La sagesse des poumons

Dans cette brève étude, j’aimerais susciter en vous l’émerveillement pour cet organe méconnu que sont nos poumons, afin que de l’émerveillement naisse la re-connaissance et, de la gratitude, la responsabilité – selon l’ordre des transcendantaux : beau, vrai et bien. Cette analyse s’inscrit dans le cadre plus général d’un ouvrage en projet sur la merveille des merveilles de l’univers physique qu’est l’organisme humain. Cet enthousiasme se fonde aussi sur une vision résolument finaliste de notre corps. Plus encore, sur la conviction que non seulement chaque organe possède une signification, mais que leur tout est d’une harmonie singulièrement réussie, voire indépassable [1].

Nous nous limiterons à deux aspects : l’anatomie et la physiologie, qui s’intéressent respectivement à la structure (l’acte premier ou être dans sa structure macroscopique) et la fonction (l’acte second ou opération), laissant de côté l’histologie (l’acte premier ou être dans sa structure microscopique) et l’embryologie (le devenir).

1) L’anatomie des poumons

Plusieurs objections s’opposent à l’admiration. Nous allons le redire, mais formulons-le dès maintenant : l’apparence des poumons n’inspire pas confiance ; leur structure paraît inutilement complexe ; leur situation est singulièrement vulnérable (qui n’a pas fait un jour une fausse route et celle-ci, chez un malade comateux, peut aller jusqu’au syndrome de Mendelssohn et la mort). C’est ainsi que ce grand chantre du corps humain en général et des poumons en particulier qu’est Giulia Enders se permet la critique suivante : l’« architecture [des poumons] est pour ainsi dire parfaite. On ne leur reproche qu’une seule erreur de conception, maintes fois évoquée : leur installation un peu bâclée à proximité immédiate de l’œsophage [2] ».

a) Le paradoxe de l’apparence

1’) Difficulté

De prime abord, les poumons ne paient pas de mine, surtout si on les compare à l’importance si vitale de leur fonction. En effet, d’abord, si on les désolidarise des autres organes et tissus comme les côtes ou la plèvre, ils apparaissent comme deux éponges ratatinées et usées. Ensuite, même remplis d’air, leur consistance est molle et le doigt s’y enfonce sans résistance. De plus, même gonflés, même fièrement convexes, ils portent à leur surface l’empreinte des organes voisins, cœur, œsophage, côtes. Enfin, et ce n’est pas le moindre signe de vulnérabilité, les poumons, contrairement à ce que l’on croit spontanément, n’ont pas de quoi augmenter leur volume : ils doivent leur gonflement à l’extension toute extérieure des côtes qui sont mues par les muscles intercostaux eux-mêmes activés par le système nerveux autonome ou volontaire.

Comparativement à cet organe mou jusqu’à se rabougrir et passif jusqu’à être inerte, le cœur, malgré sa petitesse relative, apparaît noble dans son constant dynamisme, son autonomie battante, sa turgescence rutilante, sa rythmique véloce. D’ailleurs, les poumons sont à ce point subordonnés qu’ils laissent leur place au cœur : du côté gauche, celui du myocarde, les lobes du poumon sont au nombre de deux, alors que l’on en compte trois du côté droit.

2’) Réponse

Cette vision dépréciative est implicitement commandée par une vision amputée de la réalité qui valorise unilatéralement l’action. Elle oublie que celle-ci s’enracine dans l’accueil et que le don bat au rythme de la réception et de l’émission. Et telle est la raison qui éclaire les différentes propriétés des poumons : ils sont entièrement au service de la réception de l’air.

En effet, la finalité du poumon est de recueillir le don le plus précieux qui soit, l’air, principe de vie – et de le recueillir au maximum. Or, tout, dans les propriétés ci-dessus, permet de recevoir le plus possible d’air. De fait, la mollesse des tissus engendre l’extension maximale. De plus, à chaque respiration, toutes les voies respiratoires s’ouvrent de sorte que chacune des alvéoles bénéficie du fluide vital. Enfin, plus une activité est économique, plus elle s’exerce aisément ; or, la passivité des poumons facilite grandement leur mouvements.

