : l’esclave était étranger à la vertu qui faisait le propre de l’homme libre. En effet, c’est l’éducation qui apprend la vertu. Or, l’esclave n’est en rien éduqué. Au contraire, tout le pousse à n’être que sensualité : ce qu’on leur demande, aussi bien que leur vie entre esclave. « Le ventre est tout pour l’esclave », écrit le poète grec Euripide [16]. Aussi ce qu’Aristote rapportait à la nature n’était que son altération et l’absence de la nature seconde : l’esclave n’était que « corps [17] », selon ce qu’on disait de lui, non par absence, mais par privation (de la perfection due).

Voilà pourquoi les Pères de l’Église intercèdent longuement non pas seulement pour la libération des esclaves, mais aussi pour leur moralisation [18]. L’abolition de l’esclavage a ignoré ce travail, et on sait combien elle fut sanglante. Ce labeur éducatif d’humanisation de l’esclave n’est pas qu’un devoir et une réparation, mais aussi un moyen de guérison de l’esprit obscurci du maître, une étape nécessaire pour qu’il soit amené à changer.

C’est le même mécanisme que l’on a retrouvé dans les camps de concentration. L’état d’un déporté d’Auschwitz était pire que celui d’un esclave antique. Le gardien arien n’avait donc nulle difficulté à se considérer supérieur, à mépriser son prisonnier, au vu de ses mœurs et de sa dégradation. Là encore, il confondait l’effet et la cause : l’état apparent de sous-humanité n’était pas d’abord la raison de ce discrédit, mais le fruit.

3) Guérison de cette blessure, une œuvre de la grâce ?

Laissé à ses seules lumières naturelles, l’homme postlapsaire peut-il guérir son esprit de la plaie de l’esclavage ? Cette question est aussi vaste que complexe. Nous ne ferons qu’émettre une hypothèse.

a) Permanence de la perception de la vérité

Optimiste, Wallon refuse un obscurcissement radical de l’intelligence : pour lui, l’opinion esclavagiste « ne prit point si entièrement possession des âmes ». Certains témoignages montrent bien que se sont élevées des protestations antiques contre le droit de l’esclavage ; il demeure qu’elles furent « bien rares au théâtre et dans la philosophie ». Les raisonnements, estime Wallon, sont heurtés, comme si les auteurs cherchaient à se persuader eux-mêmes, avant de persuader autrui. Mais il voit dans cette incertitude un « hommage rendu aux lois sacrées de la nature, à ce droit involable de l’homme à la liberté [19] ». Autrement dit, ce que l’intelligence voit, la volonté ne peut l’accomplir. Aussi l’homme finit-il bientôt par penser comme il vit, tant le besoin d’unité est nécessaire et la déchirure intérieure, source insupportable de mal-être et d’angoisse.

Pour ma part, je pense que, sans la grâce de Dieu, l’homme est toujours menacé de réduire l’autre homme en esclavage. Autrement dit, avant la Révélation juive de la création de tout homme à l’image de Dieu, puis chrétienne de la solidarité du Christ avec tout homme, à commencer par le plus petit et l’exclu, il manquait à l’homme de comprendre et de vivre cette universalité. Je me placerai sur un plan autant anthropologique qu’historique. Wallon cite en exergue cette admirable parole de saint Théodore Studite : « Tu ne possèderas point d’esclaves, ni pour le service domestique, ni pour le travail des champs : car l’homme est fait à l’image de Dieu [20] ».

De cette thèse, l’histoire de l’esclavage dans l’Antiquité offre une démonstration plus limpide que l’histoire moderne. En effet, la différence de vision de l’homme et l’attitude dont elle est la source tiennent clairement au christianisme. On sait que le stoïcisme croyait à la fraternité universelle, mais cette conviction n’était ni fondée en théorie, ni efficace en pratique. De fait, elle n’eut aucune incidence réelle. Bref, elle est demeurée abstraite.

