Les deux conceptions de la médecine. Une intégration insuffisante

J’ai développé dans différents articles cette opposition entre les deux médecines, mécaniste et holistique, proposant une issue hors de cette dialectique [1]. Le propos de cette brève note est différent. Après avoir rappelé en quoi consiste cette polarité fondamentale (1), il est de montrer que les intégrations aujourd’hui proposées chez nous sont encore très insuffisantes, car elles en demeurent aux effets, alors qu’il s’agit de remonter jusqu’à la source (2 et 3).

 

  1. Dans un ouvrage justement renommé et encore indépassé, l’anthropologue français François Laplantine a distingué ou plutôt opposé deux conceptions de la médecine, biomédicale et holiste [2]. L’on pourrait rassembler en un tableau leurs trois différences principales :

 

Représentation relative à…

Médecine biomédicale

Médecine holiste

l’essence de la maladie

Ontologique : elle est douée d’une existence stable, comme la lésion organique

Fonctionnelle : elle est liée à un déséquilibre entre différentes composantes physiques, psychiques, sociales, etc.

la cause de la maladie

Exogène : elle provient du dehors comme un germe ou un coup

Endogène : elle provient de toute une histoire

la signification de la maladie

Insignifiante et même maléfique : c’est une agression à éliminer

Signifiante et bénéfique : elle permet la prise de conscience du déséquilibre

 

Cette bipartition existe depuis toujours et partout. Historiquement, elle départage la vision ancienne de la médecine (presque exclusivement holiste jusqu’à la première moitié du xixe siècle) de sa vision moderne (très majoritairement biomédicale depuis l’avènement de la médecine dite expérimentale ou scientifique). Géographiquement, elle départage aujourd’hui la médecine occidentale (qui est, mais de moins en moins, mécaniste) et la médecine orientale, à laquelle il faut joindre toutes les médecines traditionnelles, qui concernent autant les médecines amérindiennes, africaines et océaniennes (qui sont, mais de moins en moins, holistiques). Pour le dire avec d’autres mots, s’opposent donc deux modèles (paradigmes, etc.) médicaux : centré sur la maladie ; centré sur le malade.

 

  1. Mais affinons. Qu’en est-il véritablement en Occident ? Brutalement, l’on dira que la médecine dite conventionnelle, officielle ou allopathique est biomédicale (et de plus en plus), alors que les médecines dites alternatives et complémentaires (telle est la dénomination officielle du Conseil de l’Europe ou du Conseil de l’Ordre des médecins français), aussi qualifiées (et l’épithète n’est pas plus précise !) de parallèles, douces, non-violentes, naturelles, traditionnelles, etc., sont holistiques [3].

Avec nuance, j’affirmerai que l’EBM (Evidence-based-medecine, littéralement « médecine fondée sur les preuves évidentes »), loin de se réduire à la médecine biomédicale, ainsi que le nom semble le dire, s’est d’abord voulue, chez ses fondateurs canadiens, dans les années 1980, une pédagogie visant à aider la pratique médicale en proposant les données les plus actuelles de la science concernant une maladie donnée [4]. Elle se définit ainsi : « l’utilisation consciencieuse, explicite et judicieuse des meilleures données actuelles de la recherche clinique dans la prise en charge personnalisée de chaque patient [5] ». Une autre définition est encore plus explicite : « l’intégration des meilleures données de la recherche à la compétence clinique du soignant et aux valeurs du patient ». Voilà pourquoi l’un des fondateurs, le médecin, épidémiologiste canadien Robert Brian Haynes, modélise l’EBM à partir de trois cercles – circonstances et situation clinique ; données actuelles de la science ; préférences et comportement du patient – qui se recoupent en un centre qui est les compétences du médecin [6]. Nous ne sommes pas loin du modèle biopsychosocial élaboré par George L. Engel [7] : les données actuelles de la science correspondent au biomédical, les valeurs du patient au psychologique et les circonstances au contexte, donc, en partie, au social.

Malheureusement, dans l’esprit de la plupart des médecines, l’EBM est devenue synonyme du premier pôle, scientifique. Au point que certains affirment que l’EMB est devenue « une méthode de gestion des risques contribuant à la standardisation de la pratique médicale et à la déshumanisation de la relation entre soigné et soignant [8] ».

Aujourd’hui, certains pensent que la médecine holistique est en voie d’intégration, au moins du côté des généralistes. Ils répartissent ainsi la médecine officiellement pratiquée entre, d’un côté, les spécialistes et les hospitaliers qui valorisent le premier modèle, biomédical, de l’autre, les généralistes qui, tout en valorisant ce premier modèle, adoptent toujours plus le modèle holiste. C’est ainsi que l’excellent Manuel théorique de médecine générale affirme dans la fiche consacrée à « Modèle biomédical versus holiste », qui reprend la bipartition de Laplantine [9] : « On sent bien que la formation des médecins est très marquée par le modèle biomédical ». Toutefois, « le généraliste sait aborder les problèmes de santé dans leur globalité, dans une approche holiste [10] ». Et de donner un exemple, celui de Mme K, atteinte d’un cancer du sein.

 

« Une approche biomédicale de cette patiente est essentielle : il existe une lésion organique, cause de sa maladie, qu’il convient de traiter conformément aux données actuelles de la science pour la guérir.

