L’expérience fon(damen)tale de Marcel Proust. Une relecture à la lumière du don

« Les œuvres de Proust plonge leurs racines dans un même substratum psychologique et métaphysique [1] ».

1) Introduction

Il y a tant de manières de lire Marcel Proust (1871-1922). Il y en aura encore tant après mon humble proposition. Pourquoi une autre ? La seule raison d’être est son originalité. Sa seule assurance de durer est sa pertinence. Je puis être assurée de la première, non de la seconde, n’étant pas un grand praticien de cette œuvre-monde qu’est La recherche. Mais cette incompétence autoriserait-elle une naïveté ?

Je souhaiterais proposer une lecture saisissant l’unité de la grande œuvre proustienne, À la recherche du temps perdu, selon un horizon (au sens gadamérien) [2] original. Une telle hypothèse suppose que l’œuvre soit une. Montrer cette unité offrira l’occasion d’un premier parcours et, pour le lecture qui ne la connaît pas, d’une introduction à ce roman-océan ou -monde.

a) Présupposé : l’unité de La recherche

1’) Une multiplicité avérée

De prime abord, l’opus magnum de Proust se caractérise par une certaine pluralité. Son roman se présente sous un aspect bigarré, bariolé, ou du moins pluriel, plus qu’unifié.

D’abord la multiplicité matérielle ne semble pas aider à l’unité tant elle est foisonnante. Le projet grandiose sur lequel travailla Proust pendant plus de dix années, regroupe plus de cinq cent personnages sur 2 500 pages [3].

On sait par ailleurs comment travaillait Proust : il insérait sans cesse de nouveaux fragments dans le texte déjà écrit sous la forme de papiers collés parfois si longs qu’il devait les replier en accordéon – papiers qu’il appelait « paperoles » –. On imagine quelle utilisation proliférante il aurait fait du copier-coller ! Ces multiples adjonctions montrent à quel point la totalité de son œuvre ne lui apparaissait pas d’emblée.

En outre, le lecteur peut explorer La Recherche, voire se perdre dans le roman en décidant de ne pas commencer par le premier livre. En effet, Paul Valéry ne disait-il pas qu’« on peut ouvrir le livre où l’on veut ; sa vitalité ne dépend point de ce qui précède » ?

Enfin, l’œuvre elle-même semble contrarier cette unification. Primo, elle est inachevée, ainsi que l’atteste la chronologie de la parution : 1913, Du côté de chez Swann ; 1919, À l’ombre des jeunes filles en fleurs, qui est d’ailleurs couronné du Prix Goncourt ; 1920-1921, les deux volets de Du côté de Guermantes ; 1921, Sodome et Gomorrhe. Mais, malgré le travail acharné de Proust dans sa chambre du boulevard Haussmann, puis dans celle de la rue Hamelin, tapissée de liège pour éviter les bruits, lorsqu’il meurt, en 1922, les trois dernières parties – La Prisonnière, Albertine disparue (qui est devenue, ensuite, La Fugitive et, dans la nouvelle édition, revenue à son titre initial, Albertine disparue) et Le Temps retrouvé – n’ont pas bénéficié d’une relecture complète de l’auteur ; elles ne seront éditées qu’à tire posthume.

Secundo, c’est ce que confirme la structure même. En effet, au point de départ, le plan est simple : l’ouvrage doit présenter deux volets, Le temps perdu et Le temps retrouvé. Ils correspondent au début et à la fin de La Recherche que nous connaissons aujourd’hui. La symétrie des deux parties est claire : les deux expériences, celle de la madeleine et du trébuchement sur le pavé, présentent une frappante symétrie de structure. Plus encore, Proust lui-même affirme son intention en 1919 : « Le dernier chapitre du dernier volume a été écrit tout de suite après le premier chapitre du premier volume. Tout l’entre-deux a été écrit ensuite ». Voire, la fin doit correspondre au commencement : « La dernière page du Temps retrouvé, écrite avant le reste du livre, se refermera exactement sur la première page de Swann ». Le titre Le Temps retrouvé ne signifie-t-il pas qu’il s’agit de retourner à ce qui fut perdu ? Or, cette perte est originelle autant qu’originaire.

Ensuite, le premier volet se dédouble tout naturellement en Du côté de chez Swann et Du côté de Guermantes. Du moins est-ce ce qu’annonce Proust en 1913, lorsque paraît le premier volume, Du côté de chez Swann. On sait en effet, que ces deux lieux sont aussi les deux sources spirituelles auxquelles s’abreuve le narrateur. Il suffit de relire la finale de Combray. « C’est surtout comme à des gisements profonds de mon sol mental, comme aux terrains résistants sur lesquels je m’appuie encore, que je dois penser au côté de Méséglise et au côté de Guermantes ». Autrement dit, ces deux lieux constituent le socle de sa vie intérieure. Plus encore, ils sont une origine qui décident de l’avenir : « C’est parce que je croyais aux choses, aux êtres, tandis que je les parcourais, que les choses, les êtres qu’ils m’ont fait connaître, sont les seuls que je prenne encore au sérieux et qui me donnent encore de la joie ». Cette origine présente un double aspect. Négatif d’abord, en ce que l’avenir se trouve conditionné voire ligoté par le passé :

« Sans doute pour avoir à jamais indissolublement uni en moi des impressions différentes rien que parce qu’ils me les avaient fait éprouver en même temps, le côté de Méséglise et le côté de Guermantes m’ont exposé, pour l’avenir, à bien des déceptions et même à bien des fautes ». Le narrateur donne un exemple. On se souvient que du côté de chez Swan se trouve des haies d’aubépines et le lilas. Or, dit Proust, « souvent j’ai voulu revoir une personne sans discerner que c’était simplement parce qu’elle me rappelait une haie d’aubépines ».

Positif ensuite, en ce que toute réalité future se trouve scellée d’une identité propre et ainsi appropriée :

« Mais par là même aussi, et en restant présents en celles de mes impressions d’aujourd’hui auxquelles ils peuvent se relier, ils leur donnent des assises, de la profondeur, une dimension de plus qu’aux autres. Ils leur ajoutent aussi un charme, une signification qui n’est que pour moi. Quand par les soirs d’été le ciel harmonieux gronde comme une bête fauve et que chacun boude l’orage, c’est au côté de Méséglise que je dois de rester seul en extase à respirer, à travers le bruit de la pluie qui tombe, l’ordeur d’invisibles et persistants lilas [4] ».

Ces deux lieux, le village de Méséglise et la propriété des Guermantes, sont les termes des promenades dominicales en famille du jeune Marcel. Mais, symboliquement, ces termes sont trop éloignés pour être jamais atteints. L’opposition s’étend des lieux à leur contenu floral, sociologique et affectif. Du côté de Méséglise (Combray) ou de chez Swann, les bouquets d’aubépine et de lilas, un milieu bourgeois, une petite fille au regard sournois et au geste hardi, Gilberte ; du côté de Guermantes, les fleurs aquatiques (les superbes jardins de nymphéas de la Vivonne), le milieu aristocratique de la duchesse du lieu, auréolée par des siècles d’histoire, l’amour pour cette même duchesse qui évoque au jeune Marcel Geneviève de Brabant.

Enfin, le Temps retrouvé, qui est désormais la troisième partie, se présente comme la réconciliation des deux premières parties, comme l’unification de deux mondes a priori irréconciliables. En effet, Gilberte épouse Robert de Saint-Loup ; or, Gilberte est la fille de Swann et Robert, un Guermantes. De plus, Madame Verdurin épouse le dernier représentant des Guermantes et devient princesse ; or, bourgeoise férue de beaux-arts, elle accueillait Swann en son salon. On voit même l’ancien hôtel des Guermantes racheté par une Américaine. Comment de tels rapprochements sont-ils possibles ? Sans doute à cause des mutations qui se sont produites autour de la première guerre mondiale : l’ancien monde qui cloisonnait tant les classes sociales est en effet devenu obsolète. Sans scandale, les « positions en apparence imprenables [ont] perdu leur inviolabilité [5] ». Indirectement, Proust nous indique ici le passage de l’ancien monde à un monde nouveau – passage qu’un autre immense écrivain, James Joyce, mettra en scène de manière nettement moins classique et plus iconoclaste.

Or, ce plan primitif très clair va prodigieusement se compliquer, à partir de 1915, par le cycle d’Albertine. Cette figure, absente des commencements, est l’une des jeunes filles en fleur qui, après Gilberte, constitue le grand amour du narrateur. Elle est la figure centrale des deux récits que sont La Prisonnière et Albertine disparue.

2’) Une « major unitas »

Si prégnante soit-elle, cette multiplicité ne triomphe pourtant pas. Si complexe soit-elle, La recherche demeure une victoire sur le chaos. Proust lui-même affirmait que son œuvre était unifiée, parlant d’une « composition rigoureuse bien que voilée », d’une « construction » dont chaque partie « n’a de sens qu’à sa place dans l’ensemble » et d’une « composition très serrée ». Proust emploie d’ailleurs trois métaphores pour qualifier La Recherche : celle de la cathédrale, celle de la robe et celle de la composition musicale. Or, chacun de ces analogués à la fois un et divers. Par exemple, la robe se construit à partir de différents morceaux, mais ceux-ci sont assemblés à partir d’un unique patron. Voire, sur l’unité qui n’est pas qu’artistique de son œuvre, Marcel Proust disait de Jacques Rivière qui avait donné son accord pour la publication de La Recherche aux éditions N. R. F. : « Enfin je trouve un lecteur qui devine que mon livre est un ouvrage dogmatique et une construction [6] ».

Les indices textuels de cette unité ne manquent pas. Nous avons déjà cité la phrase qui ouvre toute La Recherche : « Longtemps je me suis couché de bonne heure ». Or, l’emploi du temps passé signe un écrivain qui domine l’étalement du temps. C’est donc que le narrateur a la connaissance de la fin.

Cette unité est double : de dessein et de structure [7]. Le dessein fondamental de l’œuvre proustienne est décrit par le titre. Quelque chose d’important a été perdu qu’il est urgent de retrouver : certes, il s’agit du temps, mais, à travers lui, il y va de rien moins que la vie et le bonheur. Chacune des expériences décisives traversées par le narrateur est un moment, certes fugitif, mais très profond et très durable, de joie. Le temps n’est retrouvé que parce qu’il était là dès l’origine. On pourrait craindre une stérile répétition ; mais l’ouverture, la naissance, la vocation de l’écrivain conjurent cette peur.

Quant à la structure, nous allons toujours mieux la saisir à partir de l’expérience fondatrice.

b) Topique

L’unité étant attestée, quelle en est la cause ? Nous considérerons brièvement deux hypothèses.

1’) L’hypothèse autobiographique

Il est incontestable que l’auteur et le héros présentent un certain nombre de points communs. Il est inutile d’en dresser toute la liste : au plan identitaire (le prénom est le même quoiqu’il soit très rarement cité dans La Recherche), physique (même santé délicate), social (même mode de vie), esthétique (mêmes goûts), etc.

Par ailleurs, les éléments autobiographiques sont loin d’être inutiles. Par exemple, Albertine est garçonne, sportive, sexuellement ambiguë, moderne (elle aime les nouveaux moyens de transport) et meurt brutalement dans un accident et, depuis, ne cesse de hanter la mémoire du narrateur. Or, le secrétaire de Proust dans les années 1915, Alfred Agostinelli, est aussi son chauffeur et mourra prématurément dans un accident d’avion. Ainsi, le personnage d’Albertine n’est pas sans évoquer ce personnage de la vie de Marcel Proust. Toutefois, on ne saurait réduire Albertine à Alfred, ne serait-ce qu’à cause de son genre. Le personnage est aussi composé d’images féminines rencontrées par l’auteur dans sa jeunesse ; néanmoins, derechef, si celles-ci suffisaient à composer la figure d’Albertine, on ne voit pas pourquoi elle n’apparaît pas dans le roman avant 1915. C’est donc qu’un autre élément est intervenu, masculin, si complexes soient les transformations et les travestissements du souvenir.

Par ailleurs, Un amour de Swann est l’unique récit fait à la troisième personne ; or, ce roman suit immédiatement Combray qui ouvre toute la Recherche, est écrit à la permière personne et relate d’intimes souvenirs d’enfance. On a donc l’impression que Marcel Proust a voulu d’emblée briser la fausse impression du récit autobiographique.

Plus généralement, bien des éléments résistent à l’assimilation autobiographique. Par exemple, du point de vue géographique, nul lieu ne correspond exactement à Combray ; du point de vue familial, le roman ne fait nulle mention du frère auquel Proust était tendrement attaché et le père du narrateur n’est pas médecin comme le docteur Adrien Proust ; du point de vue relationnel, les personnages de Françoise et du baron de Charlus sont des recompositions ; du point de vue physique, le narrateur passe quelques années en maison de santé, ce qui n’a jamais été le cas de Marcel Proust. Et cette liste n’est qu’indicative.

Élargissons encore ces réflexions. Jamais dans aucun art, dans aucune œuvre, l’artiste ne se projette totalement. De même que le comédien n’est pas son personnage, de même La Recherche n’est pas Les confessions de Marcel Proust. Il y a un paradoxe de l’œuvre en première personne, comme il existe un paradoxe du comédien.

2’) L’hypothèse structurale

C’est elle que propose le philosophe français Gilles Deleuze dans son analyse de l’œuvre majeure de Proust [8]. Autant Proust est prolixe, autant Deleuze est concis. Autant Proust est voué au désordre au moins apparent du processus de révélation du Temps, autant Deleuze, fidèle à son approche partiellement structurale, raconte avec ordre et méthode, voire de manière systématique.

En disciple de Bergson, il aborde La recherche par l’entrée la plus évidente, celle même qu’indique Proust et qui constiue comme le personnage principal : le temps. Or, le temps proustien est multiple. Précisément, il se décline selon quatre axes : le Temps perdu, le temps qu’on perd, le Temps retrouvé, le temps qu’on retrouve.

Mais, en se mouvant dans cette temporalité complexe, la narrateur de La recherche collecte et interprète des signes présents autour de lui. L’amour, le Faubourg St Germain, l’art, la nature doivent être déchiffrés comme autant de hiéroglyphes. Par exemple, pourquoi, dans À l’ombre des jeunes filles en fleur, le narrateur néglige-t-il la compagnie d’Elstir –- grand artiste et esthète accompli qui pourrait aider l’apprenti écrivain –- pour des pique-niques avec des jeunes filles dont l’horizon se borne à leur certificat d’études ? Parce que l’être aimé émet des signes particuliers et nécessaires, que l’ami ne peut prodiguer.

La révélation du Temps retrouvé confirme cette décision de prime abord déraisonnable et lui donne sens.

Pour l’évaluation critique de cette approche, je renvoie à ce qu’en dit Paul Ricœur [9].

c) Hypothèse nouvelle

D’autres interprétations auraient pu être évoquées, par exemple, psychanalytiques ou philosophiques. Si séduisantes et si importantes soient-elles, elles ne me paraissent pas honorer la profondeur du parcours.

Mon point de départ est double. Le premier est celui de l’itinéraire suivi par le personnage central : il avance, il change ; plus encore, il aboutit. En ce sens, l’œuvre est à la fois linéaire et circulaire. De même que l’œuvre forme un tout, avec un commencement et une fin, d’ailleurs écrits de manière presque simultanée, de même qu’au premier mot, « longtemps », répond le dernier mot, « temps », de même ce qui est premier dans l’intention du narrateur est dernier dans son exécution – non sans une radicale et libérante nouveauté. La Gestalt boucle, mais ne bouche pas. Bref, nous prenons au sérieux le titre même du roman : il s’agit d’une recherche, d’une quête. Il conviendra donc de se demander quels en sont les terminus a quo, ad quem et per quem.

Le second point de départ est la structure de la fameuse expérience primordiale du narrateur. Elle m’a tôt paru épouser la dynamique du don. Mais il fallait l’éprouver sur la totalité du roman.

d) Remarque de méthode

Afin que cette étude soit aussi l’occasion d’un chemin et d’une étude, voire d’une plongée, pour les étudiants, je la ponctuerai d’extraits conséquents qui sont autant de textes à lire, voire à analyser.

Présentée en cours ou en TD, cet exposé ne manque pas de suspense : que cherche Marcel (le narrateur) ? va-t-il aboutir dans sa quête ? où le mènera-t-elle ? Pour la même raison, ne donner les clés anthropologiques (le jeu des puissances) et métaphysiques (distinction ontophanique) que progressivement.

2) Les expériences fondatrices

o) Une première ébauche

Pour ouvrir cette étude, il peut être intéressant de partir d’un premier récit, celui qu’offre le Contre Sainte-Beuve de l’expérience décrite par La recherche. Si elle n’est qu’ébauchée, en revanche, elle est authentique.

« Il y a une maison de campagne où j’ai passé plusieurs étés de ma vie. Parfois je pensais à ces étés, mais ce n’étaient pas eux. Il y avait grande chance pour qu’ils restent à jamais morts pour moi. Leur résurrection a tenu, comme toutes les résurrections, à un simple hasard. L’autre soir, étant rentré glacé par la neige, et ne pouvant me réchauffer, comme je m’étais mis à lire dans ma chambre sous la lampe, ma vieille cuisinière me proposa de me faire une tasse de thé, dont je ne prends jamais. Et le hasard fit qu’elle m’apporta quelques tranches de pain grillé. Je fis tremper le pain grillé dans la tasse de thé, et au moment où je mis le pain grillé dans ma bouche et où j’eus la sensation de son amollissement pénétré d’un goût de thé contre mon palais, je ressentis un trouble, des odeurs de géraniums, d’orangers, une sensation d’extraordinaire lumière, de bonheur ; je restai immobile, craignant par un seul mouvement d’arrêter ce qui se passait en moi et que je ne comprenais pas, et m’attachant toujours à ce bout de pain trempé qui semblait produire tant de merveilles, quand soudain les cloisons ébranlées de ma mémoire cédèrent, et ce furent les étés que je passais dans la maison de campagne que j’ai dite qui firent irruption dans ma conscience, avec leurs matins, entraînant avec eux le défilé, la charge incessante des heures bienheureuses. Alors je me rappelai : tous les jours, quand j’étais habillé, je descendais dans la chambre de mon grand-père qui venait de s’éveiller et prenait son thé. Il y trempait une biscotte et me la donnait à manger. Et quand ces étés furent passés, la sensation de la biscotte ramollie dans le thé fut un des refuges où les heures mortes – mortes pour l’intelligence – allèrent se blottir, et où je ne les aurais sans doute jamais retrouvées, si ce soir d’hiver, rentré glacé par la neige, ma cuisinière ne m’avait proposé le breuvage auquel la résurrection était liée, en vertu d’un pacte magique que je ne savais pas.

« Mais aussitôt que j’eus goûté à la biscotte, ce fut tout un jardin, jusque-là vague et terne, qui se peignit, avec ses allées oubliées, corbeille par corbeille, avec toutes ses fleurs, dans la petite tasse de thé, comme ces fleurs japonaises qui ne reprennent que dans l’eau. De même bien des journées de Venise que l’intelligence n’avait pu me rendre étaient mortes pour moi, quand l’an dernier, en traversant une cour, je m’arrêtai net au milieu des pavés inégaux et brillants. Les amis avec qui j’étais craignaient que je n’eusse glissé, mais je leur fis signe de continuer leur route, que j’allais les rejoindre ; un objet plus important m’attachait, je ne savais pas encore lequel, mais je sentais au fond de moi-même tressaillir un passé que je ne reconnaissais pas : c’était en posant le pied sur ce pavé que j’avais éprouvé ce trouble. Je sentais un bonheur qui m’envahissait, et que j’allais être enrichi de cette pure substance de nous-mêmes qu’est une impression passée, de la vie pure conservée pure (et que nous ne pouvons connaître que conservée, car en ce moment où nous la vivons, elle ne se présente pas à notre mémoire, mais au milieu des sensations qui la suppriment) et qui ne demandait qu’à être délivrée, qu’à venir accroître mes trésors de poésie et de vie [10] ».

L’intérêt de ce texte est multiple. Tout d’abord, Proust y décrit une expérience personnelle, preuve, s’il y en avait besoin, que La recherche est en continuité avec le vécu de son auteur. Ensuite, l’exemple si fameux de la madeleine est à la fois très semblable et un peu différent de celui du pain grillé, preuve, s’il y en avait besoin, que l’œuvre de fiction n’est pas un pur récit autobiographique ! Enfin, nous trouvons en raccourci les éléments qui vont maintenant être déployés.

Analysant – au sens chimique du terme – ce passage, l’on peut y discerner six éléments :

  1. Proust part d’une sensation présente, vive, relative à un objet ou un événement, et non directement à une personne : « je mis le pain grillé dans ma bouche et […] j’eus la sensation de son amollissement pénétré d’un goût de thé contre mon palais »
  2. À cette sensation se joint une émotion intense. En effet, Proust parle de rien moins que de « bonheur » : « je ressentis un trouble, des odeurs de géraniums, d’orangers, une sensation d’extraordinaire lumière, de bonheur […].Je sentais un bonheur qui m’envahissait ».
  3. Puis advient un retour du passé. « Alors je me rappelai : tous les jours, quand j’étais habillé, je descendais dans la chambre de mon grand-père qui venait de s’éveiller et prenait son thé. Il y trempait une biscotte et me la donnait à manger ». Ce passé présente plusieurs caractères : il est ancien ; il est rempli de sensations très précises ; il est lui aussi indexé affectivement, précisément, il est heureux ou plutôt source de sécurité (« la sensation de la biscotte ramollie dans le thé fut un des refuges où les heures mortes – mortes pour l’intelligence – allèrent se blottir ») ; il est conservé intact ; il survient par surprise et n’est pas disponible à la demande, autrement dit il relève de ce que Proust appelle la mémoire involontaire.
  4. Ce passé est vécu comme contemporain du présent. Auterment dit, ce souvenir est présent dans le présent non pas comme passé (et dépassé), mais comme s’il était actuel : « les cloisons ébranlées de ma mémoire cédèrent, et ce furent les étés que je passais dans la maison de campagne que j’ai dite qui firent irruption dans ma conscience ». Aussi, après la mémoire d’abord mobilisée, est-ce la conscience, comme organe du présent, qui est activée. Cette « impression passée, […] en ce moment où nous la vivons, elle ne se présente pas à notre mémoire, mais au milieu des sensations qui la suppriment ».
  5. Ce passé demeure sous-jacent, mystérieusement, au présent de la sensation, comme un fond-source : « je ne savais pas encore lequel, mais je sentais au fond de moi-même tressaillir un passé que je ne reconnaissais pas ».
  6. Ce mémorial, cette actualisation ouvre ou ébauche une ouverture vers l’avenir. Cette « impression passée […] ne demandait qu’à être délivrée, qu’à venir accroître mes trésors de poésie et de vie ». Et cet avenir est corrélé à la créativité artistique (« poésie »).