À cette thèse, l’on peut opposer quatre objections principales.

b) L’objection laïque

N’est-ce pas des penseurs laïques qui ont permis que l’esclavage moderne soit aboli ?

L’exemple des Anciens est clair, même s’il invite à une interprétation nuancée : « Le droit romain si libéral, dès le temps de ses grand jurisconsultes, en matière d’affranchissement individuel, a bien pu se laisser arracher de graves concessions ; il a souffert qu’en plus d’un lieu ses règles fissent place au droit de l’Église : il n’a point dit, en fait d’émancipation, le mot décisif [21] ».

c) L’objection stoïcienne

« Le christianisme ne fera que reprendre le Stoïcisme », dit Dumont [22], résumant l’opinion d’un certain nombre.

Wallon a répondu à cette objection classique. « Les arguments que les Pères empruntaient à la philosophie se transforment dans leur doctrine sur l’esclavage [23] ». Pour le dire dans le langage scolastique, l’identité matérielle cache une réelle différence formelle : le principe d’information est radicalement divers. Notamment, les Pères de l’Église accomplissent ce qu’ils disent : ils n’ont pour les esclaves ni dégoût ni engouement. Mais ils vont vers leurs misères pour les consoler et leur situation pour les en relever. Ce qui n’est que discours exemplaire et souvent fatalisme chez le philosophe du Portique devient réalité et engagement chez le disciple du Christ.

d) L’objection historique

L’esclavage est-il universel ? La question est fortement discutée. En tout cas, s’il l’était, il montrerait que, comme tout ce qui est universel, il relève de la nature humaine.

Pourtant, le politique et juriste romain Ulpien disait : « Il ne serait pas humain qu’une question d’argent fît ajourner la liberté [24] ! ». De plus, cette universalité peut être mise au compte soit de la nature, soit de la condition, à savoir l’état de l’homme d’après la chute. Or, que la rédemption commande la liberté de tout homme, montre qu’il n’est pas naturel à l’homme d’être esclave.

e) L’objection de la complicité des chrétiens

Les chrétiens n’ont-ils pas longtemps été complices de l’esclavage ? C’est donc que la lumière de la Révélation ne permet pas d’en conjurer le mal.

Wallon consacre trois longs chapitres, très structurés, à l’influence que le christianisme a exercée sur l’esclavage. L’Église a d’abord parlé et agi au plan personnel. Côté esclave, elle a longuement proclamé l’égalité des hommes. Saint Basile que l’on accuse d’être un apologiste de l’esclave disait que « nul n’est esclave par la nature [25] ». A la réflexion sur la dignité de tout homme, les Pères joignaient aussi une réflexion historique : l’esclavage est une conséquence non pas de la nature, mais du péché. On voit toute la récupération spécieuse qu’il est possible de faire d’un tel argument. Certes, il s’agit d’une infériorité de position et non pas de nature, mais, quelle que soit la raison, l’asservissement demeure identique dans les faits.

 

« Heureusement, la religion, qui apportait avec elle ce danger, avait mis à côté le remède. Si l’homme, pour son péché, avait été condamné à l’esclavage, Jésus-Christ était venu détruire cette suite du péché. Il l’avait racheté au prix de son sang ; et désormais maîtres ou serviteurs, libres ou esclaves, tous étaient ses esclaves, ses obligés, ses affranchis, ses enfants [26] ».

 

Et cela s’entend non seulement de tous les baptisés, mais de tout homme qui est désormais un prochain, ainsi que le dit la parabole du Bon Samaritain.