« Mais une approche purement biomédicale serait insuffisante. Car la patiente n’est pas seulement atteinte d’un cancer. Cette maladie a de multiples conséquences sur sa vie sociale, affective, psychologique [11] ».

 

  1. Qu’en est-il en vérité ? Pour ma part, je pense qu’il y a encore beaucoup de chemin à arpenter.

Oui, la médecine généraliste est holiste, mais, dans l’exemple ci-dessus, elle l’est au titre des effets, ainsi que le signale le terme « conséquences ». Non, elle ne l’est pas au titre de la cause, c’est-à-dire de la compréhension de la maladie, de la santé et du traitement.

Il ne suffira pas d’injecter de l’humain, dans le biomédical déshumanisé, de la singularité et du normatif dans un biomédical trop universel et trop normalisé (Canguilhem), du dialogal dans le monologue du savoir-pouvoir (Foucauld).

Il nous faudra accomplir une véritable révolution, et pas seulement technique, pour que l’art médical soit véritablement intégré, c’est-à-dire comprenne le corps humain de manière à la fois atomistique ou mécaniste, substantialiste ou intégrée, et holistique ou systémique. Autrement dit, que, de concert avec le malade, le médecin ne cherche pas seulement la cause de la maladie, mais son sens ; pas seulement son origine exogène, mais sa source endogène ; pas seulement son essence figée, monofactorielle, mais aussi son essence plurielle et fluente.

Pascal Ide

[1] Dans l’ordre de parution : Pascal Ide, « Postface », Dr Patrick Theillier et Dr Michel Geffard, Une nouvelle approche biomédicale des maladies chroniques. L’endothérapie multivalente, coll. « Écologie humaine », Paris, François-Xavier de Guibert, 2001, p. 341-353 ; « Health : Two Idolatries », Paulina Taboada, Kateryna Fedoryka Cuddeback and Patricia Donohue-White (éd.), Person, Society and Value : Towards a Personalist Concept of Health, coll. « Philosophy and Medicine » n° 72, Lancaster, Kluwer Academic Publishers, 2002, p. 55-85 ; « Postface », Dr Patrick Theillier, Une autre médecine est possible. Mon guide pour une santé respectueuse de la création, de la vie et de la personne, Paris et Perpignan, Artège, 2021, p. 307-309 ; « ‘Aie recours au médecin, le Seigneur l’a créé, lui aussi’ (Si 38,12) », Congrès international des Associations de médecins catholiques, Lourdes, 7 mai 2010, Dolentium hominum. Église et santé dans le monde, 79 (2012) n° 2, p. 42-51.

[2] Cf. François Laplantine, Anthropologie de la maladie. Étude ethnologique des systèmes de représentations étiologiques et thérapeutiques dans la société occidentale contemporaine, coll. « Science de l’homme », Paris, Payot, 1986.

[3] Cf. Pascal Ide, Les médecines alternatives. Des clés pour discerner, Paris, Artège, 2021.

[4] Pour une première présentation en français, cf. Philippe Bizouarn, « Evidence-Based Medicine et expertise clinique », Multitudes, 75 (2019) n° 2, p. 103-113, disponible en ligne sur cairn-info ; Id., « Evidence-Based Medicine Working Group. Evidence-Based Medicine : un nouveau paradigme médical ? », Céline Lefève, Jean-Christophe Mino et Nathalie Zaccaï-Reyners (éds.), Le soin. Approches contemporaines, coll. « Questions de soin », Paris, p.u.f., 2016, p. 73-84.

[5] Cf. David L. Sackett, William M. C. Rosenberg, J. A. Muir Gray, R. Brian Haynes & W. Scott Richardson, « Evidence-based-medecine. What it is and what it isn’t”, British Medical Journal, 312 (1996) n° , p. 71-72.

[6] Cf. R. Brian Haynes, « Clinical expertise in the era of evidence-based-medicine and patient choice”, Evidence-Based Medicine, 7 (2002) n° 2, p. 36-38.

[7] Pour le détail, cf. site pascalide.fr : « Le modèle biopsychosocial d’Engel. Une relecture ».

[8] Cf. Élie Azria, « L’humain face à la standardisation du soin médical », La Vie des idées, posté le 26 juin 2012. Disponible en ligne le 9 avril 2024.

[9] Pour une application du modèle de Laplantine à la médecine générale, cf. M. Lutsman, Bourgeois & Vega, « Sociologie et anthropologie. Quels apports pour la médecine générale », Documents de recherches en médecine générale, 64 (2007), p. 12-13.

[10] Olivier Kandel, Marie-Alice Bousquet & Julie Chouilly, Manuel théorique de médecine générale. 41 concepts nécessaires à l’exercice de la discipline, coll. « Le plaisir de comprendre », Saint-Cloud, Global Média santé, 2015, p. 61. La thèse qui est à la source du travail est en ligne : Marie-Alice Bousquet, Concepts en médecine générale : tentative de rédaction d’un corpus théorique propre à la discipline, Doctorat en médecine générale, Paris, Université Pierre et Marie Curie, 4 juin 2013.

[11] Ibid., p. 61-62. Souligné par nous.

19.4.2024
 

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