Il y va comme de la main : en pronation, elle se fatigue plus et reçoit moins qu’ouverte en supination. Il y va comme de la vie spirituelle qui distingue deux sortes de réceptivité : celle active des débuts qui est commandée par la liberté perfectionnée grâce aux vertus ; celle passive des progrès où, abandonnée, la liberté est mue par les dons du Saint-Esprit. Or, plus dilatée, la seconde reçoit davantage que la première.

b) L’architecture de l’arbre bronchique

L’air est acheminé dans les poumons par des circuits que l’on appelle les bronches. Or, pour être simple dans son principe, la structure s’avère au final extraordinairement complexe. En effet, les voies respiratoires procèdent par subdivisions bipartites : environ cinq centimètres en-dessous du cou, la trachée bifurque conduisant, d’un côté, au poumon droit, de l’autre, au poumon gauche. Et la dichotomie se répète ainsi pas moins de… 22 fois. Elle aboutit ainsi à ce que l’anatomie appelle de manière imagée, arbor bronchialis, « l’arbre bronchique ». Les chiffres donnent le tournis : pas moins de huit millions de conduits et 2 400 kilomètres de réseau aérien ; environ, pour chaque poumon, 300 millions d’alvéoles pulmonaires, les entités multiples assurant l’échange entre l’air extérieur et le sang intérieur (qui est immédiatement au contact de cet air) ; des alvéoles d’un dixième de millimètres chacune, mais aux parois épaisses d’un tiers de micron pour pouvoir mieux échanger avec le dense réseau de capillaires, autrement dit une structure infiniment délicate ; une surface d’échange de 75 m2 [3], à comparer à la taille des poumons qui, contenant environ 5 litres d’air, occupe donc 5 dm3.

Pourquoi une telle complexité ? Là encore, la structure s’éclaire à partir de la finalité. Ou plutôt des finalités. Tout d’abord, nous l’avons dit, les poumons doivent recevoir le maximum d’air. Or, la structure fractale non seulement multiplie la surface et tend à occuper le volume optimal, mais incline asymptotiquement à passer d’une dimension à une autre : la ligne incline à devenir surface et la surface volume.

À la quantité se joint la qualité et les deux qualités matérielles les plus importantes, la chaleur et l’humidité. Or, l’organisme a besoin d’un air saturé d’humidité et de même température que lui. Et le passage par l’arbre bronchique humidifie et réchauffe (en tout cas, régule) l’air qui, au contact des alvéoles comporte un taux d’humidité à 98 %.

Enfin, à la qualité et la quantité se joint la substance : le poumon exige de recueillir de l’air et rien d’autre que de l’air ; en tout cas, écarter toute substance nuisible. Enders distingue deux catégories d’indésirables : les inoffensifs comme le sel au bord de la mer et les enquiquineurs comme les particules de suie. Or, de multiples moyens assurent la purification de l’air. On peut les répartir par les mécanismes en jeu, mécanique, chimique ou biologique ; ou, plus visuellement, par leur localisation anatomique sur le trajet de l’air : les poils des narines qui sont grands mais passifs ; les « micropoils » que sont les cils cellulaires dont l’énergie est inversement proportionnelle à leur taille (animés par des muscles minuscules, ils vont et viennent environ 850 fois par seconde !) ; les cellules à mucus qui piègent les agents pathogènes courants (virus, etc.) et produisent une substance (le mucus) contenant de nombreux anticorps protégeant contre ces agents ; les nerfs des voies respiratoires qui activent les muscles entourant celles-ci et les conduisent à expectorer par une quinte de toux ou un éternuement (l’onde de choc qui est générée expulse les impuretés présentes sur les cils vers l’extérieur) ; disposés sur les alvéoles, une dernière protection efficace, comme une sorte d’unité d’élite, les macrophages (littéralement, « les gros mangeurs ») qui avalent les impuretés restantes au risque même de leur vie et, si l’air est pur, nettoie le sang des capillaires ; enfin, si malgré tout, les impuretés ont réussi à filtrer, la nature a mis en place une dernière protection partielle : les particules se déposent dans le parenchyme pulmonaire (d’où leur couleur grise chez les citadins demeurant dans des villes polluées, et leur couleur noire chez les fumeurs et mineurs), de sorte que, stockées sur place, elles ne passent pas dans le sang et n’intoxiquent pas le reste de l’organisme (de nouveau joue le beau principe selon lequel la partie se sacrifie pour le tout).