Côté maître, les Pères de l’Église ont longuement prescrit les conditions de leur situation. Ils ont, indéniablement, toléré le fait, sans l’encourager. Par leur exigence, ils font enfin sortir l’esclave de la catégorie des choses et des objets. Le maître doit traiter ses esclaves comme ses égaux, car nous sommes nés non seulement égaux en dignité, mais égaux devant l’esclavage du péché. « Saint Clément veut qu’on use d’eux comme de soi-même, puisqu’ils sont hommes comme nous, puisqu’ils sont, comme nous, enfants de Dieu [27] ». De plus, le maître doit découvrir qu’il est lui-même appelé à vivre dans l’esclavage. L’expression choque ; nous traduirions aujourd’hui par une expression moins troublante : en dépendance. Plus encore, Jésus s’est fait notre esclave (au sens le plus propre : cf. Ph 2,6-11). Au fond, la juste attitude, c’est que « maîtres et esclaves se servent les uns les autres, et une telle servitude serait bien préférable à une autre liberté. Et en voici la preuve : qu’un homme ait cent esclaves et qu’aucun d’eux ne le serve ; qu’il y ait ailleurs ces amis se servant mutuellement, où sera le bien-être [28]? » Ce que le christianisme veut avant tout, c’est rendre les esclaves libres intérieurement, et qu’ils sortent de l’esclavage de leur péché, paresse, vol, dissimulation, insolence, insubordination, etc. Leur situation de fait, subie, ne justifie pas totalement leur état partiellement voulu de corruption.

Ayant vu ce que l’Église a dit [29], Wallon envisage ce qu’elle a fait [30]. « Petits-enfants, dit l’apôtre Jean, n’aimons ni de mots ni de langue, mais en actes et en vérité » (1 Jn 3,18). Or, « l’Église travailla constamment à en affranchir les classes serviles [31] ». Elle a d’abord agi sur les causes les plus funestes, celles qui étaient la cause du besoin d’esclave, notamment les jeux du cirque et les représentations scéniques. L’Église a depuis le début protesté contre l’amusement sacrilège que la foule prenait aux combats de bête et de gladiateurs. Or, ceux-ci étaient des esclaves. L’Église condamnait tout autant le théâtre que l’amphithéâtre, à cause de l’étalage de mauvaises passions qu’on y proposait :

 

« Nous dirons des esclaves ce que nous avons dit des fils : apprenez-leur à être pieux, et tout le reste suivra. Mais aujourd’hui, quand on va au théâtre ou au bain, on traîne après soi tous ses serviteurs : et pour l’Église, rien de pareil ; nul effort pour les y faire venir écouter la parole. Et comment l’esclave écoutera-t-il, quand le maître a son attention ailleurs [33] ? »

 

L’Église lutte aussi contre la misère qui est l’une des sources de l’esclavage, par exemple les pratiques usurières. Saint Ambroise constate combien l’usurier enlace progressive l’emprunteur : « J’ai vu des enfants conduits à la vente pour la dette de leur père, héritiers de son malheur sans l’être de ses biens. Et cet infâme attentat n’a point de honte pour le créancier [34] ».

L’Église agit aussi en posant des actes concrets d’affranchissement. Tout d’abord, elle y encourage, elle le conseille. Plus encore, elle rachète les esclaves et les captifs, par ses propres ressources. Wallon en donne de nombreux exemples.

L’action de l’Église n’est pas seulement curative, mais préventive. De deux manières au moins. Elle invite le riche à la charité à l’égard des pauvres ; plus encore, elle rappelle aux pauvres la dignité de la pauvreté que le Christ a voulu embrasser ; elle demande aux riches et aux pauvres d’ôter de leur cœur toute cupidité [35]. A côté de la cupidité, la paresse est l’autre raison majeure de l’esclavage. Aussi l’Église met-elle en œuvre un autre moyen de prophylaxie de l’esclavage : le travail. Le travail servile a dégradé la valeur du travail libre. L’Église s’attaque à ce préjugé. Le travail est une loi du monde, non pas seulement une conséquence du péché originel, mais un devoir de charité : « Ce n’est pas seulement pour châtier notre corps, c’est aussi par amour du prochain que ce genre de vie nous est utile [36] ». Revalorisant le travail, l’Église ennoblissait aussi les classes inférieures, leur redonnait leur dignité et aidait à leur libération.