S’ajoutent aussi certains aspects (parmi d’autres) sur lesquels il faudra revenir : l’attention comme vertu de la présence (« je restai immobile, craignant par un seul mouvement d’arrêter ce qui se passait en moi ») ; l’intuition d’un excès – ce qui arrive au narrateur est plus grand que ce dont il a sensation, donc est mystérieux (« que je ne comprenais pas »)  –; la continuité du moi (« cette pure substance de nous-mêmes qu’est une impression passée »).

a) L’expérience fon(damen)tale. Le goût de la madeleine

À tout seigneur, tout honneur, débutons par l’épisode peut-être trop célèbre, de la madeleine. Il est raconté dans le premier chapitre de Combray, au début de La recherche.

1’) Amorce

Le narrateur médite sur les états de conscience – sommeil, sommeil, réveil – et leurs lieux. Or, la raison de ceux-ci vient de sa crainte de se coucher sans pouvoir dormir (« Longtemps, je me suis couché de bonne heure »). Il s’en suit suit une réflexion sur les souvenirs anciens, ceux de l’enfance à Combray. Mais les efforts de remémoration volontaire se soldent par un échec. C’est alors que se produit un fait que ne pouvait commander rien d’intérieur (la volonté) ni d’extérieur (une série causale), autrement dit, un événement incontrôlable et imprévisible : la fameuse expérience du morceau de madeleine.

En voici l’amorce :

« Il en est ainsi de notre passé. C’est peine perdue que nous cherchions à l’évoquer, tous les efforts de notre intelligence sont inutiles. Il est caché hors de son domaine et de sa portée, en quelque objet matériel (en la sensation que nous donnerait cet objet matériel), que nous ne soupçonnons pas. Cet objet, il dépend du hasard que nous le rencontrions avant de mourir, ou que nous ne le rencontrions pas.

« Il y avait déjà bien des années que, de Combray, tout ce qui n’était pas le théâtre et le drame de mon coucher n’existait plus pour moi, quand un jour d’hiver, comme je rentrais à la maison, ma mère, voyant que j’avais froid, me proposa de me faire prendre, contre mon habitude, un peu de thé. Je refusai d’abord et, je ne sais pourquoi, me ravisai. Elle envoya chercher un de ces gâteaux courts et dodus appelés Petites Madeleines qui semblent avoir été moulés dans la valve rainurée d’une coquille de Saint-Jacques. Et bientôt, machinalement, accablé par la morne journée et la perspective d’un triste lendemain, je portai à mes lèvres une cuillerée du thé où j’avais laissé s’amollir un morceau de madeleine. Mais à l’instant même où la gorgée mêlée des miettes du gâteau toucha mon palais, je tressaillis, attentif à ce qui se passait d’extraordinaire en moi. Un plaisir délicieux m’avait envahi, isolé, sans la notion de sa cause. Il m’avait aussitôt rendu les vicissitudes de la vie indifférentes, ses désastres inoffensifs, sa brièveté illusoire, de la même façon qu’opère l’amour, en me remplissant d’une essence précieuse : ou plutôt cette essence n’était pas en moi, elle était moi. J’avais cessé de me sentir médiocre, contingent, mortel. D’où avait pu me venir cette puissante joie ? Je sentais qu’elle était liée au goût du thé et du gâteau, mais qu’elle le dépassait infiniment, ne devait pas être de même nature. D’où venait-elle ? Que signifiait-elle ? Où l’appréhender [11] ? »

Commentons le début de cette expérience.

  1. Nous retrouvons d’abord la sensation. Elle se présente comme le composé précis de deux goûts plus simples : « je portai à mes lèvres une cuillerée du thé où j’avais laissé s’amollir un morceau de madeleine ».
  2. La naissance de l’émotion. Son apparition est immédiate (« à l’instant même »). Son intensité est bouleversante (« extraordinaire »). Son contenu est joyeux. En effet, le narrateur a pris soin de décrire l’état antérieur aux tonalités sombres : « machinalement, accablé par la morne journée et la perspective d’un triste lendemain ». Suit, tout au contraire, un brusque ensoleillement : « Un plaisir délicieux m’avait envahi », une « puissante joie ».

Mais ici s’ajoutent des éléments qui précisent la prime expérience autobiographique du pain grillé.

  1. Tout d’abord, le narrateur accentue le caractère gratuit, donc la donation. Deux raisons ont déjà été énoncées : la survenue par hasard et le caractère immaîtrisable (« notre passé […] est caché hors de son domaine [de l’intelligence] et de sa portée »). Intervient alors une nouveauté : « Un plaisir délicieux m’avait envahi, isolé, sans la notion de sa cause ». Cette formulation surprenante n’est pas sans évoquer le concept si original introduit par saint Ignace de « consolation sans cause » [12]. Toutefois, quand bien même Proust connaîtrait cette notion ignatienne, si spirituelle soit l’expérience décrite, il n’y aurait nulle raison qu’il introduise une évocation religieuse dans une expérience d’introspection en rien surnaturelle ; ensuite et surtout, une formulation plus adéquate (que nous retrouverons plus bas) serait : sans cause proportionnée et connaissable dans le présent ; or, pour le fondateur des jésuites, « sans cause » est beaucoup plus large et englobe tout pouvoir créé, présent ou passé, visible ou invisible. Il ne faudra pas plus lire ici la traduction philosophique d’une transgression du principe rationaliste de raison suffisante. Proust cherche seulement à rendre compte du surgissement de l’expérience. Or, le gratuit se définit comme ce qui est sans raison. Donc, l’événement décrit est bien un don gratuit.
  2. Ensuite, cette expérience renvoie à une continuité : « cette essence n’était pas en moi, elle était moi ». Non pas seulement une continuité chronologique qui, nous allons y revenir, efface les séparations entre passé et présent, mais – comme toujours chez Proust qui ne cesse de faire des va et vient entre le temps et le moi selon une loi ontochronique déjà évoquée, omniprésente, mais jamais explicitée [13] – une continuité ontologique : l’expérience l’assure de l’identité du moi sous la multiplicité bigarrée des successions, voire conjure l’angoisse du morcellement, ainsi que les lectures psychologiques n’ont pas manqué de le souligner.
  3. Enfin, la surabondance affective renvoie à un excès là encore chronologique (vers le passé) et ontologique (vers ce que nous appellerons un mystère sous-jacent).
2’) Enquête

Les interrogations conduisent à une quête qui va d’abord se traduire par un répétition de la prime expérience : « Je bois une seconde gorgée où je ne trouve rien de plus que dans la première, une troisième qui m’apporte un peu moins que la seconde ». Cette inefficacité invite le narrateur à s’arrêter. Il en déduit que si la cause n’est pas extérieure, elle est intérieure : « Il est clair que la vérité que je cherche n’est pas en lui, mais en moi ». De plus, comme le bonheur ne vient pas du présent, il ne peut surgir que du passé. Celui-ci étant inaccessible par nature, le narrateur emploie une autre méthode : il explore son inconscient par association, c’est-à-dire, selon Jacques Lacan, par métonymie. Par cet effort d’évocation, le souvenir « monte lentement ». Toutefois, le narrateur « éprouve la résistance » : « Dix fois il me faut recommencer, me pencher vers lui ». Peine perdue pour ce temps perdu. Toutefois, il fait une découverte dont il ne mesurera la portée que bien plus tard, la création : « Chercher ? pas seulement : créer. Il est en face de quelque chose qui n’est pas encore et que seul il peut réaliser, puis faire entrer dans sa lumière » [14].

Puis surgit à nouveau l’expérience, aussi inattendue qu’espérée :

« Et tout d’un coup le souvenir m’est apparu. Ce goût, c’était celui du petit morceau de madeleine que le dimanche matin à Combray (parce que ce jour-là je ne sortais pas avant l’heure de la messe), quand j’allais lui dire bonjour dans sa chambre, ma tante Léonie m’offrait après l’avoir trempé dans son infusion de thé ou de tilleul. La vue de la petite madeleine ne m’avait rien rappelé avant que je n’y eusse goûté ; peut-être parce que, en ayant souvent aperçu depuis, sans en manger, sur les tablettes des pâtissiers, leur image avait quitté ces jours de Combray pour se lier à d’autres plus récents ; peut-être parce que, de ces souvenirs abandonnés si longtemps hors de la mémoire, rien ne survivait, tout s’était désagrégé ; les formes – et celle aussi du petit coquillage de pâtisserie, si grassement sensuel sous son plissage sévère et dévot – s’étaient abolies, ou, ensommeillées, avaient perdu la force d’expansion qui leur eût permis de rejoindre la conscience. Mais, quand d’un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des êtres, après la destruction des choses, seules, plus frêles mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l’odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l’édifice immense du souvenir.

« Et dès que j’eus reconnu le goût du morceau de madeleine trempé dans le tilleul que me donnait ma tante (quoique je ne susse pas encore et dusse remettre à bien plus tard de découvrir pourquoi ce souvenir me rendait si heureux), aussitôt la vieille maison grise sur la rue, où était sa chambre, vint comme un décor de théâtre s’appliquer au petit pavillon donnant sur le jardin, qu’on avait construit pour mes parents sur ses derrières (ce pan tronqué que seul j’avais revu jusque-là) ; et avec la maison, la ville, la Place où on m’envoyait avant déjeuner, les rues où j’allais faire des courses depuis le matin jusqu’au soir et par tous les temps, les chemins qu’on prenait si le temps était beau. Et comme dans ce jeu où les Japonais s’amusent à tremper dans un bol de porcelaine rempli d’eau de petits morceaux de papier jusque-là indistincts qui, à peine y sont-ils plongés s’étirent, se contournent, se colorent, se différencient, deviennent des fleurs, des maisons, des personnages consistants et reconnaissables, de même maintenant toutes les fleurs de notre jardin et celles du parc de M. Swann, et les nymphéas de la Vivonne, et les bonnes gens du village et leurs petits logis et l’église et tout Combray et ses environs, tout cela qui prend forme et solidité, est sorti, ville et jardins, de ma tasse de thé [15] ».

3’) Premier achèvement

Cet événement n’étant que la suite appelée par l’amorce ci-dessus, l’analyse ne fait que se poursuivre.

  1. La sensation et l’émotion béatifique présente renvoient à un événement passé, aussi précis cognitivement – « goût, c’était celui du petit morceau de madeleine que le dimanche matin à Combray […], quand j’allais lui dire bonjour dans sa chambre, ma tante Léonie m’offrait après l’avoir trempé dans son infusion de thé ou de tilleul » – qu’affectivement : « ce souvenir me rendait si heureux ».
  2. Au souvenir passé de la madeleine se joint, par association, d’autres souvenirs qui lui sont connexes : « la vieille maison grise sur la rue […] ; et avec la maison, la ville […] et les bonnes gens du village et leurs petits logis et l’église et tout Combray et ses environs», etc.
  3. Enfin, le narrateur décrit le processus d’émergence du passé dans le présent. Il le fait dans des termes qui anticipent la Gestaltpsychologie : le souvenir est d’abord sans forme (« les formes […] s’étaient abolies, ou, ensommeillées » ; puis, « tout […] prend forme et solidité ». Alors, selon une logique que n’aurait pas renié Leibniz, cette forme apparaît comme une force (« les formes […] avaient perdu la force d’expansion ».
  4. Mais le récit se contente d’en rester au lien entre présent et passé, sans s’interroger sur le possible devenir. Voire il ne décrit pas en détail l’événement affectif qui, pourtant, est le bien le plus précieux de l’expérience, et qui en rend le retour autant que l’analyse (l’interprétation) désirable.

Quoi qu’il en soit de l’inachèvement de l’expérience, celle-ci atteste que la mémoire involontaire ne joue pas seule, mais s’arrime à l’exercice d’autres puissances : en amont, la sensation, l’émotion et l’attention, en aval, une ample activité herméneutique de l’esprit, la mémoire volontaire, la ténacité dans la répétition, l’imagination créatrice (ou plutôt son ébauche). Le tout, en vue de la plénitude de tout l’homme, autrement dit, le bonheur.

b) Une répétition inachevée

Bien entendu, Proust ne va pas manquer de répéter cette expérience : sans doute, parce qu’elle est béatifiante, mais plus encore, parce qu’il souhaite comprendre la raison du bonheur ressenti, enfin parce qu’il pressent qu’elle est germinale d’autre chose – et c’est cette attente d’autre chose qui explique toute La recherche, la tension-intention qui le conduira jusqu’au temps retrouvé…

Toutes les expériences nouvelles ne portent néanmoins pas le fruit escompté. Tel fut le cas de l’expérience de mémoire vécue par le narrateur dans un « petit chemin » vers Méséglise qu’il trouve « tout bourdonnant de l’odeur des aubépines ». Il éprouve un éblouissement, il ressent un enchantement. Mais l’événement tourne court, décevant :

« Mais j’avais beau rester devant les aubépines à respirer, à porter devant ma pensée qui ne savait ce qu’elle devait en faire, à perdre, à retrouver leur invisible et fixe odeur, à m’unir au rythme qui jetait leurs fleurs, ici et là, avec une allégresse juvénile et à des intervalles inattendus comme certains intervalles musicaux, elles m’offraient indéfiniment le même charme avec une profusion inépuisable, mais sans me laisser approfondir davantage, comme ces mélodies qu’on rejoue cent fois de suite sans descendre plus avant dans leur secret [16] ».

Nous rencontrerons d’autres expériences avortées plus loin.

c) Une répétition réussie. Les deux clochers de Martinville

Une autre fois, notre auteur vit une expérience réussie qui, surtout, enrichit le prime événement – sans toutefois aller jusqu’à l’ouverture à l’avenir (et plus que lui). Là encore, elle se déroule lors d’une promenade, mais du côté de Guermantes. Le contexte vaut d’être noté (nous y reviendrons) : le narrateur s’afflige plus « qu’auparavant de n’avoir pas de dispositions pour les lettres, et de devoir renoncer à être jamais un écrivain célèbre » (comment ne pas y lire un besoin démesuré de reconnaissance !). C’est alors que,

« tout d’un coup un toit, un reflet de soleil sur une pierre, l’odeur d’un chemin me faisaient arrêter par un plaisir particulier qu’ils me donnaient, et aussi parce qu’ils avaient l’air de cacher au delà de ce que je voyais, quelque chose qu’ils m’invitaient à venir prendre et que malgré mes efforts je n’arrivais pas à découvrir [17] ».

Nous retrouvons les composantes précédemment isolées : sensation précise, ici multiples (dont l’odeur) ; l’émotion en son intensité (« un plaisir particulier ») ; la révélation d’un secret (« cacher au delà de ce que je voyais ») – ce qui renvoie à une structure de l’être sur laquelle nous reviendrons –. Le narrateur en cherche l’origine, mais celle-ci se dérobe. Pourtant, après ce nouvel échec, une neuve occasion est offerte, lors d’une autre promenade. Et alors, l’expérience aboutit :

« Au tournant d’un chemin j’éprouvai tout à coup ce plaisir spécial qui ne ressemblait à aucun autre, à apercevoir les deux clochers de Martinville, sur lesquels donnait le soleil couchant et que le mouvement de notre voiture et les lacets du chemin avaient l’air de faire changer de place, puis celui de Vieuxvicq qui, séparé d’eux par une colline et une vallée, et situé sur un plateau plus élevé dans le lointain, semblait pourtant tout voisin d’eux.

« En constatant, en notant la forme de leur flèche, le déplacement de leurs lignes, l’ensoleillement de leur surface, je sentais que je n’allais pas au bout de mon impression, que quelque chose était derrière ce mouvement, derrière cette clarté, quelque chose qu’ils semblaient contenir et dérober à la fois.

« Les clochers paraissaient si éloignés et nous avions l’air de si peu nous rapprocher d’eux, que je fus étonné quand, quelques instants après, nous nous arrêtâmes devant l’église de Martinville. Je ne savais pas la raison du plaisir que j’avais eu à les apercevoir à l’horizon et l’obligation de chercher à découvrir cette raison me semblait bien pénible ; j’avais envie de garder en réserve dans ma tête ces lignes remuantes au soleil et de n’y plus penser maintenant. Et il est probable que si je l’avais fait, les deux clochers seraient allés à jamais rejoindre tant d’arbres, de toits, de parfums, de sons, que j’avais distingués des autres à cause de ce plaisir obscur qu’ils m’avaient procuré et que je n’ai jamais approfondi. Je descendis causer avec mes parents en attendant le docteur. Puis nous repartîmes, je repris ma place sur le siège, je tournai la tête pour voir encore les clochers qu’un peu plus tard j’aperçus une dernière fois au tournant d’un chemin. Le cocher, qui ne semblait pas disposé à causer, ayant à peine répondu à mes propos, force me fut, faute d’autre compagnie, de me rabattre sur celle de moi-même et d’essayer de me rappeler mes clochers. Bientôt, leurs lignes et leurs surfaces ensoleillées, comme si elles avaient été une sorte d’écorce, se déchirèrent, un peu de ce qui m’était caché en elles m’apparut, j’eus une pensée qui n’existait pas pour moi l’instant avant, qui se formula en mots dans ma tête, et le plaisir que m’avait fait tout à l’heure éprouver leur vue s’en trouva tellement accru que, pris d’une sorte d’ivresse, je ne pus plus penser à autre chose. À ce moment et comme nous étions déjà loin de Martinville, en tournant la tête je les aperçus de nouveau, tout noirs cette fois, car le soleil était déjà couché. Par moments les tournants du chemin me les dérobaient, puis ils se montrèrent une dernière fois et enfin je ne les vis plus.

« Sans me dire que ce qui était caché derrière les clochers de Martinville devait être quelque chose d’analogue à une jolie phrase, puisque c’était sous la forme de mots qui me faisaient plaisir que cela m’était apparu, demandant un crayon et du papier au docteur, je composai malgré les cahots de la voiture, pour soulager ma conscience et obéir à mon enthousiasme, le petit morceau suivant que j’ai retrouvé depuis et auquel je n’ai eu à faire subir que peu de changements [18] ».

Dans cette expérience, nous rencontrons les ingrédients connus :

  1. La sensation, ici visuelle : « apercevoir les deux clochers de Martinville, sur lesquels donnait le soleil couchant». Le narrateur affine un peu plus loin, montrant combien cette sensation est précise, liée à des percepts configurés : « la forme de leur flèche, le déplacement de leurs lignes, l’ensoleillement de leur surface ». Ce premier ingrédient, rappelons-le, n’est pas l’objet comme tel (« les deux clochers de Martinville »), mais l’acte par lequel le sujet entre en contact avec lui. Autrement dit, la démarche du narrateur est phénoménologique : il décrit son vécu de conscience, la manière dont les choses lui apparaissent, se donnent à lui.
  2. L’émotion: « ce plaisir spécial qui ne ressemblait à aucun autre ». Rappelons aussi que ce sentiment relève toujours du registre du contentement (plaisir, joie, bonheur). De plus, il n’est ni l’affect fondamental, que les anglosaxons appellent mood et qui suit notre existence comme son ombre portée émotionnelle, ni une coloration affective ponctuelle, comme celle que nous éprouvons lors d’un sentiment esthétique (un coucher de soleil), qui est somme toute banale. Il s’agit d’un sentiment hors du commun, unique comme l’est l’événement intérieur qu’il atteste. De plus, il se traduit par une intensité particulière : celle-ci n’est pas tout de suite perçue, mais seulement lorsque la connexion se fait avec le passé : alors le plaisir s’est « tellement accru que, pris d’une sorte d’ivresse, je ne pus plus penser à autre chose ». La formulation évoque comme une extase qui obnubile, hypnotise.
  3. Autant sensation et émotion sont involontaire, autant l’enquête sur l’origine fait appel aux ressources actives de l’esprit. Cette recherche se manifeste aussi une nouvelle fois avec son ambivalence : d’un côté, elle se présente avec une exigence presque nécessaire (« l’obligation de chercher »), et de l’autre, elle suscite la souffrance (cette obligation « me semblait bien pénible ») et même une tentation de fuite qui, au minimum ajourne l’expérience (« j’avais envie de garder en réserve »), alors qu’elle ne peut porter sa puissance de révélation que si elle est questionnée dans l’instant.
  4. Le brusque surgissement du passé. Cet acte de mémoire est là encore décrit comme un effet sans cause : « j’eus une pensée qui n’existait pas pour moi l’instant avant ».

Le narrateur enrichit sa description de l’expérience fontale de deux éléments :

  1. Un premier élément est synchronique et, pour être plus précis, ontologique : il s’agit de la constitution ontophanique à laquelle l’expérience phénoménologique renvoie comme à son fondement [19]. En effet, le narrateur emploie souvent la préposition « derrière » (trois fois dans notre seul passage, cinq en ajoutant le § suivant), réduit les objets sensibles à des « lignes », des « surfaces » ou « une sorte d’écorce » – autant de notes géométriques qui renvoient à la troisième dimension, la profondeur –, et parle à deux reprises de quelque chose de « caché », donc d’un invisible, mais connecté au visible qui le scelle. Or, selon la structure épiphanique, l’étant ne cesse d’apparaître, c’est-à-dire de se donner à voir dans une apparition qui n’est pas apparence.
  2. Un second élément qui, de prime abord synchronique, s’avère en réalité être diachronique, réside dans la manière dont la pensée nouvelle se manifeste : elle « se formula en mots dans ma tête » ; et il précise un peu plus loin : « ce qui était caché derrière les clochers de Martinville devait être quelque chose d’analogue à une jolie phrase ». Bien que contemporaine de l’événement reconduisant au passé enfoui, cette pensée enivrante ouvre à un avenir, celui de l’écriture, elle-même promesse de création. Dans un même instant, sont ainsi rassemblées les trois extases du temps. En effet, d’abord, pour la première fois, l’événement se présente non pas comme une image, mais comme une phrase. Ensuite, le narrateur est poussé par un besoin aussi impérieux que la quête, de trans-former, de traduire la forme de l’expérience vécue dans « la forme de mots ». Enfin, comment ne pas noter l’inclusion entre le début et la fin du récit ? Il commence avec la frustration de la vocation d’écrivain et s’achève avec un acte d’écriture, donc une créativité enfin aboutie. Ne doit-on pas lire ici une première ouverture vers l’avenir, voire la trace de ce qui sera l’aboutissement de toute la recherche ?
  3. La structure diachronique du temps correspond de manière bijective à la constitution ontophanique – selon la loi déjà évoquée que je qualifie d’ontochronique – : de même que le passé est enfoui dans le présent (précisément, la mémoire du passé dans la sensation présente), de même un mystère semble caché derrière un objet quotidien, banal. De plus, les deux notes, chronologique et ontologique, sont étroitement connectées par une loi de surcroît : de même que, dans son excès, le sentiment éprouvé dans le présent renvoie à une cause qui excède celui-ci et donc s’enracine dans un événement passé, de même renvoie-t-il à une cause qui déborde la seule surface apparaissante des choses et s’enracine dans la profondeur du noyau caché de ces même choses. La dynamique ontophanique de dévoilement (et de retrait) qui bat au sein des étants structure autant le temps (le présent est la monstration d’un passé d’où il surgit) que l’espace (la superficie visible est le lieu où éclate le fond invisible des étants).
  4. Un psychanalyste (là encore lacanien) ne manquera pas d’interroger la présence de l’inconscient, qui est structuré comme un langage. En effet, en inventant au terme une phrase, qui fait écho au défaut éprouvant d’écriture au point de départ, le narrateur passe de la métonymie (l’association), à la métaphore (la ressemblance). Or, l’on sait combien le désir frustré travaille secrètement à l’intime de la personne et cherche à se réaliser. Sans réduire ce processus de genèse au seul déterminisme inconscient, pourquoi ne pas imaginer une surdétermination – voire une aide souterraine, méconnue du narrateur qui, de fait, n’établit pas la connexion – opérée non plus par « l’inconscient de chair et de sang », mais par le « préconscient spirituel » [20] ?