C’est ici que, me semble-t-il, se résout l’objection souvent rencontrée concernant la vulnérabilité anatomique de l’orifice bronchique. En effet, nombre d’impuretés ne peuvent être détruites par l’appareil respiratoire, tout en présentant une véritable toxicité et donc un véritable danger pour l’organisme humain : les cils cellulaires dirigent alors les impuretés vers la gorge ; il lui suffit d’avaler et de les envoyer vers l’estomac qui contient de puissants acides (le pH peut descendre à la concentration de 1 !) et de non moins efficaces enzymes ; donc, les poumons sont épargnés grâce à son heureuse collaboration avec le système digestif qui elle-même est permise par la proximité œsophagienne.

2) La physiologie

Nous dirons un mot de la respiration en général, avant de nous centrer sur une respiration particulière, la cohérence cardiaque.

a) La respiration, l’un des actes plus vitaux

Un acte est d’autant plus vital que nous en avons besoin et que, en creux, la durée pendant laquelle nous pouvons en passer est brève. Or, nous respirons environ vingt mille fois par jour. Nous pouvons ne pas manger pendant plusieurs décades – même si la faim commence à se faire ressentir douloureusement à partir de quarante jours. Nous pouvons ne pas boire pendant plusieurs jours – entre trois et six jours avant de sombrer dans le coma et mourir. En revanche, nous ne pouvons nous passer de respirer que quelques minutes pour les plus entraînés (le record officiel de durée d’apnée statique est détenu par le Français Stéphane Mifsud : 11 minutes et 35 secondes).

Deux signes : nous ne pouvons pas nous asphyxier en retenant notre respiration comme Pepe dans Astérix en Hispanie ; même quand nous sommes extrêmement assoiffés, nous arrêtons de boire le temps d’une respiration.

b) Seul acte conscient et inconscient

Nous ne nous étonnerons jamais assez de ce que la respiration soit le seul acte végétatif ou physiologique qui s’exerce selon deux modalités, d’une part, inconsciente et involontaire (heureusement, sinon, nous ne pourrions pas dormir !), d’autre part, consciente et volontaire. Qui, à la seule injonction de sa volonté peut diminuer ou augmenter le nombre de ses globules rouges pour accroître une performance sportive ou commander à sa vessie de cesser de se gonfler alors qu’il vous faut patienter jusqu’à la prochaine aire d’autoroute ? Or, vous avez le pouvoir immédiat (temporellement et ontologiquement, c’est-à-dire directement) d’agir sur votre respiration : son existence, son rythme et sa profondeur.

c) Une rythmique fondamentale

Inspirer stimule l’activité. Pour s’en rendre compte, il suffit d’enchaîner pendant trente secondes des inspirations rapides et profondes. Nous percevrons aussitôt que nous nous sentons plus éveillés, plus attentifs, plus conscients. Cet exercice que l’on appelle « respiration du feu » équivaut à un café serré et est dénué d’effets secondaires.

Inversement, expirer favorise le repos, l’état de détente. Là encore, nous en faisons l’expérience quand nous allongeons notre temps d’expiration, notamment selon le rythme que décrira le prochain paragraphe.

Tel étant les faits, quels en sont les dynamises physiologiques ? Vous pouvez aussi faire une autre expérience. Prenez votre pouls et respirez. Puis, demandez-vous quand votre cœur bat le plus vite : pendant l’inspiration ou pendant l’expiration ?

En effet, quand vous inspirez, vos poumons se remplissent d’air ; or, celui-ci passe dans les capillaires ; mais le système artériel pulmonaire est directement connecté avec le cœur ; ainsi, la pression intérieure exercée par cet air expulse le sang fraîchement oxygéné vers le muscle cardiaque. Si l’inspiration est très profonde, la moitié du sang qui se trouve dans les poumons afflue vers le cœur. Or, plus il y a de sang, plus le cœur doit l’évacuer et donc, d’une part accélérer la cadence et, d’autre part, inhiber les nerfs qui la ralentissent. Par conséquent, quand vous inspirez profondément, vous induisez une tachycardie transitoire. Inversement, quand l’expiration commence, le sang peut à nouveau se diriger vers les poumons et décongestionner le cœur ; désengorgé, celui-ci ralentit et l’effervescence diminue. Ainsi, si vous ne pouvez commander directement à votre cœur, vous pouvez en modifier indirectement la fréquence.

