La leçon métaphysique de l’arbre-mère. Ou comment l’écologie forestière parle d’amour

L’écologie en particulier, la pensée systémique plus en général et les philosophies orientales de la non-dualité encore plus en général nous ont appris avec justesse et fécondité que « tout est lié » – leçon que Laudato sì décline avec succès. Pour mémoire, L’affirmation « Tout est lié » littéralement : « Tout est connecté : Tutto è connesso » est répétée pas moins de neuf fois [1]. Toutefois, il ne faudrait pas que le néfaste unilatéralisme mécaniste laisse place à un unilatéralisme holistique tout aussi aveuglé par sa polarité réactive. Désormais, une vision ajustée du cosmos doit conjuguer le double regard, mécaniste et holistique, et une interprétation adéquate de l’humanité, la double perspective, personnelle et interpersonnelle.

Mais je souhaiterais ici souligner une autre correction d’importance au ras même de la logique holistique : un système n’est jamais à ce point interconnecté que les parties mutuellement dépendantes deviennent totalement interchangeables. Dit autrement, la réciprocité n’est qu’une apparence trompeuse. Pour une raison diachronique : toute structure naît d’une histoire et l’histoire naît d’une initiative qui, sans raison (suffisante), est gratuite, donc donnée. De même qu’un cercle ne semble être sans commencement ni fin que parce que nous le voyons après coup, factum esse, et non pas dans sa dynamique, in fieri, que parce que son observation est anhistorique, donc amnésique. Et pour une raison synchronique : entre deux co-principes, l’un joue toujours le rôle de déterminant et l’autre, celui de déterminé. Dans les catégories d’une des métaphysiques occidentales les plus décisives, l’un est toujours pour l’autre comme l’acte à l’égard de la puissance. Dans celles d’une des métaphysiques orientales les plus influentes, un principe est toujours yin et l’autre yang. En termes symboliques, les êtres s’apparient constamment selon la polarité primévale du masculin et du féminin, de l’animus et de l’anima. Même si la métaphysique de l’amour-don et -communion horizontalise ce que ces pensées et symboles parfois hiérarchisent, même si elle souligne le retour, donc la réciprocité, jamais elle n’annule l’événement inaugural.

Plus encore, l’ontologie trinitaire nous certifie que le don est pour la communion et que la communion est par le don. Et cette chorégraphie qui partout fait vibrer les étants, nous la contemplons de manière suréminente dans la périchorésis (la circumincession, l’inhésion mutuelle) des Hypostases divines qui ne va jamais sans la taxis (ordre ou primauté). Voilà pourquoi la parfaite égalité des Personnes trinitaires non seulement n’efface pas la primauté du Père, mais trouve sa source dans Celui que la deuxième prière eucharistique nomme admirablement et merveilleusement « fons omnis sanctitatis » : « Toi qui […] es la source de toute sainteté ». Père, « Amour fontal ».

Donc, contre la tentation pancyclique qui indifférencie l’origine et le terme, pire, contre la tentation joachimite qui dissout les corrélats dans la relation ou les agents fluents dans le flux, contre un connectivisme qui sacrifie la racine nexus, « nœud », au préfixe cum, « avec », la contemplation vraie du tout en (est) connexion affirme que, si dissimulée soit l’humble origine, elle demeure comme la source secrète, toujours efficace de tout gratuit rayonnement. Si le rayonnement fossile n’est assurément pas le Big bang, il en est du moins la mémoire ubiquitaire et un tantinet chaleureuse (2,7 °K !). Ce dont l’écologie et la biologie gagneraient à s’aviser pour en rechercher l’équivalent dans le domaine qui leur est propre. Ce dont les prétendus « grands prédateurs » présents en haut des chaînes trophiques sont une attestation (cf. site : « Les grands prédateurs, protecteurs de la nature »).

 

Mais convoquons une illustration cosmologique plus particulière, mais plus parlante : l’existence des arbres-mères [2]. Nous savons aujourd’hui, grâce à différents travaux sur les capacités communicationnelles des plantes [3], dont les plus fameux sont ceux de Peter Wohlleben [4] combien la forêt se présente comme un wood-wide web, selon l’image fameuse utilisée par Nature pour illustrer l’article princeps de Suzanne Simard dont nous allons maintenant parler [5]. L’ingénieux ingénieur allemand a vulgarisé les découvertes novatrices, voire révolutionnaires d’un autre ingénieur forestier, une chercheuse canadienne, qui, comme toute inventeur non dénué de génie, ne manque pas non plus de courage [6]. Or, ce que nous ignorons plus, c’est que, en attestant ce mutualisme non concurrentiel entre le bouleau à papier et le sapin douglas en particulier, et bientôt entre presque tous les arbres, Suzanne Simard a aussi affirmé la présence d’arbre-mère [7]. Autrement dit, cette périchorésis non seulement n’efface pas la taxis, mais elle en naît.

