La puissance curative du conte selon Bettelheim

La construction passe d’une unité en puissance à une unité en acte ; la guérison passe d’une unité perdue à une unité à retrouver. Le terme étant le même, nous ne distinguerons pas.

1) Le fait

Nous oublions parfois que les Contes des Mille et une nuits sont une méta-histoire dans laquelle s’emboîtent de multiples histoires, les contes dont certains sont célèbres. Or, le premier niveau de l’histoire est singulièrement curatif pour celui qui en bénéficie. Ainsi la structure enchâssée des Contes est-elle déjà un beau symbole de cette conquête de l’unité.

a) Interprétation habituelle

Cette histoire met en scène deux personnes. Ils sont souvent opposés comme le bien et le mal : d’un côté, le roi Schahriar qui, par pur sadisme, prend chaque jour une vierge différente dans son lit et la fait exécuter le lendemain matin ; de l’autre, la rusée et bonne Schéhérazade qui se rend indispensable en racontant des histoires qu’elle ne termine jamais et, après un certain temps, vainc les résistances du roi. Mais cette histoire laisse en suspens les motivations du roi voire se contredit : si le roi est vraiment méchant, pourquoi change-t-il ? et pourquoi après 1001 nuits ?

b) Interprétation plus ajustée

En réalité, le roi est un homme profondément blessé. Il le dit lui-même dans le conte : « je porte une blessure au plus profond de moi ! » Il n’est devenu ce tyran sanguinaire que parce qu’il a un jour découvert que sa femme le trompe avec ses esclaves noirs. Plus encore, ce même malheur est arrivé à son frère le roi Schahzénan. Cela suffit, lui semble-t-il, pour fonder son induction : toute femme est décevante. « Il était incapable d’oublier la trahison de son épouse et son chagrin était tel qu’il perdait ses couleurs et allait s’affaiblissant ». Mais nous ne sommes pas satisfaits. En effet, pourquoi ne pas changer d’épouse ? Pourquoi cette absolutisation de la femme qui l’a trahi ? Il ne semble pas que ce soit une histoire d’amour passion à la manière du sultan qui édifia le Taj Mahal. La psychanalyse nous permet d’aller plus loin. La colère très grande (ici du roi) est toujours le signe d’une blessure plus profonde, d’une atteinte du moi. Si le roi réagit avec la puissance que lui donne sa situation, c’est qu’à travers la trahison de cette femme, c’est toute personne qui le trahit. Au fond, « personne ne peut vraiment l’aimer [1] ». D’où les conséquences extrêmes : si personne ne veut l’aimer, c’est que l’humanité n’est pas digne de confiance, elle n’est digne que de payer et de périr.

Or, que va faire Schéhérazade ? Elle va raconter des histoires ; pas seulement une histoire, mais de nombreux et divers, abordant les différents aspects de la personne. Et cela pendant plus de trois ans. La durée d’une cure. « Elle atteint son but en racontant une longue série d’histoire ; un seul conte ne suffirait pas, car nos problèmes psychologiques sont beaucoup trop complexes, et leur solution beaucoup trop difficile. Seule une grande variété de contes de fées est capable de déclencher une telle catharsis [2] ». A la fin, le roi se trouve guéri et de nouveau capable d’aimer. Voilà pourquoi il a fallu ces 1001 nuits pour qu’il soit libéré « de sa profonde dépression » et réintègre sa capacité à s’ouvrir à l’autre et croire en lui.

Plus encore, estime Bettelheim, ce n’est pas seulement le roi mais Schéhérazade qui est blessée. Chez le roi, la blessure consiste en une désintégration du moi qui se laisse totalement dominé par le ça, ici ses pulsions érotico-agressives. En revanche, chez Schéhérazade, la rupture se produit entre le moi et le surmoi, de sorte que celui-ci occulte celui-là. En effet, le conte précise que cette jeune femme s’est adonnée à la philosophie, à la médecine et à l’histoire ; elle est « vertueuse, spirituelle et distinguée ». Autant de qualités du moi intégrée. Mais, en plus, Schéhérazade qui est la fille du vizir du roi et la dernière vierge nubile du royaume, devance le désir du roi, contre les craintes de son père : elle désire elle-même délivrer le roi de sa cruauté et ainsi sauver le royaume. Or, ces désirs sont démesurés ; plus encore, ils ne sont pas investis par l’amour qui est le sentiment normal par lequel on se porte vers l’homme. Mais c’est le ça qui est source des désirs. C’est donc que Schéhérazade agit sous la motion de son surmoi et que ce surmoi inflationnaire est coupé du ça et domine le moi. Ne dit-elle pas : « Ou je sauverai du massacre les filles du pays, ou je périrai comme elles, et ma mort sera glorieuse » ? Et, à son père qui la dissuade, ne répond-elle pas non sans fatalisme : « Il faut qu’il en soit ainsi » ? Vierge guerrière dont l’arme est le conte, elle est plus habitée par une mission morale surhumaine que par une vraie intégration de l’amour et un réel amour de soi : du moins est-ce l’interprétation de Bettelheim qui ne compte pas l’héroïcité dans ses motivations légitimes du moi. Il est vrai qu’on est en droit de suspecter cette oblation sacrificielle.