3) Une respiration consciente particulière : la respiration du cœur

Le plus souvent, notre respiration est automatique. Mais il arrive que nous commandions à notre souffle. C’est en particulier le cas dans le cadre de ce que l’on appelle la respiration du cœur ou la cohérence cardiaque. Considérons successivement les trois questions : qu’est-ce que c’est ? pourquoi ? comment ?

a) Bref exposé général de la cohérence cardiaque

Nous avons détaillé cette méthode de relaxation et même de guérison ailleurs [4]. Nous pouvons nous initier à elle à travers deux vidéos pédagogiques du neurologue David Servan-Schreiber qui a introduit et popularisé cet outil en France dans son ouvrage à grand succès, Guérir. Dans cette première vidéo de 3 minutes, théorique, mais très accessible, il explique comment fonctionne cette technique et son efficacité [5]. Dans la seconde, aussi brève et pratique, le même médecin explique comment s’entraîner à cette technique [6].

La cohérence cardiaque peut se définir comme une respiration lente sans hypoxie. On ajoute parfois qu’elle est contrôlée. Encore faut-il préciser qu’elle n’est pas nécessairement volontaire. Si elle l’est au début, lors de l’apprentissage, elle s’automatise par habitude. Or, les effets bienfaisants que nous allons décrire sont fonction du nombre de cycles et de la cadence, non du caractère intentionnel et conscient.

b) Précisions sur les multiples effets bénéfiques

D’un mot qui résume tout : contrôler votre respiration (breath) pour contrôler votre cœur pour contrôler votre cerveau pour contrôler votre psychisme (affectif et cognitif).

La cohérence cardiaque joue sur les liens entre respiration, émotion et cognition [7]. Une étude en scanner montre plus précisément que la respiration lente contrôlée à 6 cycles par minute (versus la respiration à un rythme normal, plus rapide) active certaines zones du cerveau [8]. En fait, multiples sont ces régions et les effets. Résumons-les en un tableau :

 

Aires cérébrales

Fonctions principales influencées par cohérence cardiaque

Tronc cérébral

Régulation réflexe cardiorespiratoire

Substance grise périaqueducale

Intégration respiration-émotions

Hypothalamus

Homéostasie et équilibre neurovégétatif

Thalamus

Relais sensoriel et veille

Insula

Intéroception (connaissance intime du corps), régulation autonome

Striatum ventral

Motivation et bien-être

Hippocampe

Mémoire des états corporels

Cervelet

Coordination respiratoire fine

Aires motrices

Contrôle volontaire de la respiration

 

La professeure Mara Mather a montré que la respiration lente contrôlée permet de beaucoup mieux gérer ses émotions. Selon la métaphore de Sylvain Laborde, la cohérence cardiaque crée des autoroutes entre certaines zones cérébrales qui, auparavant, n’étaient jointes que par des routes de campagne [9].

La même chercheuse américaine a fait appel au protocole suivant. Notamment elle demande une pratique régulière et même quotidienne, en l’occurrence, 5 semaines entre 20 et 40 minutes par jour. Les chercheurs ont alors observé une régulation émotionnelle accrue. Les participants gèrent beaucoup mieux leurs émotions et développent une plus grande sensation de ce qui se produit dans son propre corps (intéroception). Le lien est véritablement stabilisé. La connectivité fonctionnelle a été vérifiée par IRM entre l’amygdale et le cortex préfrontal médian [10]. Or, l’amygdale est la zone du cerveau qui réagit aux émotions, comme les peurs irrationnelles ou démesurée, alors que le cortex préfrontal médian est une autre zone qui mesure ces émotions et affirme en quelque sorte : « Tout va bien se passer ».

Une autre étude montre que la cohérence cardiaque pratiquée sur le long terme (en l’occurrence selon le protocole des cinq semaines) présente aussi des effets affectifs : elle augmente des biais mémoriels positifs et conduit le psychisme à considérer la vie de manière beaucoup plus optimiste [11].

c) Quelques nouveautés sur la pratique

Ces dernières décennies, les études scientifiques sur la cohérence cardiaque se sont multipliées [12], ainsi que les ouvrages les vulgarisant [13].

1’) Le rythme idéal

Il est bien confirmé aujourd’hui que le rythme bénéfique est celui de 0,1 Hz, soit 6 cycles par minute [14].

