d) Un héros de roman
1’) Lecture
Dans Le premier cercle, Alexandre Soljénitsyne parle d’un communiste fervent, Rubine. Même si ce récit s’inscrit dans un roman, il ne paraît pas fictif. Or, un soir d’hiver survient une expérience qui transcende les idéologies, surtout matérialistes. Il est en pleine crise intérieure : de violentes secousses morales l’ont remis en cause, radicalement. L’ont appauvri. Il sort dans la cour de la prison. Et soudain, il ressent sur son visage « le contact innocent des froids petits cristaux hexagonaux », de la neige.
« Il éprouvait toute la puissance d’être, la joie de n’aller nulle part, de ne rien demander, de ne rien désirer, de vouloir simplement rester, là, dans une joie totale, comme les arbres qui restent là à recevoir les flocons de neige […]. Et son âme communia à la fraîcheur du monde [1] ».
2’) Bref commentaire
Même s’il s’agit d’un héros de roman, ces quelques lignes sont trop profuses, voire surabondantes de sens, pour pouvoir être seulement inventées. Soit elles traduisent l’expérience d’un écrivain qui a lui-même connu « l’enfer » du Goulag, soit elles transmettent l’un des multiples témoignages que sa mémoire phénoménale a recueillis pendant son incarcération. L’on trouve toutefois quelque chose de cette expérience dans Les frères Karamazov (mais je n’ai pas eu le temps d’aller voir).
- Quoi qu’il en soit, nous sommes face à un nouveau type d’expérience quant à l’objet. Jusqu’à maintenant, tous les témoignages partaient de l’étant humain, empruntaient la voie anthropologique. Ici, le témoignage part de la nature et donc emprunte la voie cosmologique.
- Mais, toujours du point de vue objectif, s’agit-il bien d’une expérience de l’être ? De fait, le mot est juste évoqué, et rattaché à « la puissance ». Mais, d’abord, ce mot mérite attention : Rubine goûte de l’être son énergie ; or, nous avons vu que l’être se caractérise comme un acte, c’est-à-dire, en grec, une énergéia, voire l’acte des actes, « actus actorum ». Ensuite, s’ajoutent nombre de caractéristiques qui, toutes, renvoient à une présence totale (« vouloir simplement rester ») et comblante (« n’aller nulle part », « ne rien demander », « ne rien désirer ») et inaugurale, aurorale, donc originaire (« la fraîcheur du monde »). Enfin, à travers ce rien que sont les flocons, Rubine entre en relation avec le tout (il « communia à la fraîcheur du monde ») ; or, seul l’être est à la fois absolument singulier et universel.
- Du point de vue subjectif, cette connaissance très enracinée sensoriellement, dans ce sens fondamental qu’est le toucher, mais saisissant l’intelligence, s’accompagne d’un affect indubitable, aussi simple que total : la joie. Plus encore, Soljénitsyne précise que celle-ci est « de n’aller nulle part », etc., ce qui, de prime abord étonne : l’on s’attend à ce que le complément d’objet désigne un bien présent et positif. Mais, très finement, il pointe les trois manques fondamentaux : le désir, qui s’incarne dans une demande et qui conduit à une mise en mouvement pour obtenir l’objet de la demande. Or, le mal étant une privation, un manque, son absence (donc la double négation) concrétise, incarne le caractère saturant, absolu de la joie. Une nouvelle fois, nous sommes reconduits à l’expérience primévale, fontale de l’être.