Telle est donc l’action personnelle de l’Église (chap. 8 et 9). Quelle fut, enfin, son action au plan de l’institution ? (chap. 10) L’Église a tout d’abord tenté d’adoucir les lois concernant les esclaves, leur assurant une meilleure protection. Par exemple, avec le temps, « le mariage de la femme avec l’esclave étranger cessa d’être puni [37] ». L’Église a aussi agi sur les causes de l’esclavage ci-dessus passées en revue. Elle intervint de même sur les lois d’affranchissement, profitant des dimanches et fêtes pour que soient libérés les esclaves. Elle applanit les difficultés de l’affranchissement.

f) Discussion autour de l’interprétation chrétienne proposée par Wallon

Un certain nombre d’auteurs se sont opposés à et sur l’interprétation chrétienne de Wallon. [38]

D’abord, celui-ci n’hésite pas à reconnaître l’excès de certaines analyses. Par exemple : « Peut-être, saint Augustin a cédé trop à l’influence de l’idée qui l’inspire dans la Cité de Dieu » et donc « a trop recherché la justification du temps présent [39] ».

Les Pères n’étaient pas complices, mais impuissants. « Le christianisme, à l’époque même où l’on place son avènement au pouvoir », c’est-à-dire après la réforme constantinienne, « eut dans l’Empire l’influence du conseil, non l’autorité du commandement [40] ». Wallon en assigne admirablement la raison :

 

« Si, en effet, quand la foi était encore si vive, à une époque où l’on sortait de la persécution, où l’on vivait au milieu des souvenirs tout récents duartyre et parmi les merveilles présentes encore de l’établissement de l’Église, le christianisme fut impuissant à rapproche l’esclavage des conditions qui seules pouvaient le mettre en harmonie avec l’Évangile et en faire un état rigoureusement chrétien, c’est donc que l’œuvre, sans être au-dessus de l’efficacité de la grâce dans un cercle étroit de vrais fidèles, était en dehors de toute application générale dans une société nécessairement mélangée [41] ».

 

D’ailleurs, nous sommes bien prompts à juger une époque qui n’était pas la nôtre, avec des critères qui ne sont pas les siens. Les Pères parlaient à des « hommes attachés encore à tous les préjugés comme à tous les usages de l’ancienne société. On ne doit donc pas s’étonner du peu de succès des Pères [42] ». Notre mémoire est bien courte. Que l’on songe aujourd’hui à la lenteur partout observée de l’inculturation, à la difficulté qu’a un nouveau converti à la foi chrétienne, en mileu africain, à reconnaître en sa femme une personne égale en dignité et en droit, à ne pas lui laisser toutes les tâches lassantes ou peu valorisées. Dès lors comment discerner l’acceptation de l’état de fait et la volonté de changement ? L’Évangile nous donne les quatre critères suivants : 1. le discours, la parole qui jamais ne tolère l’erreur et n’appelle bien ce qui est mal ; 2. la mise en œuvre, la volonté de changement qui s’incarne dans de multiples actions ; 3. une action de compassion, non-violente ; 4. la gradualité de l’action. Ces critères permettent d’opérer le discernement entre la passivité complice et la révolution violente, qui est au fond inefficace, car elle ne transforme pas les cœurs, car elle pousse à agir par peur et non par liberté et par amour. Tel est l’enseignement que le chrétien reçoit de l’action du Christ.

L’objection ne manquera pas de resurgir : les pères de l’Église n’ont-ils pas laissé faire, voire n’ont-ils pas aggravé la situation ? Les Pères, écrit Wallon, apportaient « une réserve extrême » à changer l’état de fait. Sans doute mesurait-il, ce que nous sommes incapables de faire, tout le poids de l’institution, tout le poids de péché. Qui est prêt à accepter la prostitution ? Pourtant qui sait comment la faire disparaître ? Encore plus élémentaire : on sait que le tabac nuit à la santé, de même l’alcool. Mais on sait tout autant qu’entre le savoir et le pouvoir, entre l’intention et l’exécution, il y a une distance que des siècles ne suffisent pas à franchir. Wallon répond en faisant appel à ce qu’on nommerait aujourd’hui une loi de gradualité [43]. Typique est de ce point de vue l’attitude de cet abolitionniste avant la lettre que fut Chrysostome. Au lieu d’une utopique argumentation, aussi séduisante qu’inapplicable, il propose une démarche progressive :