3) Les impasses

Cette expérience, si fondamentale et si fontale soit-elle, n’est qu’un point de départ, un principe. Le narrateur le sent, il le sait. De plus, la vérité et le bonheur de l’homme ne peuvent pas être seulement contenus dans le passé, ne serait-ce que parce qu’ils ne permettent pas d’affronter l’épreuve ultime, celle de la mort. Enfin, l’homme se fait beaucoup plus qu’il ne se reçoit ; or, cette expérience première est d’abord réceptive et passive. Mais sur quoi cette expérience doit-elle déboucher ?

Le récit va parcourir plusieurs pistes. Bien évidemment, encore moins que dans le premier roman, nous ne suivrons les multiples fils qui s’entrecroisent dans les autres romans, mais nous nous concentrerons sur la manière dont le narrateur avance dans l’exploration de son expérience aurorale, y compris, répétons-le, dans ses culs de sac.

a) La voie inaboutie de l’art

La voie de l’art qui est celle de la jouissance de cet absolu qu’est la beauté, s’incarne surtout dans la musique.

1’) Une expérience complète. La phrase de la sonate de Vinteuil

La deuxième partie de Du côté de chez Swann raconte l’amour de Swann pour Odette, depuis la cristallisation jusqu’à la jalousie dans le milieu aristocratique de Verdurin. Or, survient une nouvelle expérience, presque aussi fameuse que celle de la madeleine : la phrase de la sonate de Vinteuil. Ce passage se fera entendre à six reprises [21]. Lisons-en la première narration :

« L’année précédente, dans une soirée, il avait entendu une œuvre musicale exécutée au piano et au violon. D’abord, il n’avait goûté que la qualité matérielle des sons sécrétés par les instruments. Et ç’avait déjà été un grand plaisir quand au-dessous de la petite ligne du violon mince, résistante, dense et directrice, il avait vu tout d’un coup chercher à s’élever en un clapotement liquide, la masse de la partie de piano, multiforme, indivise, plane et entrechoquée comme la mauve agitation des flots que charme et bémolise le clair de lune. Mais à un moment donné, sans pouvoir nettement distinguer un contour, donner un nom à ce qui lui plaisait, charmé tout d’un coup, il avait cherché à recueillir la phrase ou l’harmonie – il ne savait lui-même – qui passait et qui lui avait ouvert plus largement l’âme, comme certaines odeurs de roses circulant dans l’air humide du soir ont la propriété de dilater nos narines. Peut-être est-ce parce qu’il ne savait pas la musique qu’il avait pu éprouver une impression aussi confuse, une de ces impressions qui sont peut-être pourtant les seules purement musicales, inétendues, entièrement originales, irréductibles à tout autre ordre d’impressions. […] Cette fois il avait distingué nettement une phrase s’élevant pendant quelques instants au-dessus des ondes sonores. Elle lui avait proposé aussitôt des voluptés particulières, dont il n’avait jamais eu l’idée avant de l’entendre, dont il sentait que rien autre qu’elle ne pourrait les lui faire connaître, et il avait éprouvé pour elle comme un amour inconnu.

« D’un rythme lent elle le dirigeait ici d’abord, puis là, puis ailleurs, vers un bonheur noble, inintelligible et précis. Et tout d’un coup, au point où elle était arrivée et d’où il se préparait à la suivre, après une pause d’un instant, brusquement elle changeait de direction, et d’un mouvement nouveau, plus rapide, menu, mélancolique, incessant et doux, elle l’entraînait avec elle vers des perspectives inconnues. Puis elle disparut. Il souhaita passionnément la revoir une troisième fois. Et elle reparut en effet mais sans lui parler plus clairement, en lui causant même une volupté moins profonde. Mais rentré chez lui il eut besoin d’elle, il était comme un homme dans la vie de qui une passante qu’il a aperçue un moment vient de faire entrer l’image d’une beauté nouvelle qui donne à sa propre sensibilité une valeur plus grande, sans qu’il sache seulement s’il pourra revoir jamais celle qu’il aime déjà et dont il ignore jusqu’au nom. […]

« Or, quelques minutes à peine après que le petit pianiste avait commencé de jouer chez Mme Verdurin, tout d’un coup après une note longuement tendue pendant deux mesures, il vit approcher, s’échappant de sous cette sonorité prolongée et tendue comme un rideau sonore pour cacher le mystère de son incubation, il reconnut, secrète, bruissante et divisée, la phrase aérienne et odorante qu’il aimait. Et elle était si particulière, elle avait un charme si individuel et qu’aucun autre n’aurait pu remplacer, que ce fut pour Swann comme s’il eût rencontré dans un salon ami une personne qu’il avait admirée dans la rue et désespérait de jamais retrouver. À la fin, elle s’éloigna, indicatrice, diligente, parmi les ramifications de son parfum, laissant sur le visage de Swann le reflet de son sourire. Mais maintenant il pouvait demander le nom de son inconnue (on lui dit que c’était l’andante de la Sonate pour piano et violon de Vinteuil), il la tenait, il pourrait l’avoir chez lui aussi souvent qu’il voudrait, essayer d’apprendre son langage et son secret [22] ».

Les points communs avec l’expérience déjà décrite sautent aux yeux :

  1. Tout d’abord, la sensation qui s’avère ici être auditive : l’écoute non pas de toute l’œuvre musicale, mais d’une « phrase » qui se détache de la totalité de cette œuvre, une « phrase s’élevant pendant quelques instants au-dessus des ondes sonores ». Étrangement, cette expérience est synesthésique, convoquant par accident l’odorat (Proust parle de « la phrase aérienne et odorante qu’il aimait », de « parfum »).
  2. Ensuite, le sentiment qui, là encore, appartient à l’espèce de la joie : le narrateur parle de « ce qui lui plaisait », de « voluptés particulières », d’« un bonheur noble ».
  3. L’on retrouve aussi les deux notes caractéristiques de l’expérience : la soudaineté (« charmé tout d’un coup ») ; et la nouveauté (« il n’avait jamais eu l’idée avant de l’entendre »).

Mais les déplacements n’en sont pas moins importants :

  1. Cette expérience primordiale ne stimule pas la mémoire, ne renvoie pas à un souvenir fondateur.
  2. Surtout, au-delà de l’expérience artistique, elle l’ouvre sur un avenir incertain qui est l’amour. En effet, déjà le récit laisse planer intentionnellement une ambivalence. Lu hors l’introduction, le « elle » semble désigner une femme, l’« inconnue » évoque la femme rencontrée qui séduit avant même d’avoir été présentée. Ensuite, le narrateur prête à la mélodie tous les attributs de l’amour : du côté de l’aimée (la femme), le charme, la beauté, le parfum, le sourire , etc. ; du côté de celui qui aime (Swann), l’amour, le souvenir entretenu, etc. Enfin, la suite de l’histoire l’atteste : l’audition de cette phrase ensorceleuse ouvre en Swann une soif inextinguible de bonheur ; elle devient le symbole même de celui-ci, puisqu’elle contient toute à ce à quoi il aspire d’offrir son amour. Mais la musique promet sans donner. Swann va donc devoir demander à un autre contenu de remplir ce contenant en attente, le vide ainsi creusé. Ce sera Odette.

Le narrateur le reconnaîtra bien plus tard, lorsqu’il analysera l’amour qu’il a éprouvé pour ses amantes : « Les maîtresses que j’ai le plus aimées n’ont coïncidé jamais avec mon amour pour elles ». Est-ce à dire qu’il ne les aimait pas ? « Cet amour était vrai, puisque je subordonnais toutes choses à les voir, à les garder pour moi seul, puisque je sanglotais si, un soir, je les avais attendues ». Alors, comment expliquer ce paradoxe ? « J’incline même à croire que dans ces amours (je mets de côté le plaisir physique, qui les accompagne d’ailleurs habituellement, mais ne suffit pas à les constituer), sous l’apparence de la femme, c’est à ces forces invisibles dont elle est accessoirement accompagnée que nous nous adressons comme à d’obscures divinités ». Autrement dit, ce que le narrateur ressent est une attraction ou une énergie plus grande, qu’il nomme ici « forces invisibles » et qui, dans l’expérience ci-dessus, vient de l’attrait du beau. Donc, ses maîtresses sont l’occasion (« accessoirement ») et non la cause de l’amour ressenti : « Elles avaient plutôt la propriété d’éveiller cet amour, de le porter à son paroxysme, qu’elles n’en étaient l’image [23] ».

Le lecteur devine la suite d’Un amour de Swann, quand même il ignorerait la vision profondément pessimiste de l’amour nourrie par Proust. En effet, seul un amour profondément centré sur l’autre (ce que Karol Wojtyla appelle la « norme personnaliste ») rend heureux ; or, en faisant d’Odette celle qui est sensée remplir l’espace intérieur ménagé par l’écoute de l’andante de la Sonate pour piano et violon de Vinteuil, il l’instrumentalise : si romantique que paraisse cette conception absolue, elle n’épouse pas le réel aimé, mais seulement l’idéal de l’aimant. Par ailleurs, l’amour est l’union avec l’aimé, donc sa possession ; or, Proust nie la réciprocité de l’amour et parle de « la possession toujours impossible d’un autre être » ; comme celui qui aime est aussi attaché, la présence de l’aimé devient source de souffrances aussi inéluctables qu’insupportables.

2’) Une expérience incomplète

Dans la première partie d’À l’ombre des jeunes filles en fleurs, après qu’il a médité, à propos des noms de pays, sur le contraste imagination-déception, le narrateur rapporte une nouvelle expérience de mémoire involontaire, qui demeure incomplète. Le narrateur se rend, avec Françoise, dans un petit pavillon :

« Les murs humides et anciens de l’entrée, où je restai à attendre Françoise, dégageaient une fraîche odeur de renfermé qui, m’allégeant aussitôt des soucis que venaient de faire naître en moi les paroles de Swann rapportées par Gilberte, me pénétra d’un plaisir non pas de la même espèce que les autres, lesquels nous laissent plus instables, incapables de les retenir, de les posséder, mais au contraire d’un plaisir consistant auquel je pouvais m’étayer, délicieux, paisible, riche d’une vérité durable, inexpliquée et certaine. J’aurais voulu, comme autrefois dans mes promenades du côté de Guermantes, essayer de pénétrer le charme de cette impression qui m’avait saisi et rester immobile à interroger cette émanation vieillotte qui me proposait non de jouir du plaisir qu’elle ne me donnait que par surcroît, mais de descendre dans la réalité qu’elle ne m’avait pas dévoilée. […]

« En rentrant, j’aperçus, je me rappelai brusquement l’image, cachée jusque-là, dont m’avait approché, sans me la laisser voir ni reconnaître, le frais, sentant presque la suie, du pavillon treillagé. Cette image était celle de la petite pièce de mon oncle Adolphe, à Combray, laquelle exhalait en effet le même parfum d’humidité. Mais je ne pus comprendre et je remis à plus tard de chercher pourquoi le rappel d’une image si insignifiante m’avait donné une telle félicité. En attendant, il me sembla que je méritais vraiment le dédain de M. de Norpois ; que j’avais préféré jusqu’ici à tous les écrivains celui qu’il appelait un simple ‘joueur de flûte’ et une véritable exaltation m’avait été communiquée, non par quelque idée importante, mais par une odeur de moisi [24] ».

Égrenons, sans nous attarder, les différentes tessères de la mosaïque :

  1. La sensation qui est, là encore, olfactive : « une fraîche odeur de renfermé », « émanation vieillotte ».
  2. L’émotion, avec ses trois caractéristiques : elle appartient au genre de la joie (« plaisir », « charme »); elle est en rupture avec l’environnement immédiat, sans cause extérieure, visible et présente (« m’allégeant aussitôt des soucis que venaient de faire naître… ») ; elle est intense (« une telle félicité »). Voire, le narrateur ajoute une modalité qu’il n’avait jusqu’ici qu’évoquée : la durabilité (opposition entre les plaisirs « plus instables» et du « plaisir consistant auquel je pouvais m’étayer, délicieux, paisible, riche d’une vérité durable, inexpliquée et certaine »).
  3. L’interprétation, c’est-à-dire la quête de l’intelligence, avec ce qu’elle requiert comme disponibilité extérieure et attention intérieure.
  4. La mémoire du passé, avec ses trois caractéristiques : ancien, brutal (signe de sa gratuité et donc de son caractère involontaire, non maîtrisable), semblable, c’est-à-dire métaphorique (« la petite pièce de mon oncle Adolphe, à Combray, […] exhalait en effet le même parfum d’humidité »).
  5. Toutefois, le souvenir, s’il est passé, n’est pas accompagné d’un affect de joie, et donc n’explique pas l’origine de la « félicité ». Voire, il étonne par le contraste entre l’insignifiant et le béatifiant : pourquoi « une véritable exaltation m’avait[-elle] été communiquée […] mais par une odeur de moisi » ? En ce sens, l’expérience est inachevée.
  6. Enfin, nous avons de nouveau ici l’ouverture en direction d’un avenir qui est celui de l’art (le malaise du narrateur concernait les « écrivains »). Toutefois, non seulement elle est très incomplète, mais elle devient l’occasion d’un dénigrement de soi (« je méritais vraiment le dédain »).
  7. Croisant la lecture synchronique épiphanique, nous retrouvons la structure feuilletée de l’être qui, derrière la sensation, laisse apparaître l’image invisible.
3’) Confirmation dans l’organisation des livres

Jusque dans le nom, la deuxième partie d’À l’ombre des jeunes filles en fleurs, intitulée « Noms de pays : le pays », répond à la troisième partie de Du côté de chez Swann, intitulée « Noms de pays : le nom ». Il s’agit du passage du nom au réel qu’il signifie. Or, en arrivant à Balbec, en Normandie, le narrateur vit une nouvelle fois une déception. Par conséquent, la beauté présente dans l’œuvre d’art est une espérance déçue.

b) La voie inaboutie de l’amour

Cet absolu promis dans l’expérience béatifiante du retour du passé et que ne réalise pas la beauté, du moins peut-il se vivre dans l’amour ? D’ailleurs, nos précédentes analyses ont déjà entrelacé celui-ci à l’émotion artistique.

1’) L’expérience des trois arbres

Le narrateur se promène en voiture avec Mme de Villeparisis dans les environs de Balbec et vit une expérience qu’il rapproche lui-même aussitôt de celle des clochers de Martinville, à Combray, racontée dans Du côté de chez Swann. Nous allons retrouver l’expérience matricielle désormais bien arpentée, ici dans sa forme complète, jusque dans son rythme d’échec et de réussite (ici ébauchée).

« Nous descendîmes sur Hudimesnil ; tout d’un coup je fus rempli de ce bonheur profond que je n’avais pas souvent ressenti depuis Combray, un bonheur analogue à celui que m’avaient donné, entre autres, les clochers de Martainville. Mais cette fois il resta incomplet. Je venais d’apercevoir, en retrait de la route en dos d’âne que nous suivions, trois arbres qui devaient servir d’entrée à une allée couverte et formaient un dessin que je ne voyais pas pour la première fois, je ne pouvais arriver à reconnaître le lieu dont ils étaient comme détachés, mais je sentais qu’il m’avait été familier autrefois […].

« Je regardais les trois arbres, je les voyais bien, mais mon esprit sentait qu’ils recouvraient quelque chose sur quoi ils n’avaient pas prise, comme sur ces objets placés trop loin dont nos doigts allongés au bout de notre bras tendu effleurent seulement par instant l’enveloppe sans arriver à rien saisir. Alors on se repose un moment pour jeter le bras en avant d’un élan plus fort et tâcher d’atteindre plus loin. Mais pour que mon esprit pût ainsi se rassembler, prendre son élan, il m’eût fallu être seul. Que j’aurais voulu pouvoir m’écarter comme je faisais dans les promenades du côté de Guermantes quand je m’isolais de mes parents ! Il me semblait même que j’aurais dû le faire. Je reconnaissais ce genre de plaisir qui requiert, il est vrai, un certain travail de la pensée sur elle-même, mais à côté duquel les agréments de la nonchalance qui vous fait renoncer à lui, semblent bien médiocres. Ce plaisir, dont l’objet n’était que pressenti, que j’avais à créer moi-même, je ne l’éprouvais que de rares fois, mais à chacune d’elles il me semblait que les choses qui s’étaient passées dans l’intervalle n’avaient guère d’importance et qu’en m’attachant à la seule réalité je pourrais commencer enfin une vraie vie. Je mis un instant ma main devant mes yeux pour pouvoir les fermer sans que Mme de Villeparisis s’en aperçût. Je restai sans penser à rien, puis de ma pensée ramassée, ressaisie avec plus de force, je bondis plus avant dans la direction des arbres, ou plutôt dans cette direction intérieure au bout de laquelle je les voyais en moi-même. Je sentis de nouveau derrière eux le même objet connu mais vague et que je pus ramener à moi. Cependant tous trois, au fur et à mesure que la voiture avançait, je les voyais s’approcher. Où les avais-je déjà regardés ? Il n’y avait aucun lieu autour de Combray où une allée s’ouvrît ainsi. Le site qu’ils me rappelaient il n’y avait pas de place pour lui davantage dans la campagne allemande où j’étais allé une année avec ma grand’mère prendre les eaux. Fallait-il croire qu’ils venaient d’années déjà si lointaines de ma vie que le paysage qui les entourait avait été entièrement aboli dans ma mémoire et que, comme ces pages qu’on est tout d’un coup ému de retrouver dans un ouvrage qu’on s’imaginait n’avoir jamais lu, ils surnageaient seuls du livre oublié de ma première enfance. N’appartenaient-ils au contraire qu’à ces paysages du rêve, toujours les mêmes, du moins pour moi chez qui leur aspect étrange n’était que l’objectivation dans mon sommeil de l’effort que je faisais pendant la veille, soit pour atteindre le mystère dans un lieu derrière l’apparence duquel je le pressentais, comme cela m’était arrivé si souvent du côté de Guermantes, soit pour essayer de le réintroduire dans un lieu que j’avais désiré connaître et qui du jour où je l’avais connu m’avait paru tout superficiel, comme Balbec ? N’étaient-ils qu’une image toute nouvelle détachée d’un rêve de la nuit précédente, mais déjà si effacée qu’elle me semblait venir de beaucoup plus loin ? Ou bien ne les avais-je jamais vus et cachaient-ils derrière eux, comme tels arbres, telle touffe d’herbes que j’avais vus du côté de Guermantes, un sens aussi obscur, aussi difficile à saisir qu’un passé lointain, de sorte que, sollicité par eux d’approfondir une pensée, je croyais avoir à reconnaître un souvenir. Ou encore ne cachaient-ils même pas de pensées et était-ce une fatigue de ma vision qui me les faisait voir doubles dans le temps comme on voit quelquefois double dans l’espace ? Je ne savais. Cependant ils venaient vers moi ; peut-être apparition mythique, ronde de sorcières ou de nornes qui me proposait ses oracles. Je crus plutôt que c’étaient des fantômes du passé, de chers compagnons de mon enfance, des amis disparus qui invoquaient nos communs souvenirs. Comme des ombres ils semblaient me demander de les emmener avec moi, de les rendre à la vie. Dans leur gesticulation naïve et passionnée, je reconnaissais le regret impuissant d’un être aimé qui a perdu l’usage de la parole, sent qu’il ne pourra nous dire ce qu’il veut et que nous ne savons pas deviner. Bientôt à un croisement de routes, la voiture les abandonna. Elle m’entraînait loin de ce que je croyais seul vrai, de ce qui m’eût rendu vraiment heureux, elle ressemblait à ma vie.

« Je vis les arbres s’éloigner en agitant leurs bras désespérés, semblant me dire : ce que tu n’apprends pas de nous aujourd’hui, tu ne le sauras jamais. Si tu nous laisses retomber au fond de ce chemin d’où nous cherchions à nous hisser jusqu’à toi, toute une partie de toi-même que nous t’apportions tombera pour jamais au néant. En effet, si dans la suite je retrouvai le genre de plaisir et d’inquiétude que je venais de sentir encore une fois, et si un soir – trop tard, mais pour toujours – je m’attachai à lui, de ces arbres eux-mêmes, en revanche je ne sus jamais ce qu’ils avaient voulu m’apporter ni où je les avais vus. Et quand, la voiture ayant bifurqué, je leur tournai le dos et cessai de les voir, tandis que Mme de Villeparisis me demandait pourquoi j’avais l’air rêveur, j’étais triste comme si je venais de perdre un ami, de mourir moi-même, de renier un mort ou de méconnaître un Dieu [25] ».

Parcourons brièvement ce que nous connaissons déjà.

  1. La sensation initiale est visuelle : il s’agit de « trois arbres », vus, comme toujours, de manière très précise, selon une configuration dessinée en détail.
  2. L’émotion qui attire et retient l’attention est, de nouveau, un « bonheur » (le terme est répété), qui est qualifié quadruplement : « profond », rare, « analogue » aux précédents et « donné ».
  3. La structure ontophanique est aussitôt mobilisée, avec sa double note d’invisibilité et de secret immaîtrisable : « mon esprit sentait qu’ils [les trois arbres] recouvraient quelque chose sur quoi ils n’avaient pas prise » ; « je sentis de nouveau derrière eux [les trois arbres] » ; etc. Avec une clarté qu’il n’avait encore pas atteinte, le narrateur décrit cette structure en mobilisant une représentation topique, lorsqu’il parle d’« atteindre le mystère dans un lieu derrière l’apparence duquel je le pressentais ».
  4. La quête de sens requiert une tranquillité extérieure (« j’aurais voulu pouvoir m’écarter » ; « je mis un instant ma main devant mes yeux pour pouvoir les fermer »), une attention intérieure (« je restai sans penser à rien », pour accéder à une « pensée ramassée »), mais aussi un travail (« l’effort que je faisais pendant la veille », « ce genre de plaisir […] requiert […] un certain travail de la pensée sur elle-même ») et de la ténacité dans l’exploration des possibles (attestées par les multiples questions).
  5. S’ajoute une ébauche de labeur de mémoire. Écartant l’hypothèse d’une création de l’imagination, le narrateur tranche en faveur du passé (son expérience ne peut que l’y inciter) : « Je crus plutôt que c’étaient des fantômes du passé ». Mais le souvenir n’advient finalement pas.