 

« Tout ce que je savais à ce moment-là, c’était que le bouleau et le douglas se transmettaient du carbone en va-et-vient par un simple maillage de mycorhizes. Cette forêt, cependant, me présentait une histoire plus complète. Les vienx et les jeunes arbres correspondaient à des plaques tournantes et à des nœuds, interconnectés par des champignons mycorhiziens en une structure complexe qui alimentait en énergie la régénaration de l’ensemble de la forêt [8] ».

 

Voilà pour la communion mutuelle dont nous avons parlé. Mais la notion de plaque tournante dit plus :

 

« Les vieux arbres étaient les mères de la forêt.

Les plaques tournantes étaient des arbres-mères.

[…] Cela me donnait le sentiment d’être de l’amour maternel. Avec les aînés prenant soin des jeunes. Oui, c’est ça. Arbres-mères. Les arbres-mères relient la forêt [9] ».

 

Voire, elle affine autant qu’elle affirme cette primauté : cet arbre-mère (qui est aussi père [10]) est à la fois le plus ancien, le plus puissant, le plus central, le plus grand et le plus généreux de tous les arbres de la forêt [11]. Commandant un vaste réseau souterrain de mycorhizes (mêlant racines et champignons), il connecte, nourrit et protège les arbres plus jeunes qui peuvent ainsi croître et devenir féconds. La donation de soi (la scientifique reconnue Suzanne Simard ose parler d’« amour maternel » !) est telle que, au moment de sa mort, l’arbre-mère transmet les informations qu’il porte en lui. Mais une autre note reviendra sur cette apothéose (« La mort comme don de soi dans la nature »).

Question annexe : la même Suzanne Simard est aussi peut-être la première à avoir découvert l’analogie entre ce network qu’est la forêt, la toile internet et le cerveau (notamment humain). Pourtant, elle n’a pas osé filer la métaphore jusqu’au bout, disons mieux, pousser l’analogie jusqu’à sa conséquence logique et la plus dérangeante : que serait l’équivalent de l’arbre-mère au sein de notre encéphale ? Quel pourrait être le neurone-mère lors de l’embryogenèse ? À moins que, le cœur battant qui précède le cerveau naissant n’en soit secrètement la source…

Pascal Ide

[1] François, Lettre encyclique Laudato sì sur la sauvegarde de la maison commune, 24 mai 2015, n. 16, 70, 91, 92, 117, 120, 138, 142, 240.

[2] Pour une riche bibliographie sur le theme de l’arbre-mère, cf. le site consulté le mardi 4 juillet 2023 : https://mothertreeproject.org/background/journal-articles/

[3] Cf., par exemple, Emmanuele Coccia, La vie des plantes. Une métaphysique du mélange, coll. « Bibliothèque », Paris, Payot & Rivages, 2016 ; Eduardo Kohn, Comment pensent les forêts. Vers une anthropologie au-delà de l’humain, trad. Grégory Delaplace, Bruxelles, Zones Sensibles, 2017 ; Erwin Thoma, Die geheime Sprache der Bäume. Wie die Wissenschaft sie entschlüsselt, Salzburg, Ecowin Verlag, 2012.

[4] Peter Wohlleben, Das geheime Leben der Bäume: Was sie fühlen, wie sie kommunizieren. Die Entdeckung einer verborgenen Welt, München, Ludwig Verlag, 2015 : La vie secrète des arbres. Ce qu’ils ressentent, comment ils communiquent. Un monde inconnu s’ouvre à vous, trad. Corinne Tresca, Paris, Les Arènes, 2017. Immense succès éditorial, le livre fut n° 1 des ventes en Allemagne, traduit en 32 langues et l’inspirateur d’un film.

[5] Cf. Suzanne W. Simard, David A. Perry, Melanie D. Jones, David D. Myrold, Daniel M. Durall & Randy Molina, « Net transfer of carbon between ectomycorrhizal tree species in the field », Nature, 388 (1997), p. 579-582.

[6] Cf. son autobiographie : Suzanne Simard, À la recherche de l’arbre-mère. Découvrir la sagesse de la forêt, trad. Laurence Le Charpentier, Paris, Dunod, 2022.

[7] Cf. la video consultée le mardi 4 juillet 2023 de Dan McKinney & Julia Dordel, Mother Trees connect the Forest : https://www.karmatube.org/videos.php?id=2764 Il en existe différentes versions plus longues.

[8] Suzanne Simard, À la recherche de l’arbre-mère, p. 277. Souligné dans le texte.

[9] Ibid., p. 281. Souligné dans le texte.

[10] « des arbres-mères et -pères » (Ibid. Souligné dans le texte).

[11] Cf. Suzanne W. Simard, « The mother tree », Anna-Sophie Springer et Étienne Turpin (éds.), The Word for World is Still Forest, Berlin, K. Verlag and the Haus der Kulturen der Welt, 2017, p. 66-71. En accès libre sur le site déjà cité : https://mothertreeproject.org/wp-content/uploads/2020/01/the-mother-tree_the_word_for_world_is_still_forest.pdf

5.7.2023
 

Les commentaires sont fermés.