Le chemin de guérison de Schéhérazade consistera à ce que « le moi » apprenne à « puiser dans l’énergie du ça [3] ». Concrètement, après avoir été motivée par des raisons héroïques, l’inspiration des récits jailliront de son amour pour le roi. Ainsi pourra-t-elle apporter le bonheur à autrui sans nier son propre bonheur.

Ainsi donc, « ce conte de fées (l’histoire-prétexte), à lui tout seul, porte témoignage du pouvoir qu’ont tous les contes de fées de changer notre personnalité [4] ».

c) Confirmation

Le conte comporte même une confirmation et une précision sur sa fonction médicinale. En effet, Schéhérazade fit appel à sa sœur, Dinazarde. Or, elle lui demande de venir exprimer le désir d’écouter un conte devant le sultan : « Quand j’irai vers le sultan, je t’enverrai chercher ; et quand tu viendras vers moi, voyant que le sultan a usé de moi selon sa volonté, tu me diras : ‘O ma sœur ! si vous ne dormez pas, je vous supplie, en attendant le jour qui paraîtra bientôt, de me raconter un des beaux contes que vous savez.’ » Or, Dinazarde joue le rôle d’un enfant : d’abord, car elle est la jeune sœur de Schéhérazade ; ensuite, car elle occupe symboliquement un peu la place de l’enfant du couple formé par le sultan et Schéhérazade. Et, justement, le conte guérit en jouant ce rôle de libération du désir, à l’image de l’enfant libre qui ose dire son désir. D’ailleurs, à la fin de l’histoire, Dinarzade est remplacée par le propre fils du sultan et de Schéhérazade. Ce qui signifie tout le chemin accompli par les protagonistes : l’époux est devenu père, acceptant le fruit de la vie ; l’épouse aussi est devenue mère, acceptant le fruit de l’amour.

2) Les mécanismes

a) Mécanismes communs à tous les contes

L’homme procède par imitation, c’est-à-dire par rejeu et par incorporation d’une réalité non pas identique mais analogue. Or, le conte fonctionne par décalage : autres temps, autres lieux, autres personnages.

Par ailleurs, la blessure déstructure, fragmente la personnalité. Et souvent, les éléments entre lesquels la personnalité blessée est éclatée sont ce que Freud appelait le ça, le moi et le surmoi, ce qui correspond à notre affectivité sensible, notre liberté et les normes édictées par l’intelligence. Or, le conte fait appel à des personnages distincts qui, chacun, symbolise une de ces instances ou facultés du moi et qui, dans leur histoire, vont progressivement d’un état éclaté, non réconcilié à un état réconcilié. Donc le conte permet un travail de construction-maturation et de réunification.

Bettelheim raconte une anecdote qui exprime bien comment fonctionne le travail d’identification. Une mère raconte l’histoire de Jack le tueur de géants à un enfant de cinq ans qui avait eu des fantasmes où des gens en mangeaient d’autres. A la fin de l’histoire, l’enfant réagit : « Les géants n’existent pas, dis ? » Avant que sa mère n’exprime la réponse rassurante qu’elle avait sur le bout de la langue et qui aurait détruit toute la valeur pédagogique du conte, l’enfant continua : « Mais il y a les ‘grands’, et ils sont comme les géants ». Leçon : « Du haut de ses cinq ans, il comprenait le message réconfortant du conte : bien que les adultes puissent être expérimentés comme des géants effrayants, un petit garçon malin peut l’emporter sur eux [5] ».