 

« Pourquoi tant d’esclaves ? De même que pour les vêtements et la table, on doit, en fait d’esclaves, se borner au nécessaire. Et où est ici le nécessaire ? Je ne le vois pas. Un maître devrait se contenter d’un serviteur : bien plus, un serviteur devrait suffire à deux ou trois maîtres. Si cela vous paraît dur, songez à ceux qui n’en ont pas, et qui ne s’en servent que mieux et plus vite ; car Dieu nous a créés capables de nous servir nous-mêmes et de servir encore les autres [44] ».

 

Confirmation est donnée par la disparition de l’esclavage moderne dans les colonies. Elle a demandé l’application de la loi de gradualité : « Les peuples des Antilles ne repoussaient point un travail modéré ; il eût suffi de les y amener par degrés et dans la mesure de leur force et les premières missions y avaient parfaitement réussi [45] ».

Mais, continuera l’objecteur, on connaît la dureté de cœur de l’esclavagiste, on sait combien les maîtres ont transformé les permissions de l’Église en autorisations et en ont profité pour abuser des esclaves en se proclamant bons chrétiens : sauvant l’apparence, sans remettre en cause le fond de leur conviction et de leur pouvoir. Fallait-il condamner plus ouvertement l’institution de l’esclavage ? D’abord, l’Église a toujours su que « la loi ne fait rien sans les mœurs [46] ». Par ailleurs il faut bien voir que la question posée ne touche pas les principes : l’Église n’a jamais accepté le principe même de l’esclavage, nous l’avons assez dit. C’est parce que nous avons confondu intention et action, écrasé les normes universelles sur les applications prudentielles, que nous n’arrivons plus à comprendre une distinction qui n’est pas une finasserie trompeuse. Certes, un puritanisme hypocrite a sans doute préparé le terrain en dissociant principes et application en faveur des principes ; aussi la réaction privilégie-t-elle l’immédiateté prétendue efficace de l’action contre les principes.

Autrement dit, c’est une question non de loi éthique, mais de prudence, d’application prudentielle. Wallon a cette réponse de sagesse. Fallait-il

 

« renoncer à transformer un état si rebelle à toute réforme ? Nul aujourd’hui n’hésiterait à répondre. Mais c’était peut-être soulever les esclaves, c’était le signal d’une lutte sanglante entre ces passions assez énergiques pour avoir résisté à tous les efforts de l’Église qui demandait, au nom de la foi, des concessions mutuelles. Les Pères craignirent de jeter le monde dans cette confusion ; ils aimèrent mieux le conduire à la même fin, avec moins de péril et par un plus long détour ; ils auraient craint de désespérer de la grâce. Ils attendirent donc, prêchant toujours la dignité de l’homme, la charité, l’humilité, la douceur, la patience… Que celui-là leur jette la première pierre, qui estime avoir fait plus qu’eux pour la liberté [47] ! »

 

Enfin, la réponse apparemment mitigée des Pères invite à nous poser une question essentielle : l’état de l’esclave d’antan et celui de l’homme d’aujourd’hui qui se prétend libre et esclave de personne, sans maître sinon sans Dieu diffèrent-ils en degré ou en nature ? Maximisant l’immunitas a vinculo, notre époque s’aveugle sur la liberté sous sa forme la plus essentielle, à savoir la liberté intérieure, la capacité d’autodétermination.

Lorsque les Pères, un saint Augustin en tête note que la condition de l’homme blessée par le péché originel est l’esclavage, ils n’entendent certainement pas justifier le geste du dominateur qui redouble son péché, mais ils soulignent le caractère exemplaire, pédagogique de notre état. Notre époque trouvera la distinction subtile et surtout, la suspectera volontiers.

