Une théologie du rendez-vous chez saint Charles de Foucauld
  1. Voici quelques années, une étude sur le site a montré que sainte Élisabeth de la Trinité avait développé une théologie de l’amitié, précisément une christologie très concrète de l’amour vis-à-vis de ses amies [1]. Nous souhaiterions la prolonger à partir d’une belle intuition, là encore vécue, par un autre saint, Charles de Foucauld, en l’occurrence, dans son amitié avec sa cousine Marie de Bondy. Cette brève note s’inscrit également dans le sillage de celle que nous venons de consacrer à la portée puissante de la gratitude chez le petit frère de Jésus [2]. Nous y renvoyons pour le détail des grâces dont Marie fut la médiatrice auprès de celui qui l’appelait sa « mère » ou sa « chère mère » – répétons-le sans régression. Comme en retour, Charles a souhaité vivre avec elle d’une profonde et fidèle amitié spirituelle (qui s’est par exemple incarnée dans une correspondance ininterrompue pendant plus d’un quart de siècles, de 1889 à 1916 [3]. Lisons quelques formulations avant de les commenter :

 

« Chère mère, vous êtes dans le Cœur de Jésus, et plus j’y entrerai moi-même, plus je vous trouverai, plus je me rapprocherai de vous et dans le temps et pour l’éternité [4] ».

« Je pense et je penserai bien à vous devant la Ste Hostie, dans cette chapelle, vôtre à tant de titres, en ces jours qui me rappellent ce que je vous dois avec tant de force et de douceur [5] ».

« La Ste Hostie qui est là dans le Tabernacle est aussi proche de vous que de moi, vous voit aussi clairement que moi, vous pénètre comme elle me pénètre, est spirituellement en vous comme en moi, nous enveloppe d’un même regard, de mêmes grâces et d’un même amour [6] ! »

« Jésus est là, près de vous, Il se penche sur vous et vous tient compagnie, Il reste près de vous après que Magdeleine s’est retirée, Il vous regarde et Il vous dit tout bas qu’Il vous aime […]. Nous avons, ma mère, le même compagnon, le même Époux : Il est là avec moi, devant moi, en moi, pendant que je vous écris, je Lui demande de m’aider à vous écrire, et Il est près de vous, en vous, la main sur votre front pendant que vous vous endormez [7] ».

« Nos cœurs seront l’un contre l’autre aux pieds de Jésus qui d’un seul regard nous voit tous deux [8] ».

 

  1. La raison prochaine de cette spiritualité du rendez-vous (le mot n’est pas chez Charles de Foucauld) est la séparation douloureuse que celui-ci vit avec sa famille et, singulièrement, avec Marie. Mais la finalité ultime est l’unité et l’unité telle que Jésus l’a voulue parce qu’il a prié pour elle (cf. Jn 17,21) : « Espérons qu’un jour Sa miséricorde nous mettra où Son Cœur veut nous placer, dans cette unité dont Notre-Seigneur demande pour nous la grâce à Son Père [9]».

Les deux premières paroles ne paraissent guère originales, mais contiennent déjà une théologie du rendez-vous : si Charles et Marie sont physiquement séparés, ils sont mystiquement unis par la médiation d’un tiers, du Tiers par excellence qu’est le Médiateur. Et le Christ est médiateur par son Sacré-Cœur qui, pour Charles, est toujours identique à l’Eucharistie : « Le T. S. Sacrement c’est tout Lui ; Son Sacré Cœur c’est encore tout Lui [10] ».

Ce sont les trois dernières formules qui expriment le plus clairement cette christologie de la rencontre amicale. Elles précisent comment s’opèrent cette médiation, en l’occurrence par le sens qu’est la vue : « La Ste Hostie qui est là dans le Tabernacle […] vous voit aussi clairement que moi » ; Jésus « nous enveloppe d’un même regard » ; « Il vous regarde » ; « Jésus […] d’un seul regard nous voit tous deux ». Certes, les autres voies ne sont pas exclues, comme l’audition (« Il vous dit tout bas »), le toucher (« la main sur votre front ») ou le cœur intelligent (« pendant que je vous écris, je Lui demande de m’aider à vous écrire »). Mais, peut-être visuel, Charles privilégie la vision.

Or, ce regard est toujours nommé à partir non point de celui que Charles ou Marie porte sur Jésus, mais à partir de celui que Jésus porte sur Charles et Marie. En effet, les « épouses fidèles » (c’est Charles lui-même qui ose ainsi parler, selon un féminin symbolique [11]) sont regardées avant de regarder. Ce n’est pas Charles qui s’unit spirituellement d’amitié à Marie ; c’est Jésus qui opère cette union. Autrement dit, il ne s’unit pas, mais se laisse unir, est uni par le Christ même. L’initiative et la source de l’unité se trouve donc non point dans les créatures, mais dans le Christ qui est le point focal. Dans la vie spirituelle avancée (la voie unitive et non plus seulement purgative et illuminative), le don du Saint-Esprit précède la vertu, la réception précède la donation. Nous reviendrons sur ce point dans le dernier paragraphe.