Mais quelle proportion accordée aux deux actes composant le souffle ? L’on a longtemps affirmé que les durées d’inspiration et d’expiration devaient être à peu près égales. L’on sait désormais aujourd’hui grâce aux expérimentations que privilégier le temps d’expiration favorisent les effets bénéfiques. Elles ont même quantifié cette durée : 4 secondes pour l’inspiration et 6 pour l’expiration. Précisément, on a procédé à une compétition entre quatre différentes techniques de respiration contrôlée : 4-6 (4 secondes d’inspiration, puis 6 secondes d’expiration) ; 5-5 (forme traditionnelle utilisée depuis deux décennies : 5 secondes d’inspiration, puis 5 secondes d’expiration) ; box breathing 4-4-4-4 (forme populaire en carré : 4 secondes d’inspiration, 4 secondes d’apnée, 4 secondes d’expiration, 4 secondes d’apnée) ; 4-7-8 (4 secondes d’inspiration, 7 secondes de rétention, 8 secondes d’expiration). Les chercheurs ont testé les effets sur la variabilité de la fréquence cardiaque, donc sur le nerf vague [15].

Or, des quatre techniques, la médaille d’or revient à la première : 4-6 ; puis vient la technique 5-5 ; et, loin derrière, les deux dernières, la respiration carrée et la respiration 4-7-8 [16]. En effet, au bout d’une minute de respiration au premier rythme, on observe que la pression artérielle et le taux d’hormones de stress diminuent. Comment s’en étonner ? Ce type de respiration stimule le nerf pneumogastrique ; or, celui-ci exerce un effet parasympathique, c’est-à-dire décélérateur, apaisant.

2’) La pratique sur le long terme

Pendant longtemps, l’on a affirmé qu’une mise en pratique de seulement 5 minutes suffisait. Aujourd’hui, l’on sait qu’une session longue de 15 minutes est plus efficace [17]. En effet, plus on pratique la cohérence cardiaque, plus l’activité respiratoire spontanée change et diminue au plan naturel, dont les effets à long terme vont changer.

3’) La respiration par le nez

L’inspiration nasale active les fonctions cognitives [18]. En effet, la muqueuse nasale est innervée et ses terminaisons nerveuses sont connectées notamment à l’amygdale et à l’hippocampe. Or, ces régions cérébrales sont dévolues notamment à la vigilance (et à la mémoire). Comme la respiration nasale agit sur cette muqueuse, elle stimule ces fonctions supérieures. Chacun peut en faire l’expérience immédiate lors d’un jogging ou d’une marche rapide en alternant respiration par le nez et par la bouche, puis en se demandant s’il est plus réveillé ou attentif.

4’) L’activation du plancher pelvien

Une étude astucieuse faite par des chercheurs autrichiens de l’université de Graz a combiné l’activité de la respiration avec le soulèvement du plancher pelvien, et a constaté une amélioration des résultats de la cohérence cardiaque. La métaphore de la balançoire permet de l’expliquer. Ce mouvement provoque des oscillations de plus en plus hautes, avec une amplitude de plus en plus grande. Or, en relevant le plancher pelvien, on joue sur le diaphragme, on procure une activation supplémentaire du nerf vague et engendre des oscillations plus grandes de la pression artérielle [19].

Est-ce pour cette même raison (masser le nerf pneumogastrique) qu’il est préférable de respirer par le ventre que par le thorax ?

5’) L’aide de la stimulation transcutanée ?

Enfin, les chercheurs ont comparé la cohérence cardiaque et la stimulation transcutanée (auriculaire/cervicale) du nerf vague. En effet, il existe une branche afférente de ce nerf au niveau de l’oreille. Ce rameau auriculaire assure l’innervation sensorielle de la peau du conduit auditif et du pavillon de l’oreille. Pour cela, il atteint la surface en passant par la fissure tympano-mastoïdienne entre le processus mastoïdien et la partie tympanique de l’os temporal. Surfacique, il peut donc être stimulé. Et un appareil a testé les effets de cette excitation pour les activités sportives. On stimule X de manière différente [20]. L’expérimentation a alors montré que la majorité des effets positifs est liée à la cohérence cardiaque et donc que la stimulation transcutanée a très peu d’effets. Ainsi, en demeurer à la respiration lente contrôlée suffit.

4) Une relecture ontodologique

a) La rythmique du don

Spontanément, Giulia Enders convoque la grammaire du don et de la communion : « pour protéger notre sang, nos poumons s’exposent à la maladie [21] » ; « Les voies respiratoires, elles, ont tout donné [22] » ; c’est grâce à leur interconnexion judicieuse [entre les consommateurs d’oxygène, les animaux, et les producteurs, les plantes] que, depuis des milliards d’années, la Terre ne manque pas d’air […]. La dépendance est le signe distinctif de la nature [23] » ; « ce qui fait la cohésion la plus intime de notre monde, c’est l’interdépendance [24] ».

