La politesse, entre justice et charité

« La terre deviendrait vite inhabitale si chacun cessait de faire par politesse ce qu’il est incapable de faire par amour [1] ».

 

Nous savons tous ce qu’est la politesse et pouvons par exemple sans difficulté en reconnaître la présence – et, peut-être plus encore, son absence. Pour autant pourrions-nous la définir ?

Étant une disposition (nous n’attribuerons pas cette qualité à un acte ponctuel), il s’agit d’une habitude et, plus précisément, d’une vertu. Étant tournée vers le bien, il s’agit d’une vertu. Concernant le bien de la personne, il s’agit d’une vertu morale. Mais peut-on être plus précis ?

De prime abord, comme elle régule les relations avec les autres, la politesse doit être rattachée à la justice. En effet, nul n’irait dire qu’il est poli avec lui-même ! D’ailleurs, les termes civilité, qui vient du latin civis, « citoyen », et urbanité, qui vient du latin urbs, « ville », ne sont-ils pas des synonymes bienvenus du mot politesse ? Mais précisons aussitôt que politesse ne provient pas du grec polis, « cité » (l’équivalent du latin civitas, indirectement évoqué avec civis), réservant pour notre future analyse son étymologie.

Mais, alors que la justice rend à chacun selon ce qui lui est dû, donc règle les relations contractuelles normées par la dette et le devoir, la politesse, elle, ne présente pas cette exigence fixée par le droit (vous ne ferez point un procès à quelqu’un parce qu’il ne vous salue pas ou ne vous tient pas la porte). Toutefois, elle ne se dérobe pas à ce point à la norme qu’elle ignore toute codification. Tout au contraire, elle est régie par de nombreuses règles et étiquettes, au double risque d’ailleurs de sombrer dans le particularisme caractérisant la loi positive – donc, des conflits d’interprétation que la particularité engendre (est-il poli de mettre ses mains sur la table ou sous la table, en l’occurrence, sur ses jambes ?) et bientôt dans la déconstruction dissolvante des approches sociologiques et anthropologiques de la politesse au nom de la violence des prétentions à l’universalisation – et dans l’hypocrisie caractéristique de tout accomplissement de la loi qui se contente d’honorer la lettre au détriment de l’esprit – d’où, ici, les suspicions d’hypocrisie et d’obséquiosité attachées à la politesse. Ainsi, relevant de la norme, mais en déficit d’obligation, la politesse appartient donc au groupe de vertus potentielles, annexées à la justice, comme la piété ou l’amitié.

Même si ces déterminations précises sont précieuses, disent-elles tout ? Il me semble qu’elles ne suffisent pas à cerner exactement l’essence de la politesse. Partons de son origine. Sans entrer dans le détail de l’histoire du mot [2], « politesse » est la substantivation du qualificatif « poli » qui lui-même est l’adjectivation du participe passé « poli », du verbe « polir » dont nous savons que le premier sens est matériel : rendre lisse une surface rabotteuse. Ainsi, au sens figuré, la politesse consiste à, négativement, rendre moins rugueux le frottement des libertés et moins âpre la rencontre des altérités et, positivement, lisser les relations, autrement dit, adoucir l’échange et, possiblement, la communion. Loin d’abolir la politesse, alors qu’il invite à toutes les transgressions, l’amour (et parfois l’amitié) au contraire la suscite et l’affine.

Or, la douceur, cette vertu des petits pas qui nous proportionne à l’autre [3], est, avec la chasteté, justement interprétée [4], la générosité (ou bienveillance), la patience et la miséricorde, elle aussi adéquatement revisitée [5], l’une des vertus centrales de l’amour. N’est-elle pas une des deux qualités que Jésus mentionne dans l’unique parole où il parle de son cœur, organe de l’amour (cf. Mt 11,29) ? Voire, ne faudrait-il pas interpréter ce dipôle, humilité et douceur, à partir du battement constitutif de l’amour : réception (dont l’humilité est la vertu par excellence [6]) et donation (dont la douceur deviendrait la vertu y disposant) ?