Attardons-nous maintenant sur ce que ce récit convoque d’inédit – en gardant en arrière fond la question : pourquoi le narrateur demeure-t-il si impuissant à répondre à l’appel de ces arbres ? –. Trois nouveautés ouvrent, indirectement, à plus que la profondeur pourtant insondable du souvenir, laissant cet espace encore largement indéterminé.

  1. Si l’échec d’une remontée à la source n’est pas inédit, en revanche, sa description l’est. D’abord, la perte du souvenir apparaît comme tragique : elle s’exprime, en effet, en termes chronologiques radicaux comme « jamais » (prononcé trois fois dans le dernier paragraphe) et ontologiques encore plus radicaux comme amputation et annhilation partielle (« toute une partie de toi-même que nous t’apportions tombera pour jamais au néant »). Cette perte est paradoxalement aussi irréparable que son apparition est indomptable, c’est-à-dire incontrôlable. Ensuite, elle est éprouvée affectivement avec une intensité proportionnelle, comme un acte passif de mort (de l’ami ou de soi-même), ou, pire, comme un acte de négation (« renier un mort ou de méconnaître un Dieu »). Or, l’enjeu ne serait pas aussi vital (puisque tout tourne autour de la mort), si l’avenir n’était en cause.
  2. Ensuite, le narrateur passe insensiblement du langage très précis, très descriptif des trois arbres à un langage de plus en plus métaphorique qui leur accorde une personnalité : « Je vis les arbres s’éloigner en agitant leurs bras désespérés, semblant me dire », donc me parler. C’est ici que la deuxième ligne interprétative, celle qui convoque l’imagination et non plus la mémoire, prend toute sa valeur. En effet, pourquoi ces images appartiennent-t-elles au registre des personnes (« chers compagnons de mon enfance », « amis disparus », etc.) et non pas à celui des choses ? Nous sommes ainsi renvoyés à l’amour qui, lui, intéresse le présent et l’avenir, comme possible incarnation du bonheur absolu tant espéré. D’ailleurs, par la suite, le narrateur rencontrera un séduisant groupe de jeunes filles, dont Albertine.
  3. Enfin, un peu plus loin, le narrateur repense à ce qu’il a vécu sur la route avec Mme de Villeparisis et offre au lecteur le fruit de ses réflexions :

« Cette route était pareille à bien d’autres de ce genre qu’on rencontre en France, montant en pente assez raide, puis redescendant sur une grande longueur. Au moment même, je ne lui trouvais pas un grand charme, j’étais seulement content de rentrer. Mais elle devint pour moi dans la suite une cause de joies en restant dans ma mémoire comme une amorce où toutes les routes semblables sur lesquelles je passerais plus tard au cours d’une promenade ou d’un voyage s’embrancheraient aussitôt sans solution de continuité et pourraient, grâce à elle, communiquer immédiatement avec mon cœur. Car dès que la voiture ou l’automobile s’engagerait dans une de ces routes qui auraient l’air d’être la continuation de celle que j’avais parcourue avec Mme de Villeparisis, ce à quoi ma conscience actuelle se trouverait immédiatement appuyée comme à mon passé le plus récent, ce serait (toutes les années intermédiaires se trouvant abolies) les impressions que j’avais eues par ces fins d’après-midi-là, en promenade près de Balbec, quand les feuilles sentaient bon, que la brume s’élevait et qu’au delà du prochain village on apercevrait entre les arbres le coucher du soleil comme s’il avait été quelque localité suivante, forestière, distante et qu’on n’atteindra pas le soir même. Raccordées à celles que j’éprouvais maintenant dans un autre pays, sur une route semblable, s’entourant de toutes les sensations accessoires de libre respiration, de curiosité, d’indolence, d’appétit, de gaieté qui leur étaient communes, excluant toutes les autres, ces impressions se renforceraient, prendraient la consistance d’un type particulier de plaisir, et presque d’un cadre d’existence que j’avais d’ailleurs rarement l’occasion de retrouver, mais dans lequel le réveil des souvenirs mettait au milieu de la réalité matériellement perçue une part assez grande de réalité évoquée, songée, insaisissable, pour me donner, au milieu de ces régions où je passais, plus qu’un sentiment esthétique, un désir fugitif mais exalté, d’y vivre désormais pour toujours [26] ».

Dès lors, l’expérience des trois arbres va servir de matrice (« amorce »), par similitude ou contiguïté, à d’autres expériences, toujours initiées par une sensation, ici de chemin. Or, en devenant multiples, ces expériences s’organisent. De plus, cette mise en relation, en raccord et en accord (« raccordées »), fait naître non seulement « un type particulier de plaisir », mais des impressions neuves qui prennent consistance. Deux signes attestent celle-ci : elles peuvent coexister « au milieu de la réalité matériellement perçue » ; plus encore, elles suscitent le désir « d’y vivre désormais pour toujours ». Donc, en les actualisant, « le réveil des souvenirs » fait naître de nouvelles représentations qui prennent la forme d’un monde. Or, qu’est cet acte sinon la création, mais encore sous l’aspect d’un « désir fugitif » ? Voilà pourquoi le narrateur l’oppose au « sentiment esthétique » qui, lui, n’est que passif.

2’) Les expériences amputées et le nécessaire détachement

Avec Le côté de Guermantes I, nous passons de la poésie des noms de lieux à celle des noms de famille. Ce faisant, le narrateur découvre une autre esthétique que celle de l’art, celle de la société raffinée. Mais cette voie est tout aussi trompeuse et décevante :  c’est celle du snobisme et de la mondanité. N’imaginons toutefois pas que la recherche du passé perdu est délaissée. Cette quête se présente par exemple sous la forme des voyages qui paraissent se présenter comme un bon moyen de réveiller cette mémoire involontaire. En réalité, ce déplacement est extérieur ; or, le seul voyage qui vaut est intérieur. Il est d’autant plus intéressant que le narrateur le relève alors qu’il fait un retour sur son passé :

« J’avais reculé jusqu’aux bonnes fatigues de mon enfance à Combray, le lendemain des jours où nous nous étions promenés du côté de Guermantes. Les poètes prétendent que nous retrouvons un moment ce que nous avons jadis été en rentrant dans telle maison, dans un tel jardin où nous avons vécu jeunes. Ce sont là pèlerinages fort hasardeux et à la suite desquels on compte autant de déceptions que de succès. Les lieux fixes, contemporains d’années différentes, c’est en nous-même qu’il vaut mieux les trouver. […] Il n’y a pas besoin de voyager pour le [le jardin où nous avons été enfant] revoir, il faut descendre pour le retrouver. Ce qui a couvert la terre n’est plus sur elle, mais dessous [27] ».

Le côté de Guermantes II, chapitre 1, prolonge Le côté de Guermantes I, sans nouveauté pour notre problématique. Avec Le côté de Guermantes II, chapitre 2 (ce qui, pour une autre manière de répartir les romans, correspond à Guermantes III), le narrateur continue aussi à explorer le mirage de l’amour, ici avec Albertine. Même l’amitié avec Saint-Loup n’accomplit pas ce qu’elle promet. À cette occasion, il fait un moment mémoire du passé notamment à Combray et Balbec, au point que se vit comme une amorce d’une nouvelle expérience. En fait, elle est beaucoup plus ébauchée, car la leçon qu’en tire le narrateur est autre :

« Si en descendant l’escalier je revivais les soirs de Doncières, quand nous fûmes arrivés dans la rue brusquement, la nuit presque complète où le brouillard semblait avoir éteint les réverbères, qu’on ne distinguait, bien faibles, que de tout près, me ramena à je ne sais quelle arrivée, le soir, à Combray, quand la ville n’était encore éclairée que de loin en loin, et qu’on y tâtonnait dans une obscurité humide, tiède et sainte de Crèche, à peine étoilée çà et là d’un lumignon qui ne brillait pas plus qu’un cierge. Entre cette année, d’ailleurs incertaine, de Combray, et les soirs à Rivebelle revus tout à l’heure au-dessus des rideaux, quelles différences ! J’éprouvais à les percevoir un enthousiasme qui aurait pu être fécond si j’étais resté seul, et m’aurait évité ainsi le détour de bien des années inutiles par lesquelles j’allais encore passer avant que se déclarât la vocation invisible dont cet ouvrage est l’histoire. […] Mais Robert, ayant fini de donner ses explications au cocher, me rejoignit dans la voiture. Les idées qui m’étaient apparues s’enfuirent. Ce sont des déesses qui daignent quelquefois se rendre visibles à un mortel solitaire, au détour d’un chemin, même dans sa chambre pendant qu’il dort, alors que debout dans le cadre de la porte elles lui apportent leur annonciation. Mais dès qu’on est deux elles disparaissent, les hommes en société ne les aperçoivent jamais. Et je me trouvai rejeté dans l’amitié [28] ».

Analysons brièvement cette scène pour en venir à la nouveauté :

  1. Le récit commence comme toujours par une sensation, à la fois visuelle (« obscurité […], à peine étoilée çà et là d’un lumignon ») et tactile (« humide, tiède »). Mais cette sensation a ceci d’original qu’elle réfère non à un objet présent, mais à un souvenir.
  2. Puis, le narrateur évoque, mais d’un mot, le sentiment, « enthousiasme », qui relève lui aussi de la joie, et de la joie intense.
  3. Mais s’ajoute alors l’apport véritablement inédit, qui est le jugement porté sur la suite, ou plutôt l’absence de suite : « J’éprouvais à les percevoir un enthousiasme qui aurait pu être fécond si j’étais resté seul, et m’aurait évité ainsi le détour de bien des années inutiles par lesquelles j’allais encore passer avant que se déclarât la vocation invisible dont cet ouvrage est l’histoire ». D’un mot, le narrateur reconnaît que, pendant « bien des années », il n’a pas donné suite aux promesses dont son expérience est porteuse. En effet, loin d’être seulement tournée vers le passé ou le seul présent, celle-ci est ouverte à un avenir qui donne tout son sens à « l’histoire ». Plusieurs termes l’attestent qui dessinent même quelque chose de cet à-venir : « fécond », en creux, « inutiles », « vocation invisible ».

Avec une cruelle lucidité, le narrateur reconnaît la cause de cette stérilité dans la fausse voie de l’amitié (« je me trouvai rejeté dans l’amitié »), et donc évoque en creux le remède, dans la solitude. Nullement victimaire, cet aveu désigne une responsabilité qui est aussi une ascèse : choisir la solitude et renoncer à l’amour-amitié.

Dès lors, la deuxième partie du titre général du roman acquiert une profondeur inattendue : le temps perdu n’est plus seulement celui qui est enfoui dans la mémoire ou plutôt l’esprit du narrateur, mais celui que ce dernier a perdu. Or, autant la première perte de temps est involontaire, autant la seconde perte ne l’est point. Nous passons ainsi d’une approche psychologique (actus hominis) à une approche morale (actus humanus), en termes kierkegaardiens, de la sphère esthétique à la sphère éthique.

c) Des lumières éparses, mais précieuses

Les longs développements qui suivent Le côté de Guermantes et nous séparent de la (ré)solution du Temps retrouvé se déploient dans le roman prêt en 1913, Sodome et Gomorrhe, centré sur l’homosexualité (masculine et féminine), et ceux qui furent conçus après 1914 et dont la publication fut posthume (1923 et 1925), La prisonnière et Albertine disparue, centrés sur Albertine (qui, avec Morel, se caractérise par sa bisexualité). Ces récits confirment abondamment l’impasse de l’amour et de l’amitié. Ils contiennent de nombreuses et passionnantes annotations sur la « torture réciproque » qu’est l’amour [29].

À partir d’À l’ombre des jeunes filles en fleurs, les expériences similaires à l’expérience fon(damen)tale – dont, répétons-le, toute la Recherche est, ainsi que le titre l’indique, la quête de son origine plénière – se raréfient et demeurent toujours amputées. Toutefois, jamais le narrateur n’oublie son projet et donc l’aboutissement de l’histoire, qui rime avec achèvement. De loin en loin, il y fait allusion et, à cette occasion, propose des précisions décisives qui en éclairent des aspects partiels, mais toujours précieux. Relevons-en trois.

1’) Pourquoi la mémoire involontaire ?

Jusqu’ici, le caractère immaîtrisable de la mémoire involontaire a été constaté, mais point expliqué. Au début de la deuxième partie d’À l’ombre des jeunes filles en fleurs, une réflexion, bien que déconnectée de la description de l’expérience fondamentale, en propose une interprétation décisive.

« Les souvenirs d’amour ne font pas exception aux lois générales de la mémoire, elles-mêmes régies par les lois plus générales de l’habitude. Comme celle-ci affaiblit tout, ce qui nous rappelle le mieux un être, c’est justement ce que nous avions oublié (parce que c’était insignifiant et que nous lui avions ainsi laissé toute sa force). C’est pourquoi la meilleure part de notre mémoire est hors de nous, dans un souffle pluvieux, dans l’odeur de renfermé d’une chambre ou dans l’odeur d’une première flambée, partout où nous retrouvons de nous-même ce que notre intelligence, n’en ayant pas l’emploi, avait dédaigné, la dernière réserve du passé, la meilleure, celle qui quand toutes nos larmes semblent taries, sait nous faire pleurer encore. Hors de nous ? En nous pour mieux dire, mais dérobée à nos propres regards, dans un oubli plus ou moins prolongé. C’est grâce à cet oubli seul que nous pouvons de temps à autre retrouver l’être que nous fûmes, nous placer vis-à-vis des choses comme cet être l’était, souffrir à nouveau, parce que nous ne sommes plus nous, mais lui, et qu’il aimait ce qui nous est maintenant indifférent [30] ».

Pourquoi un passé aussi important est-il caché, se dérobe-t-il à la volonté autant qu’à la conscience ? Ces souvenirs sont importants parce qu’ils sont béatifiants (et béatifiants, parce que fondateurs, porteurs d’une fécondité que nous n’avons pas encore exploré) ; or, nous sommes toujours tentés de revenir à ce qui est plaisant ; mais, en se répétant, le plaisir s’use ; plus généralement, « l’habitude […] affaiblit tout ». Donc, en se dérobant à notre prise, notre esprit (« la meilleure part de notre mémoire ») en préserve le caractère fondateur, originaire.

L’argumentation, très fine, fait implicitement appel à deux principes qui mériteraient de longs développements. Le premier est développé par la psychologie de l’hédonisme et de l’addiction : toute dépendance entraîne une accoutumance. Le second fut développé par le philosophe français Félix Ravaisson dans un opuscule significativement intitulé De l’habitude que Proust a peut-être lu et dont la thèse est la suivante : « L’habitude, c’est un retour de la liberté à la nature [31] ». Nous proposerons dans la conclusion une autre interprétation de cette mémoire involontaire. Cet important passage contient aussi un autre enseignement dont nous ferons aussi état dans la conclusion, à savoir la continuité profonde de notre être.

2’) Pourquoi la tonalité particulière de la joie ?

Une autre donnée inexplorée est la joie singulière enveloppant l’expérience fondamentale. Le narrateur insiste notamment pour distinguer cette joie, plus, cette félicité, des plaisirs courants qui émaillent son existence. Or, un passage qui, à nouveau, fait mémoire des expériences passées fondatrices, offre un discernement peu commun.

« Une exaltation n’aboutissant qu’à la mélancolie, parce qu’elle était artificielle, ce fut aussi, quoique tout autrement que Mme de Guermantes, ce que je ressentis une fois sorti enfin de chez elle, dans la voiture qui allait me conduire à l’hôtel de M. de Charlus. Nous pouvons à notre choix nous livrer à l’une ou l’autre de deux forces, l’une s’élève de nous-même, émane de nos impressions profondes ; l’autre nous vient du dehors. La première porte naturellement avec elle une joie, celle que dégage la vie des créateurs. L’autre courant, celui qui essaye d’introduire en nous le mouvement dont sont agitées des personnes extérieures, n’est pas accompagné de plaisir ; mais nous pouvons lui en ajouter un, par choc en retour, en une ivresse si factice qu’elle tourne vite à l’ennui, à la tristesse, d’où le visage morne de tant de mondains, et chez eux tant d’états nerveux qui peuvent aller jusqu’au suicide. Or, dans la voiture qui me menait chez M. de Charlus, j’étais en proie à cette seconde sorte d’exaltation, bien différente de celle qui nous est donnée par une impression personnelle, comme celle que j’avais eue dans d’autres voitures, une fois à Combray, dans la carriole du Dr Percepied, d’où j’avais vu se peindre sur le couchant les clochers de Martainville ; un jour, à Balbec, dans la calèche de Mme de Villeparisis, en cherchant à démêler la réminiscence que m’offrait une allée d’arbres [32] ».

Le contexte vaut la peine d’être rappelé. Le narrateur distingue l’imagination à l’œuvre dans le charme qu’on éprouve de la création, autrement dit l’imagination reçue du dehors, donc passive, et l’imagination venue du dedans, donc active. De même, faut-il distinguer deux sortes de joies selon leure cause : intérieure ou extérieure. Partant de son expérience, le narrateur propose un véritable discernement entre deux joies à partir de différents critères. Systématisons-les en un tableau.

La joie de l’expérience fontale Les joies mondaines
Expérience-source La joie ressentie « à Combray, dans la carriole du Dr Percepied » ou « à Balbec, dans la calèche de Mme de Villeparisis » La joie ressentie « dans la voiture qui allait me conduire [de Mme de Guermantes] à l’hôtel de M. de Charlus »
Les sentiments. Leur nature synchronique La joie est pure La joie est mélangée de « mélancolie »
Les sentiments. Leur durée L’« exaltation » durable La joie « tourne vite à l’ennui, à la tristesse, […] jusqu’au suicide »
Cause ou « force » Une force vient du dedans : « l’une s’élève de nous-même, émane de nos impressions profondes », donc est « naturelle » « L’autre [force] nous vient du dehors », donc est « artificielle »
La finalité Cette joie caractérise « la vie des créateurs » Cette joie est stérile
L’universalité L’« exaltation » est « naturelle », donc fondée sur l’universel L’« exaltation qui nous est donnée par une impression personnelle »

Comment ne pas songer une nouvelle fois à saint Ignace  et aux règles de discretio qu’il a élaborées ? Mais le narrateur est un observateur suffisamment attentif pour avoir découvert par lui-même ces lois universelles et les relations de la désolation et de la consolation assez humaines pour supporter une interprétation immanente. Donc, pas plus que précédemment l’expression « sans cause », pas plus que le « extra-temporel » dont il sera bientôt question, il ne faut lire ici une irruption du surnaturel. Quoi qu’il en soit de l’origine de ce passage, nous comprenons désormais la nature spécifique de la joie qui envahit le narrateur lors des expériences ponctuant la quête de sa vocation invisible. Osons ajouter que, à l’instar de la mémoire involontaire, une joie aussi imprenable, est le sceau apposé à un don fondateur qui gagnerait à sortir de l’anonymat.

3’) Pourquoi les expériences fondatrices sont-elles seulement heureuses ?

Un troisième fait fondateur étonne. Le trésor secret de notre mémoire ne contient pas seulement des événements heureux, mais des événements douloureux. Et l’on peut imaginer combien un narrateur aussi sensible, voire aussi blessé, que celui de La recherche a pu en emmagasiner. De fait, dans une section intitulée Les intermittences du cœur, il raconte un tel souvenir qui surgit lors du deuxième séjour à Balbec. Ce souvenir bouleversant (« Bouleversement de toute ma personne ») concerne la mort de sa grand-mère [33]. L’analyse très fine montre la part de reconstruction (« Cette réalité n’existe pas pour nous tant qu’elle n’a pas été recréée par notre pensée »), le caractère incontrôlable (« aux troubles de la mémoire sont liées les intermittences du cœur »), la présence aussi indubitable et ineffaçable que les souvenirs bienheureux (« tous nos biens intérieurs, nos joies passées, toutes nos douleurs sont perpétuellement en notre possession »), le processus enfin achevé de deuil. Toutefois, malgré les nombreux points communs avec la mémoire involontaire (« Proust avait songé à donner ce titre [Les intermittences du cœur [34]] à son roman tout entier [35] »), cette mémoire ne peut être intégrée dans la reprise spirituelle que sera la création.

4) La (ré)solution proustienne : la création artistique

a) Contexte

Venons-en à l’ultime répétition de l’expérience fontale dans la dernière partie du roman. Alors et alors seulement, elle est conduite à son achèvement, la Gestalt est enfin accomplie. Après toutes les hésitations et les multiples impasses que le narrateur a contés par le menu, nous voyons poindre l’issue qui offre sa justification au titre de l’ultime opus : la recherche du temps perdu s’achève dans le temps retrouvé, c’est-à-dire dans la retrouvaille du temps, qui est celle de notre être.

Le narrateur met en scène une expérience qui, structurellement, ressemble à s’y méprendre à celles dont nous avons commenté les principales. Le narrateur se rend à une matinée chez le prince et la princesse de Guermantes. Alors qu’il ressent « lassitude » et « ennui », liées « à une existence toute en longueur » et sans intérêt, c’est-à-dire « stérile », le retournement final se produit. En effet, « c’est quelquefois au moment où tout nous semble perdu que l’avertissement arrive qui peut nous sauver : on a frappé à toutes les portes qui ne donnent sur rien, et la seule par où on peut entrer et qu’on aurait cherchée en vain pendant cent ans, on y heurte sans le savoir et elle s’ouvre ». Le narrateur descend de voiture et entre dans la cour de l’hôtel de Guermantes « en roulant les tristes pensées que je disais ».

b) Les étapes jusqu’au seuil de la révélation

« En roulant les tristes pensées que je disais il y a un instant j’étais entré dans la cour de l’hôtel de Guermantes, et dans ma distraction je n’avais pas vu une voiture qui s’avançait ; au cri du wattman je n’eus que le temps de me ranger vivement de côté, et je reculai assez pour buter malgré moi contre des pavés assez mal équarris derrière lesquels était une remise. Mais au moment où, me remettant d’aplomb, je posai mon pied sur un pavé qui était un peu moins élevé que le précédent, tout mon découragement s’évanouit devant la même félicité qu’à diverses époques de ma vie m’avaient donnée la vue d’arbres que j’avais cru reconnaître dans une promenade en voiture autour de Balbec, la vue des clochers de Martinville, la saveur d’une madeleine trempée dans une infusion, tant d’autres sensations dont j’ai parlé et que les dernières œuvres de Vinteuil m’avaient paru synthétiser. Comme au moment où je goûtais la madeleine, toute inquiétude sur l’avenir, tout doute intellectuel étaient dissipés. Ceux qui m’assaillaient tout à l’heure au sujet de la réalité de mes dons littéraires, et même de la réalité de la littérature, se trouvaient levés comme par enchantement.