Il faut donc conclure qu’il s’agit d’une expérience implicite mais très pure de l’être (par la médiation de l’étant naturel que sont ces flocons de neige). Rubin éprouve non pas le simple fait d’être, mais l’acte puissant d’exister.
e) Étienne Gilson
1’) Lecture
Dans un ouvrage publié de manière posthume, Gilson raconte l’expérience de l’être qu’il a vécue lors de ses excursions en campagne durant ses vacances d’écolier. Il est d’autant plus crédible qu’il provient d’un grand intellectuel, aussi rationnel que pudique, d’autant plus digne d’attention que ce qu’il explique avec tant de conviction comme historien de la philosophie, il l’a éprouvé comme philosophe et d’autant plus touchant qu’il est livré dans un ouvrage modeste au terme d’une existence toute dévouée à la sagesse :
« Je ne saurais dire exactement à quel âge cette expérience m’est venue. Elle peut d’ailleurs prendre des formes si diverses et se mêler à tant d’autres qu’il serait imprudent de prétendre dater sa première apparition. Autant qu’il m’en souvienne, pourtant, je n’ai longtemps été surpris ni d’être ni que d’autres choses fussent. Rien ne me semblait au contraire plus naturel. C’est seulement aux environs de ma quatorzième année, me semble-t-il, que travaillé par un intense besoin de ne laisser inexploré aucun chemin, sentier, sommet ni vallon qui me fût accessible à partir de la maison paternelle au temps des vacances d’été, je finis par m’apercevoir que cette passion de connaître tout ce coin de terre n’exprimait pas autre chose que mon amour pour lui. Amour passionné, jaloux, qui s’étendait aux arbres et aux pierres et que réveille encore en moi, après tant d’années, le seul souvenir de tels coins privilégiés, comme cette écluse profonde que je sais avec son calme miroir d’eau sous les hauts peupliers, ou comme cette rencontre inattendue, au soleil de juin sur un haut verger, d’un banc miraculeux de petites orchidées sauvages fleurant bon la vanille.
« J’ai ainsi vécu de longs mois, pendant bien des années, plongé dans la foule des étants et comme enivré de leur innombrable présence, mais je n’ai rencontré l’être que plus tard, lorsque, sans effort conscient ni intention particulière, je m’aperçus que si j’attendais chaque année avec cette impatience le moment de recevoir ces choses, c’est que je les aimais. Je ne les aimais pour aucune raison d’utilité ni de beauté, car aucune ne me servait à rien et la plupart n’était pas belles, je leur étais simplement reconnaissant d’être. Je leur avais une gratitude infinie d’être là, surtout les plus modestes et, comme dans une humble victoire sur le néant, de faire le miracle d’exister.
« Je ne sais pourquoi les hommes ne m’ont jamais causé cette surprise. L’intelligence et la beauté de certains d’entre eux m’inspirent souvent une admiration profonde ; leur disparition m’afflige et parfois m’indigne comme une sorte de scandale, mais c’est sans doute qu’ils font beaucoup d’autres choses que d’exister et qu’en eux bien des merveilles nous cachent la plus fondamentale, qui est d’être. À mesure au contraire que l’on descend dans la hiérarchie des étants, jusqu’à l’humble silex qui ne pense rien, ne dit rien, ne fait rien, sauf seulement d’être quelque chose qui est, on se rapproche du point où, parce qu’il ne reste rien d’autre à voir, il est impossible de rester aveugle à cette évidence, que même s’ils ne font rien d’autre, tous les étants sans exception, font au moins ceci, qu’ils sont.
« C’est, dis-je, vers la quatorzième ou quinzième année que je fis cette découverte, et je dois avouer qu’elle n’a jamais cessé de m’étonner. Je pourrais rappeler des souvenirs personnels pour faire voir combien profond chez moi était ce sentiment ; il l’est encore, mais de telles anecdotes frisent le ridicule et ne prouvent jamais rien. Du moins puis-je rappeler que de plus grands que moi l’ont éprouvé. Encore jeune professeur de philosophie, je me souviens d’avoir souvent dit à mes élèves que la question philosophique suprême à mes yeux était de savoir ‘pourquoi il y a quelque chose plutôt que rien’. Je ne me souvenais déjà plus de l’avoir lue dans Leibniz, tant je l’avais aussitôt faite mienne, comme si elle avait spontanément jailli du fond de ma propre pensée, trop intimement mienne pour que j’eusse jamais pu l’emprunter. Ce n’est que plus tard, en la retrouvant sous la plume de Martin Heidegger, que j’ai pris conscience de mon larcin involontaire. Pour avoir écrit cette phrase, il faut sans doute que Leibniz ait connu cet émerveillement au contact de l’acte mystérieux que nous nommons l’être, celui en vertu duquel on dit des étants qu’ils sont [2] ».