En un mot, les Pères ne pouvant agir sur l’agir des personnes, remontent à la source, au cœur. Pourquoi purifier l’eau en aval, si la source est toujours infectée ? Par la puissance d’illumination recelée par l’Évangile, ils ont peu à peu éclairé les intelligences et donc les ont guéries de leur scotome. Le fruit, qui est celui de la religion du Dieu fait homme, est la reconnaissance en tout homme, esclave ou libre, de son humanité.

Pascal Ide

[1] Jean-Christian Dumont, « Préface », Henri Wallon, Histoire de l’esclavage dans l’Antiquité, coll. « Bouquins », Paris, Robert Laffont, 1988, p. xxxiv. Cité Histoire. Pour une actualisation de la bibliographie, cf. p. 1009. Le dernier ouvrage de synthèse, celui de William L. Westermann, The Slave Systems of Greek and Roman Antiquity, coll. « Memoirs of the American philosophical Society » n° 40, Philadelphie, The American Philosophical Society, 1955, ne saurait remplacer le travail de Wallon et fut critiqué vivement et unanimement (cf. Moses I. Finley, Esclavage antique et idéologie moderne, Paris, Minuit, 1981, p. 71, n. 115).

[2] Les objections que Jean-Christian Dumont pose à la fin de sa préface, ne me semblent pas décisives. L’auteur voudrait rendre pluraliste cette définition. Pour lui, « le concept d’objet de propriété ne pouvait rendre compte du statut servile à Rome que de façon très abstraite et pas trop réductrice ». (p. xxxviii) Ses trois arguments tombent si l’on se rend compte que les termes propriété ou objet sont polysémiques, analogues, et surtout si l’on dépasse le plan sociologique qui est le sien, pour le plan proprement philosophique. Dès lors, la question, jamais abordée par l’auteur, est la suivante les esclaves sont-ils vraiement des hommes à part entière ? Or, pour tout esclavagiste, l’esclave ne peut être un homme à part entière. Ainsi justifie-t-il son attitude.

[3] Histoire, p. 323.

[4] Histoire, p. 139.

[5] Histoire, p. 296.

[6] Aulu-Gelle, Nuits attiques, L. II, 18.

[7] Plutarque, De la tranquillité de l’âme, 13, p. 471. Diogène Laërce, Vie des hommes illustres, III, 19.

[8] Histoire, p. 182.

[9] Histoire, p. 184.

[10] Histoire, p. 188.

[11] Cf. Histoire, L. I, chap. 11, p. 294 s.

[12] Histoire, p. 295.

[13] Histoire, p. 296.

[14] Wallon détaille à loisirs à la fois la nature des vices de l’esclave et leur origine dans l’attitude du maître (L. I, chap. 12).

[15] Histoire, p. 296.

[16] Rapporté par Histoire, p. 326.

[17] Histoire, p. 325.

[18] Cf. la belle exhortation de saint Jean Chrysostome dont voici la fin : « C’est pourquoi il est si difficile aux esclaves d’être bons ; et en effet, ils ne reçoivent d’enseignement ni au-dehors, ni chez nous ; ils ne conversent point avec des hommes libres, cultivés et attachant grand prix à la considération publique ». (citée p. 806)

[19] Histoire, p. 297. Wallon note aussi que si l’esclavage, même avant sa suppression dans les colonies, « était à peu près universellement réprouvé dans son principe », il était encore défendu « comme nécessaire dans les pays où il existait » (p. 322). On entend, dans ce hiatus, comme un écho de la déchirure plus fondamentale de l’homme dont saint Paul lui-même faisait état (cf. Rm 7).

[20] Testam., n° 4, cité p. 1, traduit p. 864.

[21] Histoire, p. 865.

[22] Histoire, p. 1016. Et il fait notamment appel à Paul Veyne, « L’Empire romain », in Philippe Ariès et Georges Duby, Histoire de la vie privée, Paris, Seuil, 1985, tome I, p. 79.

[23] Histoire, p. 790.