De plus, dans le conte, l’enfant n’est soumis à aucune contrainte ni exigence. En effet, la forme du conte élimine la moralisation : elle se contente de décrire. En revanche, la fable exige voire menace.

En outre, le style familier du conte permet à l’enfant de ne pas se soumettre à un surmoi contraignant. Il peut ainsi intérioriser la norme non pas car elle est imposée par une autorité mais car elle est bonne, sans crainte ni culpabilité.

Enfin, l’enfant est souvent incapable de verbaliser, mettre des mots et des concepts sur ses passions et ses motivations inconscientes. Or, sous ces affects et ses motifs dorment des images. Or, c’est le propre du conte que de livrer des « images qui s’adressent directement à son inconscient [6] ». Et précisément des images qui mettent en scène les conflits même qui l’habitent.

b) Deux mécanismes propres à certains contes

Le conte a pour but de franchir une crise, d’unifier la personne. Or, l’homme traverse deux crises de croissance, qui sont autant de problèmes d’intégration. La première est l’unification de la personnalité. La seconde est la crise œdipienne d’unification de la sexualité.

3) Conséquence. Application concrète

L’importance des contes est grande, comme l’a bien montré Bettelheim. On devrait en utiliser beaucoup plus pour aider les enfants à grandir. De même pour aider les adultes à guérir. La médecine indienne donne à l’individu perturbé un conte à méditer. D’ailleurs, les 1001 nuits sont d’origine indo-persane.

En voici un exemple : la gestion de l’abandon [7].

a) Le sens usuel : la victoire de l’esprit sur la force

Qui ignore l’un des contes des Mille et une nuits, Le pêcheur et le génie ? Nous en retenons fréquemment l’histoire au fond assez fade et surtout assez banale et souvent reprise d’un petit garçon montrant qu’il peut se montrer plus malin que plus grand que lui. Cela n’est pas sans intérêt, comme on l’a vu, puisque l’enfant est parfois envahi par des craintes d’être dévoré par les grands. Mais le conte est porteur de deux autres messages cachés autrement importants et qui n’existent que dans la version originale du conte indo-persan.

a) Deuxième sens : la guérison de l’abandon

Le deuxième message est le plus important. Lorsque le génie est libéré de la bouteille, voilà ce qu’il dit en substance : Au cours du premier siècle où il resta confiné dans le vase, le génie jura « que si quelqu’un l’en délivrait, il le rendrait riche, même après sa mort ; mais le siècle s’écoula et personne ne lui rendit ce bon office. Pendant le deuxième siècle il fit le serment de donner accès à tous les trésors de la terre à quiconque le mettrait en liberté ; mais il ne fut pas plus heureux. Pendant le troisième, il promit de satisfaire chaque jour trois vœux de son libérateur, de quelque nature qu’ils puissent être   mais ce siècle se passa comme les autres et il demeurait toujours dans le même état. Enfin, enragé de se voir prisonnier si longtemps, il jura que si quelqu’un le délivrait par la suite, il le tuerait impitoyablement ». Arrêtons-nous un instant et étonnons-nous : cette réaction semble manquer de toute logique. Le génie ne devrait-il pas se sentir reconnaissant envers la personne qui vient le libérer, surtout après un aussi long temps d’emprisonnement ? Or, la réaction de l’enfant qui écoute nous montre pourtant que l’histoire passe et passe même très bien. De plus, pourquoi le génie est-il demeuré si longtemps dans la bouteille ? N’est-ce pas une exagération typiquement orientale ?

C’est qu’il se joue quelque chose qui échappe totalement à l’adulte mais qui remue profondément l’enfant. En effet, que ressent le petit enfant qui a été « abandonné » ? Au début, il se console en imaginant combien il sera heureux quand sa mère reviendra. Puis, le temps s’écoulant, la frustration et la colère qu’elle engendre en l’enfant vont croître et celui-ci s’imagine les terribles revanches qu’il va pouvoir prendre contre ceux qui l’ont frustré. Même soulagé de pouvoir enfin sortir de sa solitude n’empêche pas que son chagrin demeure et, avec lui, son désir de vengeance et de punition. Par conséquent, « l’évolution des pensées du génie constitue pour l’enfant une vérité psychologique [8]« , et plus encore un cheminement de guérison de l’abandon. Un signe en est les longues durées dont parle le conte et qui nous paraissent exagérées ; or, dans la psychologie de l’enfant, l’absence des parents dure une éternité. « C’est l’évolution du génie, qui passe du désir de récompenser au désir de punir, qui permet à l’enfant de se mettre au diapason du conte [9] ». D’autant plus que, répétons-le, l’enfant est incapable de mettre un mot sur la colère qui le submerge et qui le pousse à détruire ses parents alors qu’il les aime. D’ailleurs, la première leçon (le pêcheur plus malin que le génie) gagne en force lorsque l’histoire décrit avec tant de véracité ce qui se passe dans la tête du génie.