« Sans que j’eusse fait aucun raisonnement nouveau, trouvé aucun argument décisif, les difficultés, insolubles tout à l’heure, avaient perdu toute importance. Mais cette fois, j’étais bien décidé à ne pas me résigner à ignorer pourquoi, somme je l’avais fait le jour où j’avais goûté d’une madeleine trempée dans une infusion. La félicité que je venais d’éprouver était bien, en effet, la même que celle que j’avais éprouvée en mangeant la madeleine et dont j’avais alors ajourné de rechercher les causes profondes. La différence, purement matérielle, était dans les images évoquées. Un azur profond enivrait mes yeux, des impressions de fraîcheur, d’éblouissante lumière tournoyaient près de moi et, dans mon désir de les saisir, sans oser plus bouger que quand je goûtais la saveur de la madeleine en tâchant de faire parvenir jusqu’à moi ce qu’elle me rappelait, je restais, quitte à faire rire la foule innombrable des wattmen, à tituber comme j’avais fait tout à l’heure, un pied sur le pavé plus élevé, l’autre pied sur le pavé le plus bas. Chaque fois que je refaisais, rien que matériellement, ce même pas, il me restait inutile ; mais si je réussissais, oubliant la matinée Guermantes, à retrouver ce que j’avais senti en posant ainsi mes pieds, de nouveau la vision éblouissante et indistincte me frôlait comme si elle m’avait dit : « Saisis-moi au passage si tu en as la force et tâche à résoudre l’énigme du bonheur que je te propose. » Et presque tout de suite, je le reconnus, c’était Venise, dont mes efforts pour la décrire et les prétendus instantanés pris par ma mémoire ne m’avaient jamais rien dit et que la sensation que j’avais ressentie jadis sur deux dalles inégales du baptistère de Saint-Marc m’avait rendue avec toutes les autres sensations jointes ce jour-là à cette sensation-là, et qui étaient restées dans l’attente, à leur rang, d’où un brusque hasard les avait impérieusement fait sortir, dans la série des jours oubliés. De même le goût de la petite madeleine m’avait rappelé Combray. Mais pourquoi les images de Combray et de Venise m’avaient-elles, à l’un et à l’autre moment, donné une joie pareille à une certitude et suffisante sans autres preuves à me rendre la mort indifférente [36] ? »

Parcourons analytiquement une ultime fois les étapes de l’expérience proustienne déjà étudiées, avant de découvrir les nouvelles. En fait, elles se mêlent d’étapes nouvellement dessinées.

  1. La sensation du pavé inégal dans la cour de l’hôtel. Précisons d’abord que l’expérience primévale n’est pas la chute, qui est un acte locomoteur, mais, une fois remis d’aplomb, la sensation pédestre d’« un pavé qui était un peu moins élevé que le précédent ». Ensuite, il semble que ce soit la première fois que l’expérience soit tactile, précisément kinesthésique (qui est une sous-espèce du toucher). Est-il signifiant que l’événement déclencheur décisif vienne du sens qui, à mon avis, est le plus intimement connecté avec le cœur ?
  2. Quoi qu’il en soit de la raison d’être de la sensation, elle s’accompagne d’une émotion. Celle-ci présente les caractéristiques habituelles : elle est immédiate (« au moment »), contemporaine de la sensation ; elle appartient à l’espèce de la joie ; elle est intense (le narrateur parle de « félicité ») ; elle écarte tous les sentiments désagréables qui, jusque lors, envahissaient le narrateur (« tout mon découragement s’évanouit », « toute inquiétude sur l’avenir » se dissipe), et avec eux, les représentations négatives (« tout doute intellectuel […] au sujet de la réalité de mes dons littéraires, et même de la réalité de la littérature, se trouvaient levés »), de sorte que le sentiment heureux est pur, dénué de tout mélange avec son contraire ; elle apparaît sans cause, en tout cas sans cause proportionnée avec le présent perceptible (« comme par enchantement ») ; elle est analogue à toutes les autres grandes émotions que nous avons analysées et que le narrateur énumère sans prétendre à l’exhaustivité ni même à la chronologie (puisque la madeleine n’est pas nommée en premier). Mais celle-ci revient à la première place pour enraciner la résolution dont nous allons parler : « La félicité que je venais d’éprouver était bien, en effet, la même que celle que j’avais éprouvée en mangeant la madeleine ». L’ordre (volontaire) requiert l’ordre (intelligible).
  3. En fait, le narrateur précise ici un autre élément : « Un azur profond enivrait mes yeux, des impressions de fraîcheur, d’éblouissante lumière tournoyaient près de moi », une « vision éblouissante et indistincte ». Cette description est embarrassante, car elle est intermédiaire entre sensation et émotion, entre réalité et représentation. Comment la comprendre ? Continuons à faire appel à une anthropologie analytique étrangère à la lettre de Proust, mais non à son esprit et à la res dont il tente de rendre compte avec une admirable fidélité. Partons de l’objet : il est sensible ; il se présente sous son aspect connaissable, plutôt d’ailleurs visuel (hors « fraîcheur », à moins d’en faire un objet par accident de la vue) ; mais il ne correspond à rien d’actuellement présent. Il s’agit donc d’images, c’est-à-dire de représentations issues des sens internes (imagination et mémoire). Celles-ci possèdent quatre caractéristiques : elles surgissent, à l’occasion de cette forte expérience, d’au-delà des sensations externes ; elles sont porteuses d’une forte charge affective ; elles conduisent à reconfigurer l’avenir avec une telle « certitude » que la plus grande peur s’évanouit (elles rendent « la mort indifférente ») ; elles se donnent à connaître comme un appel à lui adressé – voilà pourquoi le narrateur prête à l’image une voix qui le provoque et le convoque : « Saisis-moi au passage »
  4. Après ces deux moments passifs, suit l’active enquête. Mais celle-ci est précédée d’un acte nouveau, non seulement en son explicitation (comme 3.), mais en son existence, en tout cas, en son intensité, un acte de de la liberté éclairée par l’intelligence : une décision d’aller jusqu’au bout de la recherche de l’origine, sans l’abandonner en cours de route. Cette attitude intérieure radicalement nouvelle s’inscrit en rupture avec toutes celles qui avaient présidé aux expériences antérieures. En effet, celles-ci s’étaient toujours accompagnées d’une certaine passivité, plus, d’une résignation, voire, osons-le dire, d’une acédie ; or, cette attitude avait conduit à « ajourne[r] de rechercher les causes profondes ». Mais ici, le narrateur est habité par une résolution inébranlable : « cette fois, j’étais bien décidé à ne pas me résigner à ignorer pourquoi, somme je l’avais fait le jour où j’avais goûté d’une madeleine trempée dans une infusion ».
  5. La quête, elle, va se traduire dans les actes connus de l’attention, de la répétition, et de la focalisation (c’est-à-dire avec abstraction de tout ce qui n’est pas le pavé inégal). L’expérience faite par le narrateur, loin d’être mentale, n’est pas sans rappeler un exercice de pleine conscience, ici tourné vers ce qui se déroule en lui. On peut aussi supposer que, s’étant longuement entraîné depuis des années, le narrateur a acquis des compétences de mindfullness !
  6. Or, le fruit ne manque pas se faire sentir aussitôt : l’acte de mémoire surgit, à savoir le souvenir de « la sensation que j’avais ressentie jadis sur deux dalles inégales du baptistère de Saint-Marc » à Venise. Le retour du passé s’effectue d’abord par similitude (métaphore), puis par association (métonymie), puisque, avec la sensation, c’est tout le contexte qui est conscientisé, et surtout l’émotion de félicité engrammée de manière durable et même définitive, donc stable.

Mais, si le processus intérieur s’est considérablement clarifié, la difficulté n’a fait que reculer. La disproportion entre l’effet qu’est la félicité et la cause a été réduite en passant de la sensation externe à la sensation interne. Toutefois elle demeure démesurée : « pourquoi les images de Combray et de Venise m’avaient-elles, à l’un et à l’autre moment, donné une joie » qui abolit la crainte de la mort ?

c) Les étapes de la révélation

Maintenant vont enfin être révélées les étapes ultimes, l’aboutissemente de la quête qui est le dénouement de l’enquête. Me risquant à systématiser, j’en dénombre trois.

Auparavant, résumons brièvement les faits. Après l’épisode de la cours, et l’expérimentation qui s’en est suivie, le narrateur entre dans l’hôtel de Guermantes et est introduit au premier étage, par un maître d’hôtel, dans un petit salon-bibliothèque. Alors, « un second avertissement vint renforcer celui que m’avaient donné les pavés inégaux et m’exhorter à persévérer dans ma tâche » : un domestique « cogne[r] une cuiller contre une assiette », et « le même genre de félicité que m’avaient donné les dalles inégales m’envahit ». Le narrateur entre dans une réflexion intense, notamment sur l’association : par contiguïté, la plus minime réalité emporte avec elle tout son contexte, donc peut contenir avec elle beaucoup plus grand qu’elle. Mais cette loi est formelle, générale. Demeure l’interrogation cruciale concrète : d’où provient la félicité ? Et le passé est aussi véhément dans son surgissement qu’impatient à se révéler. Autrement dit, ce souvenir n’est en rien cantonné dans le passé ; il se donne à entendre, ainsi que nous le disions comme un appel ; or, un appel ouvre un avenir… La réponse procède en trois temps, qui sont autant de contenus.

1’) La révélation de l’extra-temporel

Lisons le premier contenu de l’expérience :

« Je glissais rapidement sur tout cela, plus impérieusement sollicité que j’étais de chercher la cause de cette félicité, du caractère de certitude avec lequel elle s’imposait, recherche ajournée autrefois. Or, cette cause, je la devinais en comparant entre elles ces diverses impressions bienheureuses et qui avaient entre elles ceci de commun que je les éprouvais à la fois dans le moment actuel et dans un moment éloigné où le bruit de la cuiller sur l’assiette, l’inégalité des dalles, le goût de la madeleine allaient jusqu’à faire empiéter le passé sur le présent, à me faire hésiter à savoir dans lequel des deux je me trouvais ; au vrai, l’être qui alors goûtait en moi cette impression la goûtait en ce qu’elle avait de commun dans un jour ancien et maintenant, dans ce qu’elle avait d’extra-temporel, un être qui n’apparaissait que quand, par une de ces identités entre le présent et le passé, il pouvait se trouver dans le seul milieu où il pût vivre, jouir de l’essence des choses, c’est-à-dire en dehors du temps. Cela expliquait que mes inquiétudes au sujet de ma mort eussent cessé au moment où j’avais reconnu, inconsciemment, le goût de la petite madeleine, puisqu’à ce moment-là l’être que j’avais été était un être extra-temporel, par conséquent insoucieux des vicissitudes de l’avenir. Cet être-là n’était jamais venu à moi, ne s’était jamais manifesté qu’en dehors de l’action, de la jouissance immédiate, chaque fois que le miracle d’une analogie m’avait fait échapper au présent. Seul il avait le pouvoir de me faire retrouver les jours anciens, le Temps Perdu, devant quoi les efforts de ma mémoire et de mon intelligence échouaient toujours [37] ».

  1. Ce contenu s’identifie à l’« extra-temporel ». Dans une grande sobriété et précision de langage, le narrateur argumente inductivement (l’induction étant complète, donc très certaine) : le point commun de toutes les expériences antérieures de mémoire involontaire est la coexistence du passé et du présent. Plus précisément, cette coïncidence n’est pas une réalité extérieure, mais un vécu intérieur du moi. Elle est triplement notifiée : une confusion qui fait « empièter le passé sur le présent » ; une hésitation (suis-je dans le présent ou dans le passé ?) ; le goût d’une communauté entre présent et passé. Or, le temps est par définition différenciation entre passé et présent (et aussi avenir) : ses trois extases ne peuvent se recouvrir. Donc, l’expérience d’un tel empiètement « du passé sur le présent » ne peut se produire qu’en dehors du temps et caractérise, étymologiquement, « un être extra-temporel ».

Le narrateur en déduit trois conséquences. Être dans l’« extra-temporel », c’est « jouir de l’essence des choses », puisque, par leur essence (stable, anhistorique), les choses sont « en dehors du temps ». Cette expérience abolit les inquiétudes de la mort puisque celle-ci se déroule dans le temps. La troisième conséquence est implicite : la félicité. Elle devra être développée.

Enfin, peut-on parler d’une expérience de l’éternel ? Certes, plus loin, le narrateur parle de l’« homme éternel » ou d’un « saut dans l’éternité [38] ». Proust connaît trop ce mot pour que le lourd choix d’un adjectif substantivé, composé et se trouve être un néologisme, ne soit longuement mûri. Sans doute éternité évoque-t-il trop le monde religieux, voire Dieu – que Proust écarte expressément, avec celle d’une survie après la mort, d’un contact avec les défunts, et même d’une entité spirituelle telle que l’âme –. On notera toutefois que, avec un humour involontaire, alors même qu’il écarte le terme si théologiquement signifiant d’« éternel », le narrateur appelle cette expérience de l’entrée dans l’extra-temporel à partir d’une « analogie » entre le présent et le passé, un « miracle », autrement dit un acte que Dieu seul peut accomplir, et de surcroît un don…

2’) La révélation de la félicité

Une crainte pourrait naître : à valoriser ainsi l’extra-temporel, Proust ne propose-t-il pas à l’homme un idéal gnostique, un mépris du temps (donc de la matière qui lui est soumise) et une méprise sur la condition, nécessairement incarnée, de l’homme ? Le développement suivant – le deuxième contenu de l’expérience – va détromper cette prime impression, voire cette objection :

« Rien qu’un moment du passé ? Beaucoup plus, peut-être ; quelque chose qui, commun à la fois au passé et au présent, est beaucoup plus essentiel qu’eux deux. Tant de fois, au cours de ma vie, la réalité m’avait déçu parce que, au moment où je la percevais, mon imagination, qui était mon seul organe pour jouir de la beauté, ne pouvait s’appliquer à elle, en vertu de la loi inévitable qui veut qu’on ne puisse imaginer que ce qui est absent. Et voici que soudain l’effet de cette dure loi s’était trouvé neutralisé, suspendu, par un expédient merveilleux de la nature, qui avait fait miroiter une sensation – bruit de la fourchette et du marteau, même inégalité de pavés – à la fois dans le passé, ce qui permettait à mon imagination de la goûter, et dans le présent où l’ébranlement effectif de mes sens par le bruit, le contact avait ajouté aux rêves de l’imagination ce dont ils sont habituellement dépourvus, l’idée d’existence et, grâce à ce subterfuge, avait permis à mon être d’obtenir, d’isoler, d’immobiliser – la durée d’un éclair – ce qu’il n’appréhende jamais : un peu de temps à l’état pur. L’être qui était rené en moi quand, avec un tel frémissement de bonheur, j’avais entendu le bruit commun à la fois à la cuiller qui touche l’assiette et au marteau qui frappe sur la roue, à l’inégalité pour les pas des pavés de la cour Guermantes et du baptistère de Saint-Marc, cet être-là ne se nourrit que de l’essence des choses, en elles seulement il trouve sa subsistance, ses délices. Il languit dans l’observation du présent où les sens ne peuvent la lui apporter, dans la considération d’un passé que l’intelligence lui dessèche, dans l’attente d’un avenir que la volonté construit avec des fragments du présent et du passé auxquels elle retire encore de leur réalité, ne conservant d’eux que ce qui convient à la fin utilitaire, étroitement humaine, qu’elle leur assigne. Mais qu’un bruit déjà entendu, qu’une odeur respirée jadis, le soient de nouveau, à la fois dans le présent et dans le passé, réels sans être actuels, idéaux sans être abstraits, aussitôt l’essence permanente et habituellement cachée des choses se trouve libérée et notre vrai moi qui, parfois depuis longtemps, semblait mort, mais ne l’était pas autrement, s’éveille, s’anime en recevant la céleste nourriture qui lui est apportée. Une minute affranchie de l’ordre du temps a recréé en nous pour la sentir l’homme affranchi de l’ordre du temps. Et celui-là on comprend qu’il soit confiant dans sa joie, même si le simple goût d’une madeleine ne semble pas contenir logiquement les raisons de cette joie, on comprend que le mot de « mort » n’ait pas de sens pour lui ; situé hors du temps, que pourrait-il craindre de l’avenir [39] ? »

  1. Le narrateur continue à explorer et décrire le contenu de son expérience, ici en sa valence béatifiante. Il est presque impossible d’épuiser la richesse d’un tel texte par une analyse philosophique. Ce serait d’ailleurs présomptueux et tout simplement erroné : ce texte se donne sous une forme littéraire, qui résiste à une systématisation absolue. J’y distinguerai trois perspectives sans donc prétendre exclure d’autres aspects et d’autres approches.
a’) Une perspective subjective ou anthropologique

Le narrateur introduit une nouvelle fonction de l’imagination. Il part de la profonde frustration qui l’habitait auparavant. Pour cela, il se fonde sur deux principes : l’« imagination […] était mon seul organe pour jouir de la beauté » et « la loi inévitable qui veut qu’on ne puisse imaginer que ce qui est absent ». Or, la beauté se donne dans le présent. Donc, le narrateur ne peut pleinement en jouir. D’où l’absence de félicité. Mais l’expérience introduit une révolution et libère une nouvelle potentialité de l’imagination. En effet, elle décloisonne passé et présent, elle les fait communiquer. Dès lors, « l’effet de cette dure loi » se trouve « neutralisé, suspendu, par un expédient merveilleux de la nature ». La deuxième conséquence en est l’accès à une jouissance esthétique encore inédite.

Mais l’effet ne concerne pas seulement une puissance, l’imagination. Il s’étend à tout l’être qui s’en trouve unifié, notamment sous l’impact du temps. Voilà pourquoi le narrateur parle de « vrai moi » et même d’une renaissance (« L’être qui était rené »). Certes, l’allusion à la foi baptismale est transparente ; mais il s’agit d’abord d’une expérience immanente, qu’un bouddhiste décrirait comme un « éveil ». Or, là aussi, la plus grande unité intérieure s’épanouit affectivement en félicité.

b’) Une perspective objective ou cosmologiqu

À cette nouveauté intérieure se joint une nouveauté extérieure concernant les choses. L’expérience introduit une rupture radicale. Avant, les êtres sont fragmentés (« fragments »), utilisés (l’homme « ne conserv[e] d’eux que ce qui convient à la fin utilitaire, étroitement humaine ») et finalement désontologisés (« elle retire encore de leur réalité »). Après, se révèle « quelque chose qui, commun à la fois au passé et au présent, est beaucoup plus essentiel qu’eux deux » : ce que le narrateur appelle « l’essence permanente » [40]. La pire erreur d’interprétation serait de comprendre cette essence de manière platonicienne, c’est-à-dire comme séparée de la réalité sensible qui se donne, a fortiori gnostique, c’est-à-dire comme seule lumineuse, vraie et bonne. En effet, elle présente trois traits : certes, elle est irréductible au sensible et au nunc (comme d’ailleurs au passé) ; mais elle est aussi présente dans les « choses », « habituellement cachée », comme leur permanence ; enfin, lors de certains moments privilégiés – les expériences de mémoire involontaire –, cette essence se révèle ou, comme le dit le narrateur, « se trouve libérée », donc manifeste : non pas qu’elle apparaîtrait dans son être sensible qui demeure irrémédiablement cloisonné entre passé et présent, mais elle se révèle dans le sujet qui, affranchi de ce cloisonnement, goûte la communauté (ce qui est beaucoup plus que la continuité) entre les extases du temps.

Voilà pourquoi, pour donner accès à de « l’extra-temporel », l’expérience n’ouvre pas à de l’extra-matériel, autrement dit, n’invite pas à fuir hors du temps.

Voilà aussi pourquoi cette expérience est béatifiante. En effet, la joie naît lors de la mise en présence du bien. Or, nous avons vu que le moi peut suspendre la séparation des extases du temps ; mais, ce faisant, elle pourrait seulement coïncider avec elle, avec la totalité de ce qu’elle est ; et il se trouve que les choses elles-mêmes possèdent une essence qui transcende aussi cet éparpillement de la durée ; les deux peuvent donc coïncider, devenant source du bonheur que nous savons. Voilà pourquoi « cet être-là [celui qui vit une expérience comme celle de la madeleine ou du baptistère de Saint-Marc] ne se nourrit que de l’essence des choses, en elles seulement il trouve sa subsistance, ses délices ». Là encore, en-deçà de la métaphore eucharistique, que d’aucuns commentateurs ne manqueront pas de lire, il s’agit d’une expérience humaine : le réel nourrit l’homme qui se l’assimile. Il est toutefois richement signifiant pour un chrétien que ce passage, peut-être le plus central de toute la Recherche, contienne une double allusion aux deux sacrements clés de la foi catholique : le baptême qui en est l’origine et l’Eucharistie qui en est l’achèvement.

c’) Une perspective chronologique ou ontochronique.

Enfin, tout ce qui est vécu par le sujet et tout ce qui est observé dans l’objet se traduit dans le temps qui leur est commun. Là encore (et plus encore !), il y a un avant et un après. Avant, le temps est juxtaposé. Le narrateur nomme même très précisément les trois extases du temps, en relation avec les différentes facultés : « Il languit dans l’observation du présent où les sens ne peuvent la lui apporter, dans la considération d’un passé que l’intelligence lui dessèche, dans l’attente d’un avenir que la volonté construit avec des fragments du présent et du passé ». Après, il y a d’abord surgissement d’une autre réalité que le temps, l’extra-temporel : le narrateur, en effet, parle de « l’homme affranchi de l’ordre du temps » et de « l’essence permanente » des choses. Pourtant, il définit aussi son expérience comme celle du « temps à l’état pur », voire il adopte une formule oxymorique, parlant d’« une minute affranchie de l’ordre du temps ». Ne se contredit-il pas ?

Et si, au contraire, il s’exprimait avec plus de précision que le trop rapide terme « extra-temporel » (et, plus loin, « supra-terrestre ») ? Comment réconcilier ces deux affirmations opposées ? Affirmer que le narrateur a fait l’expérience d’une sortie de la juxtaposition des extases du temps, pour entrer dans la saisie de leur intime coordination du temps, donc de ce que Bergson appelle la durée, ne suffit pas à en honorer toute la richesse.

Là encore, la constitution ontophanique permet de sauver la part de vérité des deux interprétations (temporelle et extra-temporelle), tout en les articulant intimement et dynamiquement : oui, le narrateur a fait l’expérience d’un hors-temps, libéré des contraintes de la durée ; mais oui aussi, cet extra-temporel n’est pas intemporel, il se donne dans l’épaisseur du temps, donc du sensible, donc de la beauté telle qu’elle s’offre à nous. Ainsi, loin d’être une évasion hors du temps, l’expérience ici décrite est celle de l’absolu dans l’instant. C’est d’ailleurs ce que confirme sa correspondance [41].

