L’Église sacrement (universel) du salut 1/3

« Que l’événement actuel [du Concile] ne conduise pas à un appauvrissement ou à un amollissement de l’Église ; il faut toujours avoir nettement conscience qu’elle est un ‘mystère’ [1] ».

A) Introduction

Quel chrétien l’ignore ? La constitution dogmatique Lumen gentium, le document le plus important du dernier Concile, s’ouvre sur l’affirmation selon laquelle « l’Église est sacrement [2] » et se confirme par celle qu’elle est « sacrement universel du salut [3] ». Pourtant, hors quelques études historiques [4] ou doctrinales [5], ce thème central est peu exporé, voire ignoré par la littérature post-conciliaire [6]. Au point