2’) Bref commentaire
Commentons surtout les deux premiers paragraphes, sans prétendre épuiser un texte si riche d’expérience et d’intelligence.
- Ce dont Gilson fait l’expérience est l’être, au sens métaphysique d’esse (« le miracle d’exister »), dans sa distinction d’avec les étants (même s’il est donné à travers eux) et d’avec le néant, sans adjonction d’autres propriétés comme la beauté (« la plupart n’était pas belles »), comme présence (être là »).
- Et il le fait, lui aussi, à travers l’expérience de la nature et non pas à travers l’expérience anthropologique du moi.
- En son versant subjectif, l’expérience apparaît comme un acte qui prend toute la personne. Certes, les facultés cognitives, les sens et l’intelligence, mais aussi l’affectivité (le ressenti est décrit notamment comme attente, enivrement, « gratitude » et surtout comme amour, « amour passionné, jaloux »).
- Plus encore, elle est comme une expérience du cœur. En effet, celui-ci est ce centre intime et unificateur d’où jaillissent les puissances. Or, le médiéviste saisit l’être à la racine, avant même la distinction des facultés : il vit cette expérience avant d’avoir les mots pour la nommer comme une expérience de l’être (« je n’ai rencontré l’être que plus tard »).
- Cette expérience immanente de l’être renvoie d’emblée à une transcendance. D’une part, l’être n’est pas seulement présent, mais comme arraché au néant (« humble victoire sur le néant »). D’autre part, l’être est un don. Le vocabulaire le signifie directement : « le miracle d’exister », sans « aucune raison d’utilité ni de beauté ». Mais il le dit aussi indirectement : notre auteur emploie le langage amatif de la « rencontre », de la présence aimante, de la réception (« recevoir ces choses »), de l’abandon qui est la condition du don (« sans effort conscient ni intention particulière »).
- Et cette expérience si unique, si intime, si ineffable, est pourtant ce qu’il y a de plus communicable: « Je me souviens d’avoir souvent dit à mes élèves… ».
- Considérons enfin l’enracinement historique. Non seulement, comme chez Maritain, l’expérience est fondatrice. En effet, le fondement ajoute au commencement l’origine qui dure, le fondement qui jaillit. Or, ici, non seulement l’expérience est datée, même si l’éloignement rend difficultueuse la datation précise (« aux environs de ma quatorzième année »), mais elle est répétée, plus, elle demeure (« J’ai ainsi vécu de longs mois »).
f) Témoignages indirects
Certains philosophes formulent à la troisième personne, de manière universelle, ce qui apparaît manifestement comme une expérience. Tel est par exemple le cas du père Noël Balthasar : « C’est de la réserve : nisi ipse intellectus [si ce n’est l’intelligence elle-même] que, pendant longtemps, on n’a pas assez tiré parti métaphysiquement ; c’est à combler cette lacune que s’est appliqué notre labeur philosophique [3] ». En effet, l’ouvrage, fruit de quarante années d’enseignement de la métaphysique à l’Institut supérieur de philosophie fondé par le cardinal Mercier, part de l’expérience de l’être à partir du sujet, autrement dit de ce que chaque esprit a « une certaine intuition de lui-même comme existant dans l’être [4] ». Cette précision sur le « nisi ipse intellectus » ne renvoie en rien à un thomisme transcendantal, ou plutôt montre la charge ontologique et expérientielle qui le sous-tend.