c) Troisième sens : la maturation

Enfin, troisième et dernière leçon. Le conte dit que le pauvre pécheur jeta quatre fois son filet dans la mer : la première fois, il ramène une carcasse d’âne ; la seconde, un panier plein de gravier et de fange ; la troisième, des pierres, des coquilles et des ordures ; la quatrième, un vase de cuivre jaune : c’est lui qui contient le génie. Là encore, pourquoi cette multiplication d’événements qui ne font pas avancer l’histoire et qui ne sont pas repris par la suite ?

C’est que la vérité du conte est ailleurs ; d’ailleurs est-ce si sûr que l’histoire ne reprend pas ses éléments ? Ne fait-elle pas un certain usage du chiffre quatre par la suite ? La leçon, non pas historique mais anthropologique est claire : « le pêcheur doit connaître trois défaites avant de remonter le vase qui contient le génie. Alors qu’il serait beaucoup plus simple de commencer l’histoire au coup de filet qui fait apparaître le vase fatal, cet élément indique à l’enfant, sans intention moralisatrice, qu’on ne peut pas compter sur le succès du premier coup, ni même du deuxième ni du troisième. Les choses ne s’accomplissent pas aussi facilement qu’on pourrait l’imaginer ou le souhaiter [10] ».

Un autre élément vient confirmer et renforcer la leçon éthique discrète ici formulée. En effet, nous avons vu que le génie était aussi marqué par le chiffre quatre, sauf que celui-ci évoque plutôt une régression qu’une progression : le passage du bien au mal. En revanche, chez le pêcheur, ce chiffre est le symbole du passage de la privation à l’abondance, à la trouvaille. Se trouvent donc ainsi opposées clairement la maturité du pêcheur qui surmonte le désagrément et le déplaisir de l’échec à l’immaturité du génie qui se laisse conduire par ses pulsions.

3) Objections

Les parents scrupuleux s’interrogent parfois sur la convenance de ces contes. Leurs objections concernent principalement la vérité et le caractère moralisant.

a) Objection épistémologique : le mensonge du conte

On a objecté au conte le fait qu’il ne respecte pas la vérité. Il est peuplé d’êtres qui n’existent pas.

Je répondrai en distinguant deux sortes de vérité. En effet, celle-ci est l’adéquation de la réalité à notre esprit. Or, double est cette réalité : extramentale et intramentale. Or, la vérité dont parle l’objection est la vérité réaliste, historique alors que celle qui est mise en scène dans le conte est la vérité anthropologique, endopsychique. Le conte ne ment donc pas quant à son efficacité, sa vérité pratique : il est adéquat non pas à un univers extramental, mais à son univers intérieur. Et c’est ainsi que l’enfant le prend et le vit. Son attitude plus tard le montre à l’évidence. De plus, il a besoin de nourriture pour la construction de son univers intérieur.

b) Objection éthique : le caractère non prescripteur du conte

Nous l’avons vu, en regard, la fable est beaucoup plus moralisante. Est-elle beaucoup plus efficace ? C’est plutôt le contraire. C’est un indice qui doit nous éclairer.

Pascal Ide

[1] Bruno Bettelheim, Psychanalyse des contes de fées, trad. Théo Carlier, in Parents et enfants, coll. « Bouquins », Paris, Robert Laffont, 1995, p. 203.

[2] Ibid., p. 203.

[3] Ibid., p. 204.

[4] Ibid., p. 205.

[5] Ibid., p. 140.

[6] Ibid., p. 144.

[7] Les contes traitent aussi un autre sujet d’importance dans la vie familiale : les conflits entre frères. En vue d’illustrer ce point essentiel, Bettelheim commente longuement le conte le plus célèbre et le plus aimé, Cendrillon.

[8] Ibid., p. 142.

[9] Ibid., p. 145.

[10] Ibid., p. 146.

22.4.2026
 

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