Mais, là encore, cette expérience, si heureuse soit-elle, du « temps à l’état pur » ne saurait suffire pour combler l’homme. En effet, ces expériences sont aussi fugitives qu’inattendues, alors que le bonheur auquel nous aspirons est durable. De plus, nous savons l’importance que le narrateur accorde à celle-ci et combien vive est sa frustration de ne pas être un grand écrivain. Comment donc l’expérience de la mémoire involontaire pourrait-elle combler l’homme si elle le confine dans cette vie sans émissivité ? D’ailleurs, cette « essence permanente » est aussi immuable que le « moi profond qui demeure le même » ; ne risque-t-elle pas de figer la réalité ? Est-ce pour cela que Jean Santeuil dit de cette essence qu’elle « nous trouble parce qu’elle est nous-mêmes [42] » ? En outre, comment conjurer la peur de la mort, surtout pour une personne dont rien ne montre qu’elle croit à une survie, sans rien qui lui survive ? Enfin et peut-être surtout, cette expérience concerne ce qui arrive à l’homme ; or, redisons-le, l’homme n’est pas seulement un être de réceptivité, il est aussi et même d’abord un être d’activité, de donation, voire de création.

3’) La révélation de la création

Aussi un troisième et dernier contenu de l’expérience doit-il intervenir :

« Et, repensant à cette joie extra-temporelle causée, soit par le bruit de la cuiller, soit par le goût de la madeleine, je me disais : ‘Était-ce cela ce bonheur proposé par la petite phrase de la sonate à Swann qui s’était trompé en l’assimilant au plaisir de l’amour et n’avait pas su le trouver dans la création artistique ; ce bonheur que m’avait fait pressentir comme plus supra-terrestre encore que n’avait fait la petite phrase de la sonate l’appel rouge et mystérieux de ce septuor que Swann n’avait pu connaître, étant mort, comme tant d’autres, avant que la vérité faite pour eux eût été révélée. D’ailleurs, elle n’eût pu lui servir, car cette phrase pouvait bien symboliser un appel, mais non créer des forces et faire de Swann l’écrivain qu’il n’était pas’.

« Cependant, je m’avisai au bout d’un moment et après avoir pensé à ces résurrections de la mémoire que, d’une autre façon, des impressions obscures avaient quelquefois, et déjà à Combray, du côté de Guermantes, sollicité ma pensée, à la façon de ces réminiscences, mais qui cachaient non une sensation d’autrefois, mais une vérité nouvelle, une image précieuse que je cherchais à découvrir par des efforts du même genre que ceux qu’on fait pour se rappeler quelque chose, comme si nos plus belles idées étaient comme des airs de musique qui nous reviendraient sans que nous les eussions jamais entendus, et que nous nous efforcerions d’écouter, de transcrire. Je me souvins avec plaisir, parce que cela me montrait que j’étais déjà le même alors et que cela recouvrait un trait fondamental de ma nature, avec tristesse aussi en pensant que depuis lors je n’avais jamais progressé, que déjà à Combray je fixais avec attention devant mon esprit quelque image qui m’avait forcé à la regarder, un nuage, un triangle, un clocher, une fleur, un caillou, en sentant qu’il y avait peut-être sous ces signes quelque chose de tout autre que je devais tâcher de découvrir, une pensée qu’ils traduisaient à la façon de ces caractères hiéroglyphes qu’on croirait représenter seulement des objets matériels. Sans doute, ce déchiffrage était difficile, mais seul il donnait quelque vérité à lire. Car les vérités que l’intelligence saisit directement à claire-voie dans le monde de la pleine lumière ont quelque chose de moins profond, de moins nécessaire que celles que la vie nous a malgré nous communiquées en une impression, matérielle parce qu’elle est entrée par nos sens, mais dont nous pouvons dégager l’esprit. En somme, dans ce cas comme dans l’autre, qu’il s’agisse d’impressions comme celles que m’avait données la vue des clochers de Martinville, ou de réminiscences comme celle de l’inégalité des deux marches ou le goût de la madeleine, il fallait tâcher d’interpréter les sensations comme les signes d’autant de lois et d’idées, en essayant de penser, c’est-à-dire de faire sortir de la pénombre ce que j’avais senti, de le convertir en un équivalent spirituel. Or, ce moyen qui me paraissait le seul, qu’était-ce autre chose que faire une œuvre d’art ? Et déjà les conséquences se pressaient dans mon esprit ; car qu’il s’agît de réminiscences dans le genre du bruit de la fourchette ou du goût de la madeleine, ou de ces vérités écrites à l’aide de figures dont j’essayais de chercher le sens dans ma tête, où, clochers, herbes folles, elles composaient un grimoire compliqué et fleuri, leur premier caractère était que je n’étais pas libre de les choisir, qu’elles m’étaient données telles quelles. Et je sentais que ce devait être la griffe de leur authenticité. Je n’avais pas été chercher les deux pavés de la cour où j’avais buté. Mais justement la façon fortuite, inévitable, dont la sensation avait été rencontrée contrôlait la vérité d’un passé qu’elle ressuscitait, des images qu’elle déclenchait, puisque nous sentons son effort pour remonter vers la lumière, que nous sentons la joie du réel retrouvé. Elle est le contrôle de la vérité de tout le tableau fait d’impressions contemporaines, qu’elle ramène à sa suite avec cette infaillible proportion de lumière et d’ombre, de relief et d’omission, de souvenir et d’oubli, que la mémoire ou l’observation conscientes ignoreront toujours.

« Quant au livre intérieur de ces signes inconnus (de signes en relief, semblait-il, que mon attention explorant mon inconscient allait chercher, heurtait, contournait, comme un plongeur qui sonde), pour sa lecture personne ne pouvait m’aider d’aucune règle, cette lecture consistait en un acte de création où nul ne peut nous suppléer, ni même collaborer avec nous. Aussi combien se détournent de l’écrire [43] »

  1. Le narrateur accède enfin au stade ultime de son expérience et de ce que celle-ci veut lui révéler. Une nouvelle et dernière fois, il repart du point de départ inépuisable, mais nouvellement interprété : la « joie extra-temporelle » découverte au ras du temps.

D’abord, il fait mémoire des impasses, notamment des deux principales impasses incarnées par Swann : « l’amour » et « la création artistique ». Or, la raison finale de les écarter évoque en plein la seule issue : « cette phrase [ne] pouvait […] faire de Swann l’écrivain qu’il n’était pas ». Or, cette raison se concentre dans l’opposition entre « symboliser un appel » et « créer des forces », autrement dit, entre recevoir et donner, dont on a vu que là réside la principale limite du deuxième contenu de l’expérience.

Ainsi se dessine en plein le nouveau contenu. Selon la perspective analytique ici adoptée, il se dédouble en deux volets.

  1. Un paradoxe se lève. D’un côté, cette « vérité nouvelle » et cette « image précieuse » ne se réduisent pas aux « réminiscences », c’est-à-dire à la « sensation d’autrefois ». De l’autre, elles sont pourtant déjà présentes, mais cachées : voilà pourquoi, pour être découvertes, elles exigent « des efforts ». La réponse se concentre dans le terme « signe » (quatre occurrences), ses équivalents (comme « hiéroglyphes »), son champ sémantique (comme « déchiffrer » ou « interpréter ») et, ultimement, le fondement métaphysique déjà exploré qu’est la structure ontophanique, ici relue d’un point de vue épistémologique, comme dipôle d’un signifiant visible accessible et d’un signifié invisible caché que le narrateur est appelé à déchiffrer et révéler.

Mais, objectera-t-on, une telle opération n’est-elle pas une simple répétition ? Le temps perdu que cherche le narrateur, au terme, est retrouvé, et non pas inventé ; or, le préfixe « re » dit l’itération. Certes, l’acte est coûteux, mais le résultat est sans surprise : il s’agit simplement de montrer à la lumière le fond qui auparavant était caché, de redire au présent ce qui était simplement enfoui dans le passé. Or, si elle n’est pas passive, l’opération de répétition est le degré zéro de l’activité.

  1. La réponse doit être résolument négative, et c’est ici qu’intervient le deuxième temps, actif, du narrateur.

(i) Assurément, il s’agit de « faire sortir de la pénombre ». Mais dans ce passage, s’opère une transmutation qui n’est en rien une répétition : « les sensations » deviennent des « lois » et des « idées ». Or, la loi est universelle. Donc, le sensible est hissé au plan spirituel. Aussi le narrateur affirme-t-il, en une superbe formule, qu’il s’agit de les « convertir en un équivalent spirituel ». De fait, la Recherche n’a cessé de l’attester : le narrateur transforme, métamorphose, transfigure (autant de synonymes qui sont pourtant riches de sens) ses observations singulières en lois universelles.

Il est désormais temps d’achever le raisonnement et de nommer le contenu ultime de l’expérience : la création artistique. D’ailleurs, le narrateur, avec une rigueur toute logique, introduit sa prémisse par la conjonction de coordination employée en français pour articuler deux prémisses, « or » : « Or, ce moyen qui me paraissait le seul, qu’était-ce autre chose que faire une œuvre d’art ». Autrement dit, créer. Telle est donc la voie de la félicité cherchée depuis la première page du roman : la création artistique.

(ii) En développant celle-ci, nous allons toucher la conception proustienne de l’art. Elle s’inscrit en faux contre une vision nietzschéenne de l’art comme jaillissement créateur, ou, plus précisément, elle se positionne à égale distance de l’art comme simple imitation de la nature (défaut de créativité) et de l’art comme autopoïèse prométhéenne (confusion de la créativité et de la création).

Positivement, en quoi consiste la création ? Elle rentre génériquement dans le cadre de la connaissance. En effet, du côté de l’objet connu, elle donne accès à la vérité – « une vérité nouvelle ». Dans le seul passage ci-dessus, le terme apparaît pas moins de sept fois. Et nous avons vu (autant que nous allons voir) que, du côté du sujet connaissant, le narrateur ne cesse de faire de la création l’acte des puissances cognitives.

Pour autant, l’acte de création s’oppose à deux autres actes de connaissance. Il se distingue de la sensation. En effet, l’acte créateur porte sur la vie profonde ; or, si celle-ci « est entré[e] par nos sens », il s’agit d’en « dégager l’esprit », ce que les sens sont impuissants à faire. Il se distingue aussi de l’intelligence. En effet, celle-ci « saisit directement [les vérités] à claire-voie dans le monde de la pleine lumière » ; mais ces vérités lumineuses « ont quelque chose de moins profond, de moins nécessaire que celles que la vie nous a malgré nous communiquées en une impression ».

Proust reproduit-il l’opposition bergsonienne de l’intelligence et de l’intuition ? La création ne relèverait-elle pas plutôt d’une autre faculté, comme l’imagination ? En effet, celle-ci doit être capable d’embrasser le sensible et son « esprit ». Toutefois, Proust ne nous dit pas plus de cette instance médiatrice. Pour ma part, j’y vois, plus qu’une faculté, une instance symbolique au sens le plus fort du terme (Karl Rahner, Glotin, Chapelle), proche de ce que dit Maritain au sujet du préconscient spirituel et Siewerth du cœur.

(iii) On pourrait se demander : quelle différence y a-t-il entre cette voie nouvelle (vérité qui est aussi bonheur) sur la création artistique, et la voie ancienne qui déjà, mettait en scène l’œuvre d’art ? Voire on pourrait objecter : le narrateur n’avait-il pas fermé cette voie trompeuse de l’esthétique empruntée par Swann ?

Dans le premier cas, il s’agissait de l’œuvre vue ou entendue, et donc de l’œuvre déjà là ; ici, il s’agit de l’œuvre à produire et donc pas encore présente. Autrement dit, c’est toute la différence entre la contemplation et la création (la poiésis), entre la passivité (l’émotion esthétique face à l’œuvre belle) et l’activité (d’une œuvre, de surcroît, dans la solitude), entre la réception et la donation – et, ontologiquement interprétés, entre passé et avenir.

  1. Une deuxième objection pourrait poindre, concernant l’articulation entre ces deux aspects, passif et actif : ne sont-ils pas juxtaposés ? Je répondrai que le narrateur les articule implicitement. Déjà, ils sont rythmés par la pulsation de la réception et de la donation. De plus, le roman souligne depuis Combray l’importance du donné qu’est la sensation première et le donné qu’est la vérité cachée dans cette sensation. Et, dans ce passage, le verbe « donner » apparaît à trois reprises qui toutes, renvoient à cette donation.

Le couple phénoménologique de l’appel et de la réponse pourrait aussi être convoqué. La sensation serait alors un appel dont la seule réponse adéquate serait la création. De fait, le texte emploie le mot « appel » à deux reprises pour expliciter l’expérience de Swann (peu importe ici qu’elle ait été avortée) ; et cet appel se dit aussi dans l’« effort » que la chose fait « pour remonter vers la lumière ».

Autant la donation que l’appel invitent à poser une question qui, une dernière fois, pourrait se transformer en difficulté : l’acte créateur est-il libre ou doit-il être servilement fidèle à un donné qui le mesure et un appel qui le contraint ? D’un côté, en effet, le narrateur souligne la nécessité : ces sensations (le fait de buter sur les deux pavés de la cour), « je n’étais pas libre de les choisir, qu’elles m’étaient données telles quelles ». De l’autre, il valorise la liberté : pour l’écriture du « livre intérieur de ces signes inconnus », mais déjà pour « sa lecture, personne ne pouvait m’aider d’aucune règle, cette lecture consistait en un acte de création ». D’ailleurs, est solitaire « la création où nul ne peut nous suppléer, ni même collaborer avec nous » ; or, ce qu’un autre peut faire n’est qu’une répétition.

Cette question-objection passionnante touche l’une des interrogations les plus centrales de la dynamique du don – la modalité de ses actes, donation et réception – et, plus encore, la nature de la transformation qui fait passer de la réception, si heureuse soit-elle, à la donation, ici la création, qui seule est pleinement béatifiante.

Proust ne propose bien sûr pas une théorie du don, ni même une réponse à l’objection. Mais il en décrit précieusement le processus, au plus près de sa genèse. Et il observe cette passionnante conjugaison de liberté et nécessité que constitue la création – nouvelle preuve, s’il y en avait besoin, de ce que celle-ci n’est ni création divine (qui est absolument libre et novatrice), ni imitation (qui est absolument contrainte et répétitive). Comme le don, la création n’oblige-t-elle pas à dépasser la dialectique du nécessaire et du contingent ?

Ajoutons que liberté et nécessité se dédoublent. La liberté est, côté sujet, celle du créateur qu’aucune règle n’aide et dont aucune loi ne prédessine son œuvre et, côté objet, celle de la sensation qui se donne à connaître de manière « fortuite ». La nécessité concerne, elle aussi, et le matériau (c’est-à-dire l’objet connu) et l’acte (c’est-à-dire le sujet connaissant). Le matériau est la sensation première, par exemple, le goût de la madeleine ou le bruit de la fourchette ; or, nous avons vu plus haut que c’est le sens caché dans la sensation qui, lui-même, fait « effort pour remonter vers la lumière ». De son côté, l’acte se doit de demeure fidèle : c’est en s’approchant au plus près de la sensation en sa pureté que le créateur peut passer du signifiant présent au signifié passé et, de leur conjonction, au temps pur qui leur est commun. Enfin, ces liberté et nécessité dédoublées s’entrecroisent selon la figure du chiasme célébrée par le dernier Merleau-Ponty : la liberté du sujet s’enracine dans une nécessité qui la précède, alors que la liberté de l’objet ouvre à une nécessité qui en proviendra (l’œuvre).

Désormais, tout l’essentiel est dit. Les 150 dernières pages ne feront que reprendre, détailler et amplifier ces acquis définitifs. Et s’achever sur le temps enfin retrouvé, donc sur la vocation créatrice, achèvement enfin serein de la quête commencée il y a si « longtemps ». Pour la seule joie de la lecture, voici les dernières lignes de la dernière page du dernier roman que, pour une fois, nul commentaire n’accompagnera. Et ce rythme, si cher à l’auteur, demande à être entendu par une lecture à voix haute…

« Je venais de comprendre pourquoi le duc de Guermantes, dont j’avais admiré, en le regardant assis sur une chaise, combien il avait peu vieilli bien qu’il eût tellement plus d’années que moi au-dessous de lui, dès qu’il s’était levé et avait voulu se tenir debout, avait vacillé sur des jambes flageolantes comme celles de ces vieux archevêques sur lesquels il n’y a de solide que leur croix métallique et vers lesquels s’empressent les jeunes séminaristes, et ne s’était avancé qu’en tremblant comme une feuille sur le sommet peu praticable de quatre-vingt-trois années, comme si les hommes étaient juchés sur de vivantes échasses grandissant sans cesse, parfois plus hautes que des clochers, finissant par leur rendre la marche difficile et périlleuse, et d’où tout d’un coup ils tombent. Je m’effrayais que les miennes fussent déjà si hautes sous mes pas, il ne me semblait pas que j’aurais encore la force de maintenir longtemps attaché à moi ce passé qui descendait déjà si loin, et que je portais si douloureusement en moi ! Si du moins il m’était laissé assez de temps pour accomplir mon œuvre, je ne manquerais pas de la marquer au sceau de ce Temps dont l’idée s’imposait à moi avec tant de force aujourd’hui, et j’y décrirais les hommes, cela dût-il les faire ressembler à des êtres monstrueux, comme occupant dans le Temps une place autrement considérable que celle si restreinte qui leur est réservée dans l’espace, une place, au contraire, prolongée sans mesure, puisqu’ils touchent simultanément, comme des géants, plongés dans les années, à des époques vécues par eux, si distantes – entre lesquelles tant de jours sont venus se placer – dans le Temps [44] ».

5) Évaluation

L’analyse proustienne est riche d’une anthropologie et même d’une éthique, non sans toutefois lui être adéquate. Comme toute enquête, elle présente des lumières et des ombres.

a) Les lumières

Notre analyse permet d’écarter une interprétation courante de Proust, notamment fondée sur les longues réflexions dans Noms de pays : le pays, selon laquelle notre « je » prétendument constant et homogène n’est en réalité qu’un agrégat de « moi » successifs autant que disparates. Tout au contraire, nous avons vu que le happy end du temps retrouvé, qui est celui de la création artistique, ne peut émerger qu’à partir du happy beggining du souvenir béatifiant ; or, autant la création ouvre l’avenir, autant le souvenir s’enracine dans le passé ; donc, l’expérience décrite par Proust est celle d’une continuité temporelle. Dans un passage d’À l’ombre des jeunes filles en fleurs analysé ci-dessus, le narrateur parle de « retrouver l’être que nous fûmes [45] », ce qui n’aurait pas de sens si « l’être » du je ne demeurait au-delà de la succession des moi. Or, une dernière fois, la loi ontochronique assure que ce continuum chronologique renvoie à la stabilité ontologique d’une identité, c’est-à-dire d’un fond qui, pour être stable et identique, n’en est pas moins réceptacle et source d’événements historiques. Notre auteur n’a-t-il pas écrit cette phrase de portée métaphysique : « la volonté qui est le serviteur, persévérant et immuable [46] » ?

Par ailleurs, Proust décrit avec finesse et persévérance une vérité que la psychologie montrera toujours plus : notre identité se construit à partir d’expériences fondatrices, heureuses, mais aussi malheureuses, qui inscrivent leur empreinte en profondeur dans notre mémoire et préparent l’avenir ; plus encore, il montre que cette identité requiert de rendre le passé présent, et aussi de rendre présent l’avenir.

b) Les ombres

L’expérience longuement exposée par Proust n’est pas sans présenter aussi des limites. Puisqu’il s’agit d’un cheminement personnel et spirituel, il est possible de l’évoluer à partir de la grille que propose Kierkegaard. Le narrateur qui est immergé dans le premier stade de l’existence, en expérimente toutes les formes, esthétique et érotique, en éprouve tous les affects, en souffre toutes les illusions. Péniblement, mais victorieusement, il s’élève jusqu’au stade éthique, découvrant la valeur du renoncement et surtout celle du dépassement de soi dans la création. En revanche, il ne va pas jusqu’au terme de ce stade qui est l’engagement du mariage. A fortiori, sa visée immanentiste, son refus obstiné de la transcendance (religieuse), interdit au narrateur d’accéder au stade religieux.

Pour le dire autrement, si authentique, si profond, soit l’itinéraire décrit par le personnage central de La recherche, il part de soi et arrive à soi. Il manque donc l’autre et le Tout-Autre. La raison de ces deux manques est unique : Proust décrit à merveille la dynamique du don, mais jamais il ne remonte au donateur. Aussi la dynamique de fond n’est-elle pas celle de la gratitude, mais celle du bonheur sans cesse chassé et toujours se dérobant.

1’) Le manque de l’amour de l’autre

L’amour est don à l’autre. Or, nous avons dit plus haut que Proust estime l’amour impossible : il ne peut que se transformer en son contraire que sont la jalousie et la haine. Ce point fut trop étudié pour qu’il vaille la peine de le montrer longuement. La parole terrible de Swann sur Odette sur laquelle s’achève Du côté de chez Swann résume le pessimisme révélateur de la conception proustienne de l’amour : « Dire que j’ai gâché des années de ma vie, que j’ai voulu mourir, que j’ai eu mon plus grand amour, pour une femme qui ne me plaisait pas, qui n’était pas mon genre [47] ! ». Laissons Deleuze nous expliquer la déconstruction proustienne de l’amour :

« Devenir amoureux, c’est individualiser quelqu’un par les signes qu’il porte ou qu’il émet. C’est devenir sensible à ces signes, en faire l’apprentissage […]. Il se peut que l’amitié se nourrisse d’observation et de conversation, mais l’amour naît et se nourrit d’interprétation silencieuse. L’être aimé apparaît comme un signe, une “âme”, il exprime un monde possible inconnu de nous. L’aimé implique, enveloppe, emprisonne un monde, qu’il faut déchiffrer, c’est-à-dire interpréter. Il s’agit même d’une pluralité de mondes ; le pluralisme de l’amour ne concerne pas seulement la multiplicité des êtres aimés, mais la multiplicité des âmes ou des mondes en chacun d’eux. Aimer, c’est chercher à expliquer, à développer ces mondes inconnus qui restent enveloppés dans l’aimé. C’est pourquoi il nous est si facile de tomber amoureux de femmes qui ne sont pas de notre “monde”, ni même de notre type. C’est pourquoi aussi les femmes aimées sont souvent liées à des paysages, que nous connaissons assez pour souhaiter leur reflet dans les yeux d’une femme, mais qui se reflètent alors d’un point de vue si mystérieux que ce sont pour nous comme des pays inaccessibles, inconnus […].

