Une dramatique philosophique. La philosophie chrétienne selon Peter Henrici

L’évêque auxiliaire émérite du diocèse de Coire (en Suisse) et ancien professeur de philosophie à l’Université pontificale grégorienne de Rome, le jésuite Peter Henrici [1], fut et demeure un philosophe [2] doublé d’un théologien. Dans un article intitulé « La dramatique entre l’esthétique et la logique » [3], il propose une réflexion sur les relations entre les deux disciplines dont il est spécialiste et donc sur le statut de la philosophie chrétienne [4].

Contrairement à l’apparence (le titre et le lien de parenté : Henrici est le cousin d’un autre Helvète fameux, Hans Urs von Balthasar), cet article a pour objet non pas la Trilogie de Balthasar, sinon comme point de départ, mais une méditation sur une dramatique philosophique, sur sa nécessité et sur son contenu.

En un premier temps, il montre l’insuffisance d’une philosophie lorsqu’elle se passe d’une dramatique. Cela à partir de deux exemples : Kant l’a passée sous silence ; Hegel l’a absorbée (neutralisé dans la dialectique, le drame humain est déjà joué et digéré).

En un deuxième temps, il esquisse cette dramatique philosophique. 1. Pour cela, il l’articule à son premier moment qui est l’esthétique. En effet, celle-ci a pour objet la perception ; or, le temps est la condition de toute perception ; or, la différence entre l’avant et l’après est ontologique et ouvre à l’action qui se caractérise par deux notes : la décision et la communication ; par conséquent, l’acte de percevoir, qui est l’objet de l’esthétique, conduit à une action, qui est l’objet de la dramatique. 2. La dramatique est explorée ensuite pour elle-même. Dessinant le contenu universel du drame de l’existence, l’auteur y distingue quatre composantes constantes : la mort, l’amour, le dialogue et le péché. 3. Enfin, la dramatique ouvre vers son troisième moment qui une logique. Autant la perception ne peut déboucher sur un discours d’ordre logique, car elle est à la fois incommunicable et dénuée de critère discriminatif, autant l’action fournit les présupposés d’un discours logique, ainsi que Blondel l’a montré. Et l’auteur d’évoquer comment les quatre constantes de la dramaticité fondent une nouvelle logique.

En un dernier temps (on n’oubliera pas que la thèse de l’auteur est une audacieuse comparaison de Hegel et Blondel [5] !), Henrici propose une articulation des discours philosophique et théologique (ce qui est l’objet du colloque) : d’une part, la théologie est génératrice de philosophie ; d’autre part, une dramatique philosophique appelle un achèvement théologique, sinon, elle en demeure à « des composantes générales et abstraites du drame humain essentiellement concret et toujours singulier [6] ». Aussi le philosophe devra-t-il s’interroger sur la présence, dans l’histoire, d’un drame archétypal.

Pascal Ide

[1] Pour une présentation en français de celui qui fut l’un des grands artisans de Communio, cf. Heinrich Schmidinger, « À Peter Henrici, pour ses quatre-vingt-dix ans », trad. Jean-Benoît Poulle, Hubert Muckensturm, Communio, 257-258 (2018) n° 3-4, p. 162-166. Accessible gratuitement en ligne sur cairn.info

[2] Cf. Peter Henrici, « La dramatique entre l’esthétique et la logique », Coll., Pour une philosophie chrétienne. Philosophie et théologie, Paris, Lethielleux, Namur, Culture et Vérité, Le Sycomore, 1983, p. 109-133.

[3] Cf. Id., Introduzione alla metafisica : ad uso degli studenti, Roma, Editrice Pontificia Università Gregoriana, 1989.

[4] Cf. son opuscule Aufbrüche christlichen Denkens, Einsiedeln, Johannes-Verlag, 1978.

[5] Id., Hegel und Blondel. Eine Untersuchung über Form und Sinn der Dialektik in der « Phänomenologie des Geistes » und der ersten « Action », coll. « Pullacher Philosophische Forschungen », Pullach bei München, Berchmanskolleg. 1958. Sur une présentation détaillée, cf. André Hayen, « Hegel et Blondel. A propos d’un livre récent », Revue Philosophique de Louvain, 55 (1959) n° 3, p. 342-350.

[6] Id., « La dramatique entre l’esthétique et la logique », p. 130. Comment ne pas noter que l’auteur pense ici à partir de catégories blondéliennes.

26.12.2022
 

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