Bien évidemment, l’inspiration est l’acte par lequel le poumon fait entrer l’air et l’expiration celui par lequel il expulse. Plus précisément, il se nourrit de ce gaz qu’est l’oxygène et il excrète ce gaz qu’est le gaz carbonique. Mais ce qui est pour lui toxique (acidifiant) est bénéfique à la plante. Le système respiratoire est donc rythmé par la réception et la donation. Or, nous avons vu que, si l’air est le don le plus précieux, le poumon le récepteur le plus en creux.

b) La respiration est médiatrice

La métaphysique de l’être-don permet de mieux préciser ce qui caractérise en propre la respiration. Le don est rythmé par trois dynamiques que l’on peut distinguer selon le nombre d’agents mobilisés : unitaire (recevoir-s’approprier-donner), binaire (donner-recevoir-redonner-recevoir en retour) et ternaire (donner-recevoir-communiquer – la communication opérant de manière pneumatique). Or, la respiration s’éclaire très particulièrement à la lumière de cette dernière rythmique. D’abord, jusque dans son étymologie, le pneuma (« esprit ») est souffle. Mais passons du nom (nomen) à la chose (res). La respiration relève de la pneumatisation, via la médiation, pour une quadruple raison.

1’) Médiations extérieures

Les deux premières médiations concernent l’objet même de la respiration qu’est l’air, donc sont extérieures. D’une part, et c’est la donnée la plus patente et la plus connue, l’air porte le son, donc la voix ; or, la communication est la médiation la plus riche de la communion interpersonnelle.

D’autre part, toute la nature vivante est rythmée par l’admirable complémentarité, voire l’admirabile commercium (« admirable échange ») entre les respirations végétale et animale : l’oxygène qui est excrété comme toxique par le végétal est assimilé comme vital par l’animal ; et vice versa pour le gaz carbonique [25] ». D’ailleurs, l’oxygène apporte l’énergie aux différentes cellules ; or, ainsi que le montre une autre étude [26], au même titre que l’information, à la différence des nutriments, celle-ci est par essence médiation. Donc, le rythme de chaque micro-respiration individuelle rentre en résonance avec la macro-respiration terrestre. Plus encore, par l’air que nous respirons, nous sommes en relation avec l’atmosphère terrestre. Et puisque celle-ci est connectée avec le reste de la Terre habitable [27], le gaz aérien est l’une des médiations (et l’une des plus importantes) entre celle-ci et l’homme.

Donc, l’élément pneumatique est médiateur universel entre les hommes, comme entre ceux-ci est le cosmos. Et Dieu lui-même régionale s’invite non pas comme troisième ontologie régionale, mais comme premier analogué. En effet, dans la Sainte Trinité, pas de Logos sans Pneuma ; plus encore, pas de dia-logue patri-filial sans le nexus amoris ou osculum amoris qui est aussi fructum amoris (celui que Balthasar appelle respectivement l’Esprit subjectif et l’Esprit objectif). De même, il ne peut y avoir pas de dia-logue sans ce logos incarné qu’est la parole qui est lui-même porte par l’esprit-souffle.

2’) Médiations intérieures

Les autres médiations concernent le sujet de la respiration qu’est le système pulmonaire, donc sont intérieures. Et, à l’instar des deux premières, elles se dédoublent, selon que le poumon connecte la personne humaine avec son organisme ou avec son âme spirituelle.

D’un côté, la respiration active le nerf vague. Or, ce nerf qui est le plus long de l’organisme comporte de multiples ramifications qui le nouent à la presque totalité des organes du corps humain [28], en particulier de huit régions cérébrales spécifiques [29]. Donc, les organes et les fonctions du corps sont pneumatiquement médiatisées.

De l’autre, selon la puissante intuition d’Aristote approfondie à la Renaissance, l’être humain est un microcosme unifiant en lui les trois niveaux de vie, végétatif (physiologique), sensitif et intellectif. Or, nous l’avons vu, la respiration est la seule opération végétative qui peut être commandée par la liberté ; de plus, la volonté libre est la puissance d’autodétermination de la personne qui commande à l’autre faculté spirituelle, l’intelligence, et aux puissances sensitives (cognitives et affectives). Puisque le souffle est connecté avec toute la vie végétative, le respir est donc la médiation unifiant l’intégralité de l’être humain, du plus matériel au plus spirituel. Ajoutons que, la complexité de l’organisme et du psychisme humains exigeant la présence de multiples niveaux d’organisation, donc de médiations (comme, pour le seul corps, les systèmes nerveux, endocrinien, vasculaire, immunitaire, les fascias), le souffle est médiation de médiations.