« Il y a donc une contradiction de l’amour. Nous ne pouvons pas interpréter les signes d’un être aimé sans déboucher dans ces mondes qui ne nous ont pas attendu pour se former, qui se formèrent avec d’autres personnes, et où nous ne sommes d’abord qu’un objet parmi les autres. L’amant souhaite que l’aimé lui consacre ses préférences, ses gestes et ses caresses. Mais les gestes de l’aimé, au moment même où ils s’adressent à nous et nous sont dédiés, expriment encore ce monde inconnu qui nous exclut. L’aimé nous donne des signes de préférence ; mais comme ces signes sont les mêmes que ceux qui expriment des mondes dont nous ne faisons pas partie, chaque préférence dont nous profitons dessine l’image du monde possible où d’autres seraient ou sont préférés. […] La contradiction de l’amour consiste en ceci : les moyens sur lesquels nous comptons pour nous préserver de la jalousie sont les moyens mêmes qui développent cette jalousie, lui donnant une espèce d’autonomie, d’indépendance à l’égard de notre amour [48] ».

Ajoutons toutefois, pour tempérer ce pessimisme, que l’impossibilité de l’amour n’est pas d’abord une critique de l’amour, mais une critique de celui qui aime (trop défaillant narcissiquement, il est secrètement à la recherche de lui pour se centrer sur le bien de l’autre). De même que le souvenir est sans fond, de même l’amour est sans forme. De plus, selon Proust, la création artistique n’est possible qu’au nom de la solitude, donc du plus rude des sacrifices, y compris celui de l’amitié.

2’) Le manque d’ouverture au Tout-Autre

Dans un coup de force très volontariste qui lui fait exclure toute transcendance, l’auteur a pris parti pour l’immanence. Le meilleur témoignage de cette forclusion volontaire du religieux en est l’impossibilité où se trouve le narrateur de s’ouvrir à un amour ou même une amitié gratuite et heureuse. Un deuxième signe de cette éclipse du divin réside dans le recyclage du langage religieux (outre les exemples déjà donnés, l’expression dans un des derniers passages cités : « résurrections de la mémoire [49] ») accompagné du déni de son référent transcendant [50].

De même que Heidegger a génialement retrouvé l’être, mais se refuse à remonter jusqu’à l’Être, de même Proust a retrouvé la dynamique du don, de cette origine cachée dans le passé et toujours présente dans les plis du secret, mais dans un anonymat qui le ferme au Mystère. C’est ce qu’il nous faut évoquer en conclusion.

Malgré tout, il n’est pas impossible de trouver des traces d’ouverture vers une transcendance. En voici un exemple. Nous avons pu nous réjouir, par exemple, de l’allusion aux sacrements du baptême et de l’Eucharistie dans le passage central du Temps retrouvé. Celle-ci se retrouve de la manière la plus inattendue au détour d’un passage de Albertine disparue (La fugitive). Nous savons l’importance de l’écriture chez Proust : identique à la création artistique, c’est en elle que la quête s’achève et que le temps est retrouvé. Elle est confirmée par son corrélat obligé qu’est la lecture, à laquelle notre auteur a consacré un essai fameux : « La lecture est au seuil de la vie spirituelle ; elle peut nous y introduire : elle ne la constitue pas [51] ». Or, il y a dans l’écrit quelque chose de l’acte eucharistique, ainsi que Marcel Proust l’a pressenti et explicité [52]. Sans reprendre tout le passage, relevons brièvement le partim non diversae et le partim diversae de l’analogie.

Commençons par le même. D’abord, dans l’écrit s’attarde quelque chose de l’origine, ici matérielle : « encore chaud et humide de la presse récente et du brouillard du matin ». Mais, plus encore, il se dit quelque chose de l’origine unique, du monde présent dans l’esprit de l’auteur. Ensuite, Proust compare le journal à l’Eucharistie en sa nature même, puisqu’il parle du « pain spirituel qu’est un journal ». Pas seulement parce qu’il est apporté avec le petit déjeuner, se trouve sur le même plateau que le café au lait et les croissants. La comparaison vaut aussi pour sa destination qui est la communication : « le miracle de la multiplication de ma pensée [53] » ; « pain miraculeux, multipliable, qui est à la fois un et dix mille, qui reste le même pour chacun tout en pénétrant innombrable, à la fois dans toutes les maisons [54] ». Enfin, ils convergent dans la finalité qui est la communion : en effet le journal est voué à être touché. Marcel envoie Françoise chercher d’autres exemplaires « pour toucher du doigt le miracle de la multiplication de ma pensée [55] ».

Soulignons maintenant le différent au sein de l’analogie. Le journal n’est pas présence réelle de la pensée, de l’esprit de Proust : les images qu’il a voulu retranscrire ne sont pas dans les mots, « elles n’y sont pas [56] ». Il faut en revenir à la première version des pages de La fugitive où Proust montre au total le vide. Mais celui-ci va trop loin : le signifié dort bien dans le signifiant (même si l’on s’acharne à dire le contraire) ; toutefois pas sous mode substantiel. De fait, ce qui est ici donné dans la lettre ne sera jamais totalement adéquat à ce que l’esprit de Proust a voulu offrir. [57]

6) Synthèse à la lumière de la dynamique du don

a) Originalité

Assurément, Proust n’est pas le premier homme de lettres à se passionner pour ces phénomènes de réminiscence. Lui-même en est si peu dupe que, dans la deuxième partie du Temps retrouvé, il énonce trois illustres prédécesseurs :

« N’est-ce pas à mes sensations du genre de celle de la madeleine qu’est suspendue la plus belle partie des Mémoires d’Outre-Tombe : ‘Hier au soir je me promenais seul… je fus tiré de mes réflexions par le gazouillement d’une grive perchée sur la plus haute branche d’un bouleau. À l’instant, ce son magique fit reparaître à mes yeux le domaine paternel ; j’oubliai les catastrophes dont je venais d’être le témoin et, transporté subitement dans le passé, je revis ces campagnes où j’entendis si souvent siffler la grive.’ Et une des deux ou trois plus belles phrases de ces Mémoires n’est-elle pas celle-ci : ‘Une odeur fine et suave d’héliotrope s’exhalait d’un petit carré de fèves en fleurs ; elle ne nous était point apportée par une brise de la patrie, mais par un vent sauvage de Terre-Neuve, sans relation avec la plante exilée, sans sympathie de réminiscence et de volupté. Dans ce parfum, non respiré de la beauté, non épuré dans son sein, non répandu sur ses traces, dans ce parfum chargé d’aurore, de culture et de monde, il y avait toutes les mélancolies des regrets, de l’absence et de la jeunesse [58].’ Un des chefs-d’œuvre de la littérature française, Sylvie, de Gérard de Nerval, a, tout comme le livre des Mémoires d’Outre-Tombe relatif à Combourg, une sensation du même genre que le goût de la madeleine et ‘le gazouillement de la grive [59]‘. Chez Baudelaire enfin, ces réminiscences, plus nombreuses encore, sont évidemment moins fortuites et par conséquent, à mon avis, décisives. C’est le poète lui-même qui, avec plus de choix et de paresse, recherche volontairement, dans l’odeur d’une femme par exemple, de sa chevelure et de son sein, les analogies inspiratrices qui lui évoqueront ‘l’azur du ciel immense et rond [60]‘ et ‘un port rempli de voiles et de mâts [61][62] ».

Toutefois, Proust se distingue de ces autres romanciers du siècle précédent : de Baudelaire, en ce qu’il explore la mémoire involontaire ; de Chateaubriand et Nerval, en ce qu’il explore les mécanismes de cette mémoire.

b) Proposition de relecture

L’on pourrait tenter de synthétiser ces différentes analyses en un tableau synoptique, nécessairement appauvri :

Extases du temps Présent Passé Avenir
Actes Sensation

Emotion

Souvenir

Décision d’en rechercher l’origine

Création artistique
Puissances Sens externes

Affectivité

Mémoire

Liberté

Intelligence

Imagination (créatrice)
Marqueur affectif Joie Félicité Energie créative
Marqueur spatial Centre Derrière et intériorité Supérieur et en avant
Structure (immanente) de l’être Apparition visible Fond secret Au-delà encore caché
Vertus (éthique proustienne) Attention Persévérance

Vérité

Renoncement

Générosité

Équivalent théologal Foi Espérance Charité
Dynamique du don Don 2 Don 1 Don 3

Commentons la dernière ligne. Elle présuppose connue la valse de l’amour-don : réception (don 1), appropriation (don 2) et donation ou reddition (don 3). Or, la valeur insigne de l’œuvre proustienne tient d’abord au fait irréfutable de l’expérience décrite, de sa relecture cent fois reprise, cent fois éprouvée ; ensuite, à la profondeur très fine de l’analyse constamment approfondie qu’il nous propose, avec une opiniâtreté qui force l’admiration (et l’imitation) ; enfin, à ce qu’elle nous révèle de la dynamique intime de l’homme, en l’occurrence, à ce qu’elle s’éclaire du processus ternaire du don qu’en retour, elle confirme et enrichit. Montrons-le brièvement.

Tout d’abord, si Proust part du deuxième moment du don, c’est que son point de départ est l’expérience vécue, donc le présent.

Ensuite, l’auteur de La recherche fait une expérience répétée d’événements-dons qui lui sont offerts sans mérite ni même attente. Nous en avons nommé, chemin faisant, quelques notes : la contingence, le caractère involontaire, fondateur, la joie imprenable. Nous avons par exemple relevé, dans l’épisode de la madeleine, les éléments soulignant la gratuité du souvenir. Ajoutons que la description faite par le narrateur du surgissement du passé procède selon une loi de diffusion intérieure à partir d’un centre – autrement dit une loi d’autocommunication s’organisant autour d’un noyau actif.

De plus, il s’efforce d’épouser au plus près ce qui, dans le don demeure le plus mystérieux, à savoir la transformation du don 1 en don 3, c’est-à-dire la transformation de l’appel contenu dans ses expériences que j’ai qualifiées de fon(damen)tales en vocation d’écrivain. Cela suppose de remonter très profondément dans le cœur. Proust échappe d’abord à toutes les tentations contemporaines, post-nietzschéennes, de délier l’acte artistique de son arrimage récepteur, d’en faire un équivalent de la création divine ex nihilo. Sa fidélité marmoréenne à l’expérience, qui s’accompagne de cet étonnant exercice de pleine conscience, est d’abord une fidélité au donné qui toujours le précède et que jamais il ne peut contrôler. Dans ce sens, il se dit, au-delà de la ténacité, une humilité.

Enfin, nous avons vu que la compréhension proustienne du don originaire (don 1) s’enrichit de la lecture synchronique proposée par la constitution ontophanique. Elle pourrait être éclairée d’un rapprochement avec la conception augustinienne de la memoria (et peut-être l’a-t-on déjà tenté). Elle explique aussi la mémoire involontaire par une voie différente relevée que celle empruntée par Proust (et peut-être plus profonde) : si nous n’avons pas accès à ses souvenirs primordiaux, ce n’est pas seulement parce qu’ils risqueraient de s’affaisser, de se banaliser dans la morne habitude, mais parce que notre conscience est toujours en retard sur la donation originaire. En retour, toutes les fines analyses de Proust sur le caractère inopiné du retour du souvenir enfoui, sur les résistances à toute introspection directe, confirment et enrichissent ce que Pierre Gibert appelle l’inconnue du commencement, c’est-à-dire le secret de l’origine.

c) Reprise de l’évaluation

Cette relecture à partir du don permet non seulement de comprendre, mais d’évaluer de manière inédite cette recherche. Nous venons de dire la lumière très grande et très fiable qu’elle apporte à la dynamique humaine.

Assignons maintenant la limite, pour moi, majeure, de cette quête. Comment ne pas en noter l’individualisme et sa suspicion à l’égard de la communion (d’amour ou d’amitié) ? La raison principale en est que, avant même l’exclusion du donateur, l’expérience originaire n’est pas reconnue pour ce qu’elle est, à savoir un don : certes, Proust en honore la surprise imméritée et immaîtrisable, le fruit de joie ; mais il ne transforme jamais explicitement ce donné en don. L’on peut trouver cent raisons, toutes plus crédibles les unes que les autres, dans sa biographie, dans sa conception romantique de l’amour, dans le discrédit qu’il accorde à celui-ci. Au fond, si Proust en a perçu la contingence de la mémoire involontaire, donc le caractère événementiel (au sens où Heidegger parle d’Ereignis, et non sans similitude avec ce dernier), il n’a pas converti cette contingence en gratuité. Dès lors, comment pourrait-il passer du datum (le cadeau) au donum (la donation), puis du donum au Dator et, enfin, du Dator à l’amor qui en est la source ultime, cachée et cordiale ? Or, la dynamique la plus intime du don est celle qui convertit, c’est-à-dire transforme, le don reçu du cœur du donateur en don offert en retour par le bénéficiaire, selon la pulsation résumée en Mt 10,8, dont l’âme est la reconnaissance. Ne nous étonnons donc pas de ce que Proust identifie le bonheur à la voie solitaire – et si fragile – de la création artistique. Si l’auteur de La recherche a si finement analysé le processus de métamorphose interne opéré par le don de la beauté reçue en beauté créée, il n’a pas perçu que la raison la plus profonde de la joie éprouvée dans la mémoire involontaire ne vient pas de la promesse de création active, mais de la gratitude à l’égard de la création (le bonheur indû d’être né) du « créateur » participé qu’est l’artiste.

d) Confirmation

Une confirmation de cette relecture de l’expérience fon(damen)tale à partir du don, en elle-même et dans son évaluation, réside dans la conception du temps développée dans La Recherche. Je souhaiterais brièvement montrer que, si l’unité intérieure est rythmée par la dynamique du don, elle est davantage centrée sur le temps intériorisé, qui s’unifie dans son cœur le plus profond. Autrement dit, Proust se centre sur le deuxième moment du don, l’amputant en amont de la gratuite réception et en aval de la gratuite reddition.

Pour l’établir, je partirai de la précieuse indication de Renée de Smirnoff [63], selon laquelle le temps proustien adopte trois configurations.

1’) Un temps linéaire

De prime abord, le temps de la Recherche est linéaire. Grosso modo, les romans semblent suivre l’ontogenèse du narrateur : l’enfance (« Combray »), l’adolescence et la jeunesse (À l’ombre des jeunes filles en fleur), l’âge adulte (Le côté de Guermantes, Sodomœ et Gomorrhe, La Prisonnière, La Fugitive), et enfin l’âge mûr et la mort (Le temps retrouvé).

Cet ordre temporel personnel est confirmé par l’arrière-fond politique sur lequel se déroule l’ouvrage : il commence avec la fin du xixe siècle, continue avec ce que l’on a appelé La Belle Epoque, qui couvre les années 1900, se poursuit avec l’affaire Dreyfus et la Grande Guerre, pour se terminer avec l’effondrement social et politique au terme de celle-ci, en 1918. Certes, les allusions sont rares et les points de repères datés encore plus rares.

Le récit englobe ainsi quatre générations de visages : dans les premières décennies du xixe siècle, la grand-mère, personnage important, dont nous avons évoqué le deuil, et des amis comme Mme de Villeparisis ; au milieu du siècle, Swann, Odette, les Verdurin, les Guermantes, Charlus ; nés vers 1870-1875, le narrateur et ses amis, Gilberte, Albertine, Robert de Saint-Loup ; enfin, au passage du siècle, Melle de Saint-Loup, la fille de Gilberte, qui est donc le plus jeune personnage du roman.

2’) Un temps circulaire

Mais ce temps linéaire ne rythme pas à lui seul la chronologie du roman. Au contraire, la linéarité est constamment transgressée par des arrêts, des retours en arrière. Reprenons de manière ramassée certaines analyses proposées ci-dessus.

  1. Partons de deux épisodes très similaires, le premier au début du roman, le second au terme. Le premier, raconté par Combray, est celui de la madeleine. Résumons-le brièvement. 1. Le narrateur rentre chez lui à la fin d’une journée d’hiver et, pour se réconforter, prend une tasse de thé dans laquelle il trempe un morceau de madeleine. 2. Dans ce même présent, il fait soudain une bouleversante expérience affective : il se sent soudain envahi par un bonheur aussi intense que bref. 3. Cette expérience affective l’ouvre alors au passé, lui rappelle le goût du petit morceau de madeleine que sa tante Léonie trempait dans son infusion et offrait au petit enfant de Combray qu’il était. Avec ce souvenir, d’autres images de l’enfance jusque-là oubliées ressurgissent. Il vaut la peine de lire la dernière phrase, typiquement proustienne, où le narrateur explique à partir d’une métaphore comment un simple acte présent déploie, déplie tout un univers qu’il croyait à jamais disparu :

« Et, comme dans ce jeu où les Japonais s’amusent à tremper dans un bol de porcelaine rempli d’eau, de petits morceaux de papier jusque-là indistincts qui, à peine y sont-ils plongés, s’étirent, se contournent, se colorent, se différencient, deviennent des fleurs, des maisons, des personnages consistants et reconnaissables, de même amintenant toutes les fleurs de notre jardin et celles du parc de M. Swann, et les nymphéas de la Vivonne, et les bonnes gens du village et leurs petits logis et l’église et tout Combray et ses environs, tout cela qui prend forme et solidité, est sorti, ville et jardins, de ma tasse de thé [64] ».

On comprend dès lors que l’intention profonde de Proust est de comprendre pourquoi ce temps fut perdu et surtout de le retrouver. D’où le titre. Mais il y a plus.

  1. Le second moment, narré dans Le Temps retrouvé, est celui du pas trébuché dans l’hôtel de Guermantes. Pour être un peu moins fameux, il n’en est pas moins essentiel, puisqu’il ouvre à l’avenir et surtout à la finalité. On y retrouve la même succession initiale : 1. Au présent, le narrateur qui se rend à une réception trébuche sur un pavé de la cour de l’hôtel de Guermantes ; 2. Par une expérience de mémoire affective, il se trouve reporté des années en arrière alors qu’il trébuche sur un autre sol, celui du baptistère de Saint-Marc à Venise ; 3. Retour au présent, désormais au plan affectif, Marcel ressent une impression intense de bonheur fulgurant ; 4. Ce bouleversement affectif permet de faire remonter le souvenir non seulement des circonstances passées, mais de son moi passé et de sa permanence : le souvenir et le je demeurent enfouis, intacts, au fond de lui ; 5. Enfin, s’opère en lui la révélation : cette vie qui sommeille en lui mérite d’être racontée ; il comprend alors qu’il doit devenir écrivain et raconter cette si étrange aventure.

Telle est la finalité de La Recherche : non pas raconter le passé, mais expliquer « l’histoire d’une vocation littéraire enfin révélée ».

Or, les cinq temps distingués dans l’expérience finale et déjà ébauchés dans l’expérience initiale de la madeleine sont rythmés par la dynamique du don. C’est ce que fait soupçonner la conjugaison des temps passé, présent et futur. Plus ontologiquement, le narrateur fait l’expérience que son présent est non seulement en relation avec le passé, mais fondé sur lui. En effet, ces événements décisifs demeurent intacts, enfouis dans le passé, et surgissent à la faveur d’un événement semblable ; or, le propre de l’origine est de demeurer présente, intacte autant que secrète. Par ailleurs, ces événements ne sont pas extérieurs, mais intérieurs : ils reposent dans la mémoire. Or, le cœur est le « lieu » de réception du don originaire. Proust nous décrit donc une expérience du cœur. Certes, le passé remonte à la faveur des lois de similitude et de contiguïté ; mais ce jeu d’association est la condition d’apparition, il ne constitue pas son contenu. C’est de son être profond que Proust fait l’expérience. Enfin, cette expérience ne s’achève pas avec cette coïncidence avec soi, d’ailleurs bien fugitive et bien fragile ; elle ouvre à une fécondité artistique. Comme si la générosité du don originaire était un appel à une autre générosité.

Enfin, l’expérience affective n’a rien d’anodin. Nous avons vu que chaque moment s’accompagne d’un vécu affectif ; en l’occurrence la joie signale la survenue d’une nouveauté comme d’un accomplissement. Or, telle est l’expérience de bonheur : au fond, si le narrateur accorde une telle importance au surgissement de ce passé, cela tient d’abord à la réalité du bonheur vécu et surtout à la promesse de bonheur à venir. S’il veut comprendre, c’est pour revivre cette félicité.

  1. Que se passe-t-il dans l’entre-deux qui sépare le début de la fin de l’œuvre ? l’auteur est à la recherche du temps perdu, d’autres expériences présentes faisant remonter le souvenir passé. Tel est par exemple le cas de l’épisode des clochers de Martinville. 1. Le narrateur se promène en voiture à cheval dans la campagne normande lorsque soudain il a l’impression que les clochers dansent sur l’horizon au rythme des sinuosités de la route. 2. Il ressent alors une joie : « la félicité que je venais d’éprouver était bien en effet la même que celle que j’avais éprouvée en mangeant la madeleine ». 3. Or, il a l’impression qu’une découverte affleure. Mais finalement rien n’arrivera. 4. Néanmoins, pour la première fois, le narrateur sent le besoin d’écrire en vue de relater cet événement rare. Autant l’épisode de la madeleine manque la naissance de la vocation d’écrivain, donc l’avenir, autant cet épisode est amputé de l’enracinement dans le passé. En tout cas, la phrase sur la madeleine montre bien que la restitution de cet événement primordial qu’est le temps perdu, commande tout le travail d’écriture et dispose le maillage de la narration.

Ajoutons que ces phénomènes de mémoire ne sauraient être commandés. Proust reprochait d’ailleurs à Bergson de ne pas avoir su distinguer mémoire volontaire et mémoire involontaire [65]. En tout cas, ces surgissements du passé apparaissent brutalement. Or, toute joie imprévisible est le signe d’une grâce imméritée. Il nous est donc à nouveau signifié que nous sommes face à un don originaire.

3’) Un temps répétitif

Le redoublement, la répétition sont constants chez Proust. Cela peut donner l’impression d’une contre-créativité, le contraire d’un temps vécu à partir de la liberté fondamentale, du cœur profond. Différents exemples le montrent. L’amour du narrateur pour Gilberte ressemble étrangement et cruellement à son amour pour Albertine. Leur déroulement converge aussi : même cristallisation initiale, suivie par les mêmes tourments de jalousie et finalement par la même déception. De plus, les deux personnages présentent bien des traits de caractère en commun : Albertine et Gilberte sont pleines de vitalité ; face à un Marcel plutôt malingre, elles joignent le regard effronté au geste hardi. Il n’est pas jusqu’aux prénoms dont la syllabe centale est phonétiquement identique ; or, l’inconscient est régi par la loi des chaînes métaphorico-métonymique des signifiants.

Ce qui est vrai de l’amour l’est aussi de l’art. La figure de l’esthète est aussi dédoublée dans le double portrait de Swann et de Charlus, dont chacun a joué un rôle important dans le parcours du narrateur : faut-il rappeler que Swann se prénomme Charles ? Et ce visage de l’amateur d’art bénéficiera ensuite de multiples variations en fonction des différents arts : Bergotte pour la littérature, Elstir pour la peinture, Vinteuil pour la musique et la Berma pour la tragédie. De même, certains arts sont eux-mêmes dédoublés. C’est ainsi que deux soirées concernant la musique se répondent de manière quasi contrapuntique : l’exécution de la sonate de Vinteuil, lors de la soirée chez Madame de Saint-Euverte est comme répétée lors du splendide septuor donné à la soirée Verdurin dans La prisonnière. La répétition est d’autant plus saisissante que ces deux passages-clés sont distribués sur l’ensemble de La Recherche.