[24] Henri Wallon, De l’esclavage dans les colonies, Paris, Dezobry, Magdeleine et Cie, 1847. Cité p. 82.

[25] Saint Basile de Césarée, Traité sur l’Esprit Saint, ch. 20, cité p. 787.

[26] Histoire, p. 793.

[27] Histoire, p. 799. Citant Le Pédagogue, II, 12.

[28] Commentaire de l’Epître aux Ephésiens, v, Homélie 19,5, cité p. 802.

[29] Cf. chap. 8.

[30] Cf. chap. 9.

[31] Histoire, p. 810.

[32] Citation et commentaire tiré d’Henri Rondet, « Le symbolisme de la mer chez Saint Augustin », Augustinus Magister, Actes du Colloque de 1954, Paris, Études Augustiniennes, 1955, t. II, p. 691-701 ; ici p. 696-697.

[33] Saint Jean Chrysostome, Commentaire de l’Epître aux Ephésiens, vi, Homélie 22,2, cité p. 805, note 4.

[34] Histoire, p. 823. Une telle pratique nous choque profondément. Là encore, y a-t-il une différence de nature ou de degré entre l’attitude actuelle d’un joueur, d’un drogué, d’un alcoolique, d’un drogué du sexe dont la pratique désordonnée asservit ses proches ?

[35] Un tel discours est aujourd’hui inaudible par beaucoup, car il donne l’impression d’accepter l’égalité comme un état irrémédiable, voire de transformer un fait en droit et donc de tolérer l’exclusion et de la générer. Ce n’est pas le lieu de répondre et d’expliquer la position ecclésiale sur l’inégalité : est-elle seulement sociale ? Wallon rappelle notamment combien l’Église a beaucoup agi pour soulager la misère des pauvres, créant notamment l’hôpital que l’Antiquité ignorait (p. 828). Je renvoie à ses développements (p. 824-829).

[36] Commentaire de l’Epître aux Ephésiens, iv, 28, cité p. 830.

[37] Histoire, p. 837.

[38] Est favorable à la thèse de Wallon : Paul Allard, Les esclaves chrétiens depuis les premiers temps de l’Église jusqu’à la fin de la domination romaine en Occident, Paris, Lecoffre, 1876. Sont défavorables : Ettore Cicotti, Le déclin de l’esclavage antique, Paris, Hachette, 1910 ; William L. Westermann, The Slave Systems of Greek and Roman Antiquity, p. 143 s ; Henneke Gülzow, Christentum und Sklaverei in den ersten drei Jahrhunderten, Bonn, Habelt, 1969 ; Jean Gaudemet, L’Église dans l’Empire romain, Paris, Sirey, 1958, p. 364 ; Moses I. Finley, Esclavage antique et idéologie moderne, p. 17-19.

[39] Histoire, p. 795.

[40] Histoire, p. 864.

[41] Histoire, p. 809. Si « l’Église qui, tout en réclamant les garanties et les droits de la personne, en faveur des esclaves, sembla si longtemps, pour le reste, légitimer leur état », cependant, « le christianisme, à l’époque même où l’on place son avènement au pouvoir, eut dans l’Empire l’influence du conseil, non l’autorité du commandement ». (p. 864)

[42] Histoire, p. 803.

[43] A noter que le préfacier semble ignorer la présence très claire de cette gradualité notamment dans l’Ancien Testament. Certes, Wallon fait appel à Montesquieu, mais cela ne signifie nullement ni que cette gradualité ne soit pas biblique, ni même que Montesquieu et Wallon ne l’y aient découverte (cf. Préface, p. xxviii).

[44] Saint Jean Chrysostome, Commentaire de la première Epître aux Corinthiens, xl, 5, cité p. 818. Cf. toute la longue citation, p. 818 et 819.

[45] Henri Wallon, De l’esclavage dans les colonies, cité p. 35.

[46] Histoire, p. 866.

[47] Histoire, p. 836.

2.3.2019
 

Les commentaires sont fermés.