Nous pouvons donc conclure que l’esprit-souffle est non seulement médiation, mais médiation primordiale quant à l’origine, et universelle quant à sa destination.

Pascal Ide

[1] Outre la pédagogie déployée dans Le charme discret des intestins qui la fait connaître, Giulia Enders, dont nous nous inspirons (!) en partie, adopte résolument une perspective à la fois enthousiaste et finaliste (cf. Giulia Enders (texte) et Jill Enders (dessins), Organique, trad. Isabelle Liber, Paris, Albin Michel, 2026, chap. 1. « Un besoin fondamental. Les poumons »).

[2] Ibid., p. 21.

[3] En effet, 2 (poumons) x 300 000 000 (nombre total d’alvéoles dans les deux poumons) x 0,125 mm2 (surface totale entre l’air et le sang d’un alvéole) = 75 000 000 mm2.

[4] Cf. Pascal Ide, Des ressources pour guérir. Comprendre et évaluer quelques nouvelles thérapies : hypnose éricksonienne, EMDR, Cohérence cardiaque, EFT, Tipi, CNV, Kaizen, Paris, DDB, 2012, chap. 3.

[5] Consultée le 14 avril 2026 : http://www.youtube.com/watch?v=Mv1Amf-zE3c

[6] Consultée le 14 avril 2026 : http://www.youtube.com/watch?v=djhFMzeEy5o&feature=relmfu

[7] Cf. Sufyan Ashhad, Kaiwen Kam, Christopher A. Del Negro & Jack L. Feldman, « Breathing rhythm and pattern and their influence on emotion », The Annual Review of Neuroscience, 45 (2022), p. 223-247.

[8] Cf. Hugo D. Critchley, Alessia Nicotra, Patrizia A. Chiesa, Yoko Nagai, Marcus A. Gray, Ludovico Minati & Luciano Bernardi, « Slow breathing and hypoxic challenge: cardiorespiratory consequences and their central neural substrates », PLoS One, 10 (2015) n° 5, e0127082.

 

[9] Cf. Mara Mather & Julian Thayer, « How heart rate variability affects emotion regulation brain networks », Current Opinion in Behavioral Sciences, 19 (2018), p. 98-104.

[10] Cf. Kaoru Nashiro, Jungwon Min, Hyun Joo Yoo, Christine Cho, Shelby L. Bachman, Shubir Dutt, Julian F. Thayer, Paul M. Lehrer, Tiantian Feng, Noah Mercer, Padideh Nasseri, Diana Wang, Catie Chang, Vasilis Z. Marmarelis, Shri Narayanan, Daniel A. Nation & Mara Mather, « Increasing coordination and responsivity of emotion-related brain regions with a heart rate variability biofeedback randomized trial », Cognitive, Affective, & Behavioral Neuroscience, 23 (2023) n° 1, p. 66-83.

[11] Christine Cho, Hyun Joo Yoo, Jungwon Min, Kaoru Nashiro, Julian F. Thayer, Paul M. Lehrer & Mara Mather, « Changes in medial prefrontal cortex mediate effects of heart rate variability biofeedback on positive emotional memory biases », Applied Psychophysiology and Biofeedback, 48 (2023) n° 2, p. 135-147.

[12] Cf. la master class de Sylvain Laborde : https://www.youtube.com/watch?v=BYwDD9Ajcvg