Pour autant cette réduplication n’est pas stérile écho. Elle est liée à une théorie de la connaissance. Elle n’est pas sans relation avec le fécond concept kierkegaardien de répétition : ce que le penseur danois dit de la liberté, Proust le dit de la connaissance. « Selon Proust, on ne peut approcher de la connaissance d’un être ou d’une chose que par appréhensions répétées de l’objet, en multipliant les angles de vue, les retours différents sur l’objet ». Or, ces approches répétées qui procèdent par vagues successives permettent des « approfondissements puissants [66] ». C’est donc que la répétition est au service d’une lecture qui va du cœur au cœur du réel. Elle permet le retour de ce qui est enfoui beaucoup plus sûrement qu’une fidélité chronologique qui en reste le plus souvent à la surface du réel. Proust nous apprend ainsi à rejoindre ce qui est enfoui en nous.

4’) Reprise dans les termes de la philosophie du don

Connectons ce qui vient d’être dit à la dynamique du don en montrant que Proust se centre sur le moment médian. Qu’est-ce qui assure l’unité de cette œuvre unique par l’ampleur et la profondeur, de cette « composition à large ouverture de compas », selon le mot de Proust ? La Recherche est un roman de la conscience et du cœur, autrement dit du don à soi, et non un roman de la gratitude et de la générosité.

a’) Un roman de la conscience

Il est clair que, pour notre auteur, la conscience n’a rien de figé. Plus encore, elle est une succession discontinue d’états : « Tant une passion – écrit-il – est en nous comme un caractère momentané et différent qui se substitue à l’autre et abolit les signes jusque-là invariables par lesquels il s’exprimait [67] ! » Pour autant, ainsi que nous l’avons vu, la conscience requiert une permanence. C’est ainsi que Proust parle de ce « personnage intermittent, ne reprenant vie que quand se manifeste quelque essence générale [68] ».

Le style de Proust est bien révélateur de cet enroulement de la conscience autour du moi. Prenons un exemple parmi beaucoup, le passage fameux où le héros passe de la contemplation extatique des aubépines de Combray à d’autres fleurs et bien d’autres images :

« Je poursuivais jusque sur le talus qui, derrière la haie, montait en pente raide vers les champs, quelque coquelicot perdu, quelques bluets restés paresseusement en arrière, qui décoraient çà et là de leurs fleurs comme la bordure d’une tapisserie où apparaissait clairsemé le motif agreste qui triomphera sur le panneau ; rares encore, espacés comme les maisons isolées qui annoncent déjà l’approche d’un village, ils m’annonçaient l’immense étendue où déferlent les blés, où moutonnent les nuages, et la vue d’un seul coquelicot hissant au bout de son cordage et faisant cingler au vent sa flamme rouge, au-dessus de la bouée graisseuse et noire, me faisait battre le cœur, comme au voyageur qui aperçoit sur une terre basse une première barque échouée qui répare un calfat, et s’écrie, avant de l’avoir vue : ‘la Mer !’ [69] ».

Le point de départ est un coquelicot perdu. Celui-ci évoque alors, par contiguïté et similitude, d’autres images qui se multiplient à profusion : tapisseries, villages, champs de blé, nuages, bord de mer. Or, ces images sont simultanées. C’est donc qu’elles relèvent de la seule conscience et que celle-ci est un flux partant des impressions immédiates. La recherche du temps perdu est aussi une recherche de la conscience intérieure.

b’) Un roman du cœur

Ici réside l’originalité ultime de l’œuvre de Proust, roman véritablement révolutionnaire qui mérite d’être compté parmi les plus grands du xxe siècle [70] : la durée de la conscience n’épouse pas le rythme du temps calendaire qu’emprunte habituellement la chronologie. De fait, un temps évoque pour nous d’autres temps ; cette pluralisation est redoublée par sa relation étroite au lieu qui favorise le surgissement d’autres temps. Par exemple, on sait l’importance des chambres dans La Recherche. Dans la rêverie inaugurale de tout le roman, le narrateur évoque plusieurs chambres liées à des lieux et des époques divers.

Mais ces relations sont-elles purement anarchiques ? Déjà, la mémoire est la faculté du temps ; or, on sait que, à l’instar de l’imagination, elle obéit à des lois d’association par concomitance et similitude. Mais ces lois pourraient jouer au hasard. En réalité, elles-mêmes obéissent à une logique plus radicale. Renée de Smirnoff parle « d’une progression en profondeur, où l’on creuse, où l’on met au jour des strates successives [71] ». Voilà pourquoi le temps ne saurait être purement linéaire. C’est donc que l’imagination et la mémoire sont commandées par le « lieu » le plus profond de la personne : le cœur [72].

Ainsi, l’unité du roman naît de la dynamique du cœur, plus que du don en sa totalité. Roman du don à soi, La Recherche s’inscrit donc dans la continuité de ce que Jean-Louis Chrétien montre du roman de la conscience caractéristique des deux derniers siècles [73].

Bibliographie

1) Primaire

a) Version papier

Marcel Proust, À la Recherche du temps perdu, éd. Jean-Yves Tadié, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », Paris, Gallimard, 4 vol., 1987 (I), 1988 (II et III), 1989 (IV). A remplacé la précédente édition en 3 volumes.

Jean Santeuil, Paris, Gallimard, 1950, 3 vol. On peut se représenter ce roman comme une première ébauche, lointaine, de La recherche.

Contre Sainte-Beuve, Paris, Gallimard, 1971. On peut se représenter cet essai comme une seconde ébauche, plus proche, de La recherche.

Sur la lecture, Paris, Mille et une nuits, 1994.

Correspondance, éd. Philippe Kolb, Paris, Plon, 21 vol., 1970-1993.

b) Version numérique

Le meilleur site à mon avis est celui de la Bibliothèque électronique de Québec car il donne l’oeuvre complète et le choix des versions en Word ou PDF. Cette édition numérisée reprend le texte de l’édition Paris, Gallimard, 1946-47, 15 volumes : http://beq.ebooksgratuits.com/auteurs/Proust/proust.htm

  1. Du côté de chez Swann. I. Combray : http://beq.ebooksgratuits.com/auteurs/Proust/Proust-02.mobi
  2. Du côté de chez Swann. II. Un amour de Swann : http://beq.ebooksgratuits.com/auteurs/Proust/Proust-03.mobi
  3. Du côté de chez Swann. III. Noms de pays : le nom: http://beq.ebooksgratuits.com/auteurs/Proust/Proust-04.mobi
  4. À l’ombre des jeunes filles en fleurs. I. Autour de Mme Swann: http://beq.ebooksgratuits.com/auteurs/Proust/Proust-05.mobi
  5. À l’ombre des jeunes filles en fleurs. II. Noms de pays : le pays: http://beq.ebooksgratuits.com/auteurs/Proust/Proust-06.mobi
  6. Le côté de Guermantes. I : http://beq.ebooksgratuits.com/auteurs/Proust/Proust-07.mobi
  7. Le côté de Guermantes. II : http://beq.ebooksgratuits.com/auteurs/Proust/Proust-08.mobi
  8. Le côté de Guermantes. III : http://beq.ebooksgratuits.com/auteurs/Proust/Proust-09.mobi
  9. Sodome et Gomorrhe. I : http://beq.ebooksgratuits.com/auteurs/Proust/Proust-10.mobi
  10. Sodome et Gomorrhe. II : http://beq.ebooksgratuits.com/auteurs/Proust/Proust-11.mobi
  11. La Prisonnière. I : http://beq.ebooksgratuits.com/auteurs/Proust/Proust-12.mobi
  12. La Prisonnière. II : http://beq.ebooksgratuits.com/auteurs/Proust/Proust-13.mobi
  13. Albertine disparue : http://beq.ebooksgratuits.com/auteurs/Proust/Proust-14.mobi
  14. Le temps retrouvé. I : http://beq.ebooksgratuits.com/auteurs/Proust/Proust-15.mobi
  15. Le temps retrouvé. II : http://beq.ebooksgratuits.com/auteurs/Proust/Proust-16.mobi

2) Secondaire

À la recherche du Temps perdu a suscité une littérature secondaire immense : la genèse, le style et les personnages ont été minutieusement disséqués et abondamment commentés. Notre tri est draconien, arbitraire et injuste…

a) Perspective littéraire

– Stéphane Chaudier, Proust et le langage religieux. La cathédrale profane, Paris, Champion, 2004.- Livio Belloï, La Scène proustienne. Proust, Goffman et le théâtre du monde, Paris, Nathan, 1993.

– René Girard, Mensonge romantique et vérité romanesque, Paris, Grasset, 1961.

– Anne Henry, Proust romancier, le tombeau égyptien, Paris, Flammarion, 1983.

– Jean-Pierre Jossua, Marcel Proust. La solitude et la création, coll. « Points sagesse. Voix spirituelles », Paris, Éd. Points, 2000.

– Julia Kristéva, Le temps sensible. Proust et l’expérience littéraire, Paris, Gallimard, 1994.

– Jean-Pierre Richard, Proust et le monde sensible, Paris, Seuil, 1974.

– Renée de Smirnoff, « La cathédrale proustienne : genèse et structure de À la recherche du temps perdu », Supplément au Bulletin de Littérature Ecclésiastique, consacré à Marcel Proust, (1997) n° 3, p. 7-18.

– Michæl Sprinker, History and Ideology in Proust, Cambridge-New York, Cambridge University Press, 1994.

– Jean-Yves Tadié, Marcel Proust, 2 vol., Paris, Gallimard, 1996, repris coll. « Folio », 1999. La référence…

b) Perspective sociologique

– Catherine Bidou-Zachariasen, Proust sociologue. De la maison aristocratique au salon bourgeois, Paris, Descartes & Cie, 1997.

– Baldassar Castiglione, Le livre du courtisan, trad. Alain Pons, Paris, Flammarion, 1991.

– Jacques Dubois, Pour Albertine. Proust et le sens du social, Paris, Seuil, 1997.

– Norbert Élias, La civilisation des mœurs, trad. Pierre Kamnitzer, Paris, France Loisir, 1997.

– Peter V. Zima, Le désir du mythe. Une lecture sociologique de Marcel Proust, Paris, Nizet, 1973.

– Arno Mayer, La persistance de l’Ancien Régime. L’Europe de 1848 à la Grande Guerre, trad. Jonathan Mandelbaum, Paris, Flammarion, 1983.

c) Perspective philosophique

– Theodor W. Adorno, « Petits commentaires de Proust », Notes sur la littérature, trad. Sibylle Muller, Paris, Flammarion, 1984.

– Walter Benjamin, « L’image proustienne », trad. Maurice de Gandillac revue par Rainer Rochlitz, Œuvres, tome II, Paris, Gallimard, 2000.

– Stanley Cavell, Les Voix de la raison. Wittgenstein, le scepticisme, la moralité et la tragédie, trad. Sandra Laugier et Nicole Balso, Paris, Seuil, 1996.

– Paolo D’Angelo, Art est celare artem. Da Aristotele a Duchamp, Macerata, Quodlibet, 2005.

– Gilles Deleuze, Proust et les signes, coll. « Perspectives critiques », Paris, p.u.f., 1964, 21970, coll. « Quadrige », 2003.

– Vincent Descombes, Proust. Philosophie du roman, Paris, Minuit, 1987.

– Jon Elster, Strong Feelings. Emotion, addiction and humain behavior, Cambridge (Massachusetts), MIT Press, 1997.

– Michel Foucault, « Nietzsche, la généalogie, l’histoire », Dits et écrits, tome II, Paris, Gallimard, 1994.

– Martha C. Nussbaum, Upheavals of Thought. The Intelligence of Emotions, Cambridge-New York, Cambridge University Press, 2001.

– Paul Ricœur, Temps et récit. 2. La configuration dans le récit de fiction, coll. « Points. Essais », Paris, Seuil, 1984, p. 246-286.

[1] « En serait-il ainsi si les œuvres des deux romanciers [Flaubert et Proust] ne plongeaient pas leurs racines dans un même substratum psychologique et métaphysique ? » (René Girard, Mensonge romantique et vérité romanesque, Paris, Grasset, 1961, p. 43).

[2] « Le concept d’horizon est ici à retenir parce qu’il exprime l’ampleur supérieure de vision que doit posséder celui qui comprend. Acquérir un horizon signifie toujours apprendre à voir au-delà de ce qui est près, trop près, non pour en détourner le regard, mais pour mieux le voir, dans un ensemble plus vaste et des proportions plus justes » (Hans-Georg Gadamer, Vérité et méthode. Les grandes lignes d’une herméneutique philosophique, trad. Pierre Fruchon, Jean Grondin et Gilbert Merlio, coll. « L’ordre philosophique », Paris, Seuil, 1996, p. 327 : Wahrheit und Methode, Tübingen, J. C. B. Mohr (Paul Siebeck), 1990, p. 310).

[3] Tel est le nombre approximatif de pages dans l’édition en un seul volume, chez Gallimard ; le texte de la Pléiade en 4 volumes en compte plus de 3 000.

[4] Du côté de chez Swann. I. Combray, I, tome 1, p. 181-183.

[5] Le temps retrouvé. II, tome 4, p.

[6] Cité par Jean-Yves Tadié, Marcel Proust, Paris, Gallimard, 1996, p. 724.

[7] Faut-il préciser que les deux causes de multiplicité sinon de dispersion touchent davantage la cause matérielle et la cause efficiente au moins dans le temps de son élaboration productrice, alors que les deux causes sources d’unité sont finale et formelle ?

[8] Pour les noms d’auteur, je renvoie à la bibliographie finale.

[9] Paul Ricœur, Temps et récit. 2. La configuration dans le récit de fiction, coll. « Points. Essais », Paris, Seuil, 1984, p. 246-286, ici p. 247-248.

[10] Contre Sainte-Beuve, Paris, Gallimard, 1971, p. 211-213.

[11] Du côté de chez Swann. I. Combray, I, tome 1, p. 43-44.

[12] Elle est introduite par la deuxième règle de discernement de deuxième semaine : « Il appartient à Dieu seul de donner de la consolation à l’âme sans cause précédente, parce qu’il n’appartient qu’au Créateur d’entrer dans l’âme, d’en sortir, et d’y exciter des mouvements intérieurs qui l’attirent tout entière à l’amour de sa divine Majesté » (Saint Ignace de Loyola, Les exercices spirituels. Texte définitif (1548), trad. et commentaire de Jean-Claude Guy, coll. « Sagesses », Paris, Seuil, 1982, n. 330).

[13] Sauf peut-être au terme : « tout ce temps si long […] vécu, pensé, sécrété par moi […] était ma vie, […] était moi-même » (Le temps retrouvé. Deuxième partie, tome 4, p. 624).

[14] Du côté de chez Swann. I. Combray, I, tome 1, p. 44-46.

[15] Ibid., p. 46-47.

[16] Ibid., II, p. 136.

[17] Ibid., II, p. 176.

[18] Ibid., II, p. 177-179.

[19] « Un grand défi qui se présente à nous au terme de ce millénaire est celui de savoir accomplir le passage, aussi nécessaire qu’urgent, du phénomène au fondement [transitum […] a phaenomeno ad fundamentum] » (Jean-Paul II, Lettre encyclique Fides et ratio aux évêques de l’église catholique sur les rapports entre la foi et la raison, 14 septembre 1998, n. 83, § 2. Souligné dans le texte).

[20] Sur cette heureuse distinction, cf. Jacques Maritain, L’intuition créatrice dans l’art et la poésie, Paris, DDB, 1966, chap. 3.

[21] Cf. l’analyse détaillée de Jean-Pierre Richard, Proust et le monde sensible, Paris, Seuil, 1974, p.

[22] Du côté de chez Swann. II. Un amour de Swann, tome 1, p. 205-209.

[23] Sodome et Gomorrhe. II, chap. 4, tome 3, p. 511. C’est moi qui souligne.

[24] À l’ombre des jeunes filles en fleurs. I. Autour de Mme Swann, tome 1, p. 483-485.

[25] Ibid., tome 2, p. 76-79.

[26] Ibid., tome 2, p. 80.

[27] Le côté de Guermantes. I, tome 2, p. 390. Souligné par moi.

[28] Le côté de Guermantes. II, 2, tome 2, p. 691-692.

[29] « J’appelle ici amour une torture réciproque » (La prisonnière. I, tome 3, p. 617).

[30] À l’ombre des jeunes filles en fleurs. II. Noms de pays, tome 2, p. 4.

[31] De l’habitude, Paris, H. Fournier, 1838, rééd., coll. « Quadrige » n° 283, Paris, p.u.f., 1999, p. 158. Cf. Paul Ricœur, Philosophie de la volonté. 1. Le volontaire et l’involontaire, coll. « Philosophie de l’esprit », Paris, Aubier, 1950, p. 269 ; Id., Soi-même comme un autre, coll. « L’ordre philosophique », Paris, Seuil, 1990, p. 146.

[32] Le côté de Guermantes. II, 2, tome 2, p. 836.

[33] Cf. Sodome et Gomorrhe. II, chap. 1, tome 3, p. 152-155.

[34] Ibid., p. 148.

[35] Ibid., note d’Antoine Compagnon, p. 1422.

[36] Le temps retrouvé. II, tome 4, p. 445-446.

[37] Ibid., p. 449-450.

[38] Ibid., p. 497.

[39] Ibid., p. 450-451.

[40] Ajoutons que le narrateur exprime aussi son expérience en terme d’existence (« l’idée d’existence »). Le disciple de saint Thomas ne doit toutefois pas trop vite se réjouir. D’abord, il s’agit de « l’idée » et non de l’existence ; ensuite, celle-ci s’oppose à ce qui est irréel (« rêves de l’imagination ») et non pas à l’essence ; enfin, ce terme n’apparaît qu’une fois et il équivaut à « essence des choses » qui a manifestement sa préférence. Il serait donc erroné de lire ici une expérience, même inchoative, de l’actus essendi

[41] Cf., par exemple, Correspondance, éd. Philippe Kolb, Paris, Plon, 21 vol., 1970-1993, tome 9, 98, p. 208.

[42] Jean Santeuil, Paris, Gallimard, 1950, 3 vol., tome 2, p. 339.

[43] Le temps retrouvé. II, tome 4, p. 456-458. Et le narrateur ajoute cette si juste vérité (que je n’ai pas placée dans le texte afin de terminer par le verbe décisif « écrire ») : « que de tâches n’assume-t-on pas pour éviter celle-là ».

[44] Le temps retrouvé. II, tome 4, p. 624-625.

[45] À l’ombre des jeunes filles en fleurs. II. Noms de pays, tome 2, p. 4.

[46] À l’ombre des jeunes filles en fleurs. II. Noms de pays, tome 2, p. 225.

[47] Du côté de chez Swann. II. Un amour de Swann, tome 1, p. 375.

[48] Gilles Deleuze, Proust et les signes, coll. « Perspectives critiques », Paris, p.u.f., 1964, 21970, coll. « Quadrige », 2003, p. 14-15.

[49] Le temps retrouvé. II, tome 4, p. 456.

[50] Cf. Stéphane Chaudier, Proust et le langage religieux. La cathédrale profane, Paris, Champion, 2004.

[51] Marcel Proust, Sur la lecture, Paris, Mille et une nuits, 1994, p. 35.

[52] Albertine disparue, II, tome 4, p. 148-152.

[53] Ibid., p. 151.

[54] Ibid., p. 148.

[55] Ibid., p. 151.

[56] Marcel Proust, Contre Sainte-Beuve, p. 96.

[57] Enfin, derrière cette description du journal, l’on retrouve la distinction des trois mondes du texte opérée par Ricœur, donc la dynamique de la donation présente dans l’écrit. Ainsi, ce qui est vrai de toute l’œuvre l’est, de manière fractale, d’une partie.

[58] François-René de Chateaubriand, Mémoires d’Outre-Tombe, L. III, début, éd. Maurice Levaillant et Georges Moulinier, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », Paris, Gallimard, tome 1, 1948, p. 76 ; L. VI, chap. 5, p. 211.

[59] Gérard de Nerval, Sylvie, chap. 1, au terme, Œuvres, éd. Jean Guillaume et Claude Pichois, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », Paris, Gallimard, tome 1, 1989, p. 244.

[60] Charles Baudelaire, Les fleurs du mal, « La chevelure », éd. Claude Pichois, Œuvres complètes, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », Paris, Gallimard, tome 1, 1975, p. 27.

[61] Ibid., « Parfum exotique », p. 25.

[62] Le temps retrouvé. II, tome 4, p. 498.

[63] Cf. le remarquable article de Renée de Smirnoff, « La cathédrale proustienne : genèse et structure de À la recherche du temps perdu », Supplément au Bulletin de Littérature Ecclésiastique, consacré à Marcel Proust, (1997) n° 3, p. 7-18.

[64] Du côté de chez Swann. I. Combray, I, tome 1, p. 47. L’explication n’est pas sans rappeler l’ordo determinandi qu’Aristote décrit dans un de ses chapitres les plus fameux et les plus essentiels (Physiques, L. I, 1).

[65] Dans une interview au journal bien nommé Temps, Proust dit que son « œuvre est dominée par la distinction entre la mémoire involontaire et la mémoire volontaire, distinction qui non seulement ne figure pas dans la philosophie de M. Bergson, mais est même contredite par elle » (Temps, 13 novembre 1913).

[66] Renée de Smirnoff, « La cathédrale proustienne », p. 16.

[67] Du côté de chez Swann. II. Un amour de Swann, tome 1, p. 231.

[68] Le temps retrouvé, tome 4, p. 296.

[69] Du côté de chez Swann. I. Combray, II, tome 1, p. 137.

[70] Jean-Yves Tadié, dans le monumental ouvrage qu’il a consacré à Proust disait de celui-ci et de Joyce qu’ils sont « les deux plus grands romanciers du siècle ». (Marcel Proust, Paris, Gallimard, 1996, p. 825) Mais, à la différence de James Joyce, ce changement dans l’aperception du temps et donc du réel n’entraîne pas une révolution dans l’écriture : Marcel Proust reste étroitement dépendant de l’écriture classique.

[71] Renée de Smirnoff, « La cathédrale proustienne », p. 9.

[72] Une conséquence en est qu’on ne saurait dissoudre le Je du narrateur dans un jeu de miroir, ou dans de purs effets de surface, comme un Deleuze serait tenté de le faire, selon la logique surfacique qui est la sienne.

[73] Cf. Jean-Louis Chrétien, Conscience et roman. I. La conscience au grand jour ; II. La conscience à mi-voix, coll. « Paradoxe », Paris, Minuit, 2009 et 2011.

15.3.2017
 

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