De fait, loin des déconstructions ironiques de la politesse auxquelles les moralistes français, depuis le Grand siècle, nous ont habitué, sans pour autant ignorer ingénument ses falsifications désobligeantes, Jean Pruvost n’hésite pas à corréler la politesse à l’amour. C’est ainsi que, dans la dernière page de son livre, il cite la parole de Gœthe qui, dans les Affinités électives, a pour la première fois inventé la formule « politesse du cœur » et donne à celle-ci « une base morale profonde » en la faisant « parente de l’amour ». Il affirme même qu’elle est un équivalent de la « bonté [7] ». Proust lui-même, si prompt à dénigrer les mœurs bourgeoises en général et la politesse en particulier [8], associe celle-ci à la bonté chez l’ambassadeur Monsieur de Norpois qu’admire sa mère [9].

Ainsi donc, cette belle vertu de la politesse – hier critiquée pour sa raideur bourgeoise et aujourd’hui si chahutée par le narcissisme et l’inculture ambiants – relève plus de l’amour que de la justice, voire serait la modalité laïcisée et quotidienne de son exercice. La politesse est la douceur démocratisée.

Pascal Ide

[1] Gustave Thibon, cité par Jean Pruvost, La politesse. Au fil des mots et de l’histoire, Paris, Tallandier, 2022, p. 301-302. Les réflexions qui suivent ont été suscitées et en partie éclairées par ce livre érudit et souvent ajusté. Je regrette seulement que les nombreuses citations qui émanent du livre de ce professeur émérite de lexicologie et d’histoire de la langue française ne soient jamais référencées.

[2] Cf. Ibid., chap. 1, p. 21-29.

[3] Cf. Pascal Ide, « La douceur, vertu des petits pas », Sources vives. Violence et douceur, 114 (Carême 2004), p. 117-133 ; « En-chanter la douceur avec sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus. Une thérapie poétique et mystique de la colère », Vie Thérésienne, 236 (octobre-décembre 2019), p. 63-76 ; « La douceur, l’autre nom du don de soi », L’Alouette, 334 (décembre 2022), p. 7-9.

[4] Cf. Id., « La vertu de chasteté au risque de sept déplacements », Bulletin de Littérature Ecclésiastique, 123/4 (2022), 492, p. 57-93 ; « La face (très) positive de la chasteté », Il est vivant ! Parlons d’amour, parlons de sexualité, 352 (juillet-septembre 2021), p. 48-51.

[5] Cf. Id., « ‘L’amour plus puissant que le mal’. La miséricorde selon saint Jean-Paul II », Communio, 41 (2016) n° 1. La miséricorde, p. 61-74 ; « La miséricorde divine : conception large ou restreinte ? », Bulletin de Littérature Ecclésiastique, 122/3 (2021) n° 487, p. 9-32 ; « La miséricorde divine comme excessus d’amour dans le Petit Journal de sainte Faustine », Bulletin de Littérature Ecclésiastique, 122/3 (2021) n° 487, p. 33-68.

[6] Cf. Id., « L’humilité, une vertu théologale ? », Teresianum, 72 (2021) n° 2, p. 485-528.

[7] Jean Pruvost, La politesse, p. 302.

[8] Proust parle par exemple des « habitudes arbitraires de la politesse » (Marcel Proust, À l’ombre des jeunes filles en fleurs. II. Noms de pays, dans À la Recherche du temps perdu, éd. Jean-Yves Tadié, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », Paris, Gallimard, 4 vol., tome II, 1988, p. 272). Toutefois, il est significatif que, ailleurs, il qualifie de feinte la politesse qu’il dénigre : « Même chez tels personnages de la cour de Louis XIV, quand nous trouvons des marques de courtoisie dans des lettres écrites par eux à quelque homme de rang inférieur et qui ne peut leur être utile à rien, elles nous laissent surpris parce qu’elles nous révèlent tout à coup chez ces grands seigneurs tout un monde de croyances qu’ils n’expriment jamais directement mais qui les gouvernent, et en particulier la croyance qu’il faut par politesse feindre certains sentiments et exercer avec le plus grand scrupule certaines fonctions d’amabilité » (Id., Le côté de Guermantes. II, ii, dans À la Recherche du temps perdu, tome III, 1988, p. 710).

[9] « […] elle goûtait naturellement son air de bonté, sa politesse un peu désuète » (Marcel Proust, À l’ombre des jeunes filles en fleurs. I. Autour de Mme Swann, dans À la Recherche du temps perdu, tome I, 1987, p. 429).

6.7.2023
 

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