[13] Le nombre d’ouvrages de vulgarisation est impressionnant. J’en isole une dizaine : Mathieu Bernard-Le Bourvellec, avec la coll. d’Alix Lefief-Delcourt, Le cœur, notre autre cerveau, Paris, Larousse, 2020 ; Charly Cungi, Le petit livre de la cohérence cardiaque, coll. « Le petit livre de », Paris, First Éd., 2020 ; Patrick Drouot et Marie Borrel, Le guide pratique de la cohérence cardiaque. Stress, gestion des émotions, créativité : la cardio-méditation pour mieux vivre au quotidien, Paris, Guy Trédaniel, 22024 ; Rachel et Hervé Eugène, Ma santé autrement. Gestion du stress et des émotions avec la digipression et la respiration, Luynes, Actéa santé Éd., 2015 ; Caroline Gormand, La cohérence cardiaque au quotidien. Gérer son stress et ses émotions par la respiration, coll. « Poche Marabout : psy », Vanves, Marabout, 2023 ; Guy Lacroix, La cohérence cardiaque émotionnelle. Transformer les informations qui vont du cœur au cerveau pour être moins réactif, plus serein, plus efficace, Escalquens, Grancher, 2021 ; Denis Lamboley, Respirer pour moins stresser. Cohérence cardiaque, maîtrise du souffle, circulation des énergies : un programme en 4 étapes, coll. « Mes petites routines », Vanves, Marabout, 2022 ; Stéphanie Noncent, Défi 30 jours de cohérence cardiaque. 3 fois 5 minutes par jour : pour découvrir tous les incroyables trésors de votre cœur et rééquilibrer votre santé globale vers un mieux-être durable, Anne Ghesquière éd., Paris, Éd. Eyrolles, 2021 ; Sandra Stallaert, C’est le chaos là-haut ! Prendre soin de votre santé grâce à la cohérence cœur, corps, cerveau, Genève (Suisse), Jouvence, 2025 ; Thierry Thomas, Je me sens bien avec la cohérence cardiaque, Paris, Leduc.s pratique, 2019.

[14] Cf. l’étude de synthèse de Caroline Sevoz-Couche & Sylvain Laborde, « Heart rate variability and slow-paced breathing:when coherence meets resonance », Neuroscience and BioBehavioral Reviews, 135 (avril 2022), 104576.

[15] Pour le détail concernant ce nerf d’une extrême importance, cf. en particulier les travaux de Navaz Habib, Activez votre nerf vague, trad. inconnue, Vergèze, Thierry Souccar Éd., 2020 ; Super nerf vague, trad. Naomi Defays, même éd., 2024.

[16] Cf. Joshua Marchant, Inna Khazan, Mikel Cressman & Patrick Steffen, « Comparing the Effects of Square, 4-7-8, and 6 Breaths-per-Minute Breathing Conditions on Heart Rate Variability, CO2 Levels, and Mood », Applied Psychophysiology and Biofeedback, 50 (2025) n° 2, p. 261-276.

[17] Cf. Min You, Sylvain Laborde, Nina Zammit, Maša Iskra, Uirassu Borges & Fabrice Dosseville, « Single slow-paced breathing session at six cycles per minute: Investigation of dose-response relationship on cardiac vagal activity », International Journal of Environmental Research and Public Health, 18 (2021) n° 23, 12478.

[18] Cf. Christina Zelano, Heidi Jiang, Guangyu Zhou, Nikita Arora, Stephan Schuele, Joshua Rosenow & Jay A. Gottfried, « Nasal respiration entrains human limbic oscillations and modulates cognitive function », The Journal of Neuroscience, 36 (2016) n° 49, p. 12448-12467.

[19] Josef Martin Tatschl & Andreas Richard Schwerdtfeger, « Squeeze the beat: Enhancing cardiac vagal activity during resonance breathing via coherent pelvic floor recruitment », Psychophysiology, 59 (2022) n° 12, e14129.

[20] Cf. Mikołaj Tytus Szulczewski, « Transcutaneous auricular vagus nerve stimulation combined with slow breathing: Speculations on potential applications and technical considerations », Neuromodulation, 25 (2022) n° 3, p. 380-394.

[21] Giulia Enders, Organique, p. 50.

[22] Ibid., p. 51.

[23] Ibid., p. 34-35.

[24] Ibid., p. 37.

[25] Soit dit en passant, une conséquence en est l’attitude éco-irresponsable de l’extraction unilatérale de pétrole, gaz et pétrole : « lorsque l’on brûle des êtres vivants décomposés pour obtenir de l’énergie, c’est s’ils rejetaient tout à coup des tonnes de molécule de dioxyde de carbone, mais sans fabriquer d’oxygène » (Ibid., p. 36).

[26] Cf. site pascalide.fr : « Matière, énergie, information. Réflexions philosophiques à la lumière des transcendantaux (Note programmatique) ».

[27] Cf. Jérôme Gaillardet, La Terre habitable. Ou l’épopée de la zone critique, coll. « Sciences humaines et sociales », Paris, La Découverte, 2023.

[28] Cf. Navaz Habib, Super nerf vague, chap. 8.

[29] Cf. Bilal Abdul Bari, Varun Chokshi & Katharina Schmidt, « Locus coeruleus-norepinephrine: Basic functions and insights into Parkinson’s disease », Neural Regeneration Research, 15 (2020) n° 6, p. 1006-1013.

21.4.2026
 

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