Oserais-je ajouter des paroles que nous connaissons et qui ne me semblent pas dénuées d’expérience ? Moïse, saint Jean et Paul n’ont-ils pas touché quelque chose de la saisie de l’être ? Le premier dans l’expérience décisive du nom que Dieu donne au Buisson ardent, le deuxième dans la reprise qu’il fait plusieurs fois du nom de Dieu : « Ego eimi », le troisième lors de son discours aux Athéniens, lorsqu’il parle de Dieu « qui donne à tous la vie, le souffle et tout [l’être] » (Ac 17,25). Certes, il s’agit d’une citation, mais que Paul fait sienne. Et Henri Bergson, dans ses cours au Collège de France, n’hésitait pas à citer cette parole de l’Apôtre pour introduire à la transcendance métaphysique l’intelligence de ses auditeurs, affadis, voire désespérés par l’idéalisme ou le scientisme ambiant [5].
3) Confirmation : quelques témoignages anonymes
Voici enfin quelques témoignages entendus, qu’ils m’aient été adressés à l’issue d’un cours de métaphysique sur la saisie de l’être, ou dans d’autres cadres.
Un frère carme disait que la découverte philosophique fondamentale qui l’a fait émerger de l’existentialisme de Camus fut celle de Parménide, dans le cours de métaphysique du père Abiven : « L’être est, le non-être n’est pas ». Brusquement, il se produisit ce qu’il appelle une illumination, l’intuition de l’être : « Mais oui, il y a de l’être. Pourquoi y a-t-il de l’être et non pas rien ? »
« Cette saisie de l’être fut la source d’une profonde joie. Je me suis rendu compte que cette expérience, rétrospectivement, donnait une singulière épaisseur à tout ce que je pouvais vivre et comprendre. Elle me permettait de prendre du recul sur l’opinion des autres : après tout, leur jugement n’affectait en rien mon être, il laissait inaltérée mon existence ».
Une autre personne me disait avoir perçu cette primauté de l’existence auprès d’un couffin. Elle fut saisie par l’émerveillement indicible de l’être. Le bébé est. Il est présent, occupant une certaine place, que nul ne prend hors lui. Plus encore, avant, le bébé n’était pas là ; désormais, indépendamment de toute considération, non plus spatiale, mais temporelle, il existe. Il n’est pas rare que les parents soient saisis de cette jubilation qui n’est pas réductible à la joie de la paternité ou de la maternité.
Voici un autre témoignage, d’autant plus intéressant que la personne vient de l’horizon idéaliste :
« La relation pensée-être est totale. La lumière provient non pas de la pensée, mais de l’objet. Il est lui-même éclairé par l’être. Jusqu’à maintenant, j’étais prisonnier de la perspective kantienne. Heidegger n’a pas non plus vu cela, car, pour lui, le ‘il y a’ se révèle sur fond de néant inintelligible. C’est en méditant sur le jugement d’existence que la lumière a soudain jailli : l’être se révèle à travers un acte métempirique. Il faut bien que quelque chose éclaire ; si ce n’est pas l’intellect, ce ne peut être que l’être présent dans les choses que le jugement dévoile ».
Pascal Ide
[1] Alexandre Soljénitsyne, Le premier cercle, trad. Louis Martinez, Paris, Robert Laffont, rééd., coll. « Pavillons poche », 2006. Cet extrait est cité par Paul de la Croix, La pluie et la source. Les voies de la prière silencieuse, Saint-Maurice (Suisse), Saint-Augustin, 1999, p. 84.
[2] Étienne Gilson, Constantes philosophiques de l’être, coll. « Bibliothèque des textes philosophiques », Paris, Vrin, 1983, p. 145 et 146. C’est moi qui souligne.
[3] Noël-J. Balthasar, Mon moi dans l’être, coll. « Bibliothèque de l’Institut supérieur de philosophie », Louvain, Éd. de l’Institut supérieur de philosophie, 1946, p. 259.
[4] Ibid., p. 258. Voilà pourquoi, au terme de son introduction, Balthasar signale « la correspondance profonde de [son] attitude métaphysique avec celle de M. Blondel » (p. 32 ; cf. p. 32-37).
[5] Cf. l’expérieence partagée par Jacques et Raïssa Maritain, Les grandes amitiés, rééd., Paris, Parole et Silence, 2000. Cf. aussi Journal de Raïssa, Paris, DDB, 1963, p. 98-102 : Œuvres complètes, vol. 15, p. 252-256.