De plus, et ce point mérite aussi d’être souligné, Charles est uni par la médiation du Sacré-Cœur qui est identiquement Jésus-Eucharistie. Le fait étant là, il serait précieux de l’interpréter. Il s’éclaire sans doute à partir de la spiritualité d’adoration qui est au cœur de la vie de Charles. Il s’éclaire aussi peut-être d’une prudence qui médiatise les pensées à partir d’une présence concrète, celle du Christ – afin que, jamais, elles ne se rejoignent seules, sans Celui qui seul peut les unir sans retarder le Règne Dieu, dont on sait combien sa venue est chère à saint Charles de Foucauld [12].

Le fruit, enfin, de cette médiation est la fin réalisée, le but de tout amour, c’est-à-dire la communion et la communion la plus proche qui soit : « La Ste Hostie qui est là dans le Tabernacle est aussi proche de vous que de moi ».

 

  1. Quelle riche théologie du Christ comme centre unifiant (et non pas seulement comme terme, Universel concret et comme vinculum substantiale! J’ajouterai seulement l’action du grand Absent qui est implicitement présent, l’Esprit-Saint. En effet, nous avons vu ci-dessus que la médiation du regard était réceptive avant d’être dative. Or, c’est l’Esprit qui donne de recevoir le Christ qui se donne. Cette spiritualité n’est donc pas seulement christocentrique, mais pneumatocentrique.

Par ailleurs, l’Esprit imprime en nous ce que le Christ exprime en dehors de nous ; Exégèse de l’Exégète, il en intériorise non seulement les paroles, mais la présence. Or, Charles affirme du Christ qu’il « vous pénètre comme elle me pénètre, est spirituellement en vous comme en moi ». Donc, c’est par l’Esprit-Saint que Jésus, « dans le Tabernacle est aussi proche de vous que de moi ». Autrement dit, Jésus qui « est là avec moi, devant moi » dans la Sainte Hostie est aussi « en moi » par la grâce de la troisième Personne divine. D’ailleurs, Charles n’affirme-t-il pas que Jésus « est spirituellement en vous comme en moi » – spirituellement, c’est-à-dire dans l’esprit (de Charles et Marie) et par l’Esprit.

 

  1. Ainsi, si sainte Élisabeth n’hésitait pas à prendre l’initiative du rendez-vous, Charles insiste sur la passivité première qui est l’unité enveloppante du regard de Jésus-Eucharistie. Se dit-il ici une différence entre deux formes d’amitiés spirituelles, entre personnes de même sexe ou entre personnes de sexes différents ? Par ailleurs, ce que la carmélite nomme d’un point de vue plus temporel en allant jusqu’à donner rendez-vous à certaines heures à ses amies, Charles le vit d’un point de vue plus spatial en soulignant le lieu de cette rencontre qu’est le Cœur eucharistique de Jésus. Se dit-il ici deux sensibilités spirituelles, plus féminine et plus masculine ?

Pascal Ide

[1] Cf. site pascalide.fr : « Une théologie du ‘rendez-vous’. Une nouvelle forme de la charité fraternelle selon sainte Élisabeth de la Trinité ».

[2] Cf. site pascalide.fr : « Saint Charles de Foucauld, un homme vivifié par la gratitude ».

[3] Charles de Foucauld, Lettres à Mme de Bondy. De la Trappe à Tamanrasset, Paris, DDB, 1966.

[4] Lettre du 26 novembre 1900.

[5] Lettre du 30 mai 1902.

[6] Lettre du 26 janvier 1908.

[7] Lettre du 10 janvier 1897.

[8] Lettre du 27 avril 1897.

[9] Lettre du 19 janvier 1900.

[10] Lettre du 30 mai 1902.

[11] « Nous voulons être tous deux des épouses fidèles » (Lettre du 19 janvier 1890). L’on notera l’association grammaticalement incorrecte, mais spirituellement idoine entre le masculin « tous deux » et le féminin « épouses ».

[12] Le Directoire de l’Union des Frères et Sœurs du Sacré-Cœur de Jésus leur demande de réciter trois fois la deuxième demande du Notre-Père, « Adveniat Regnum tuum [que ton Règne vienne] » après la prière de l’angélus et du Veni Creator, matin, midi et soir (cf. Charles de Foucauld, Conseils évangéliques. « Directoire », coll. « Livre de vie », Paris, Seuil, 2000, p. 49-50).

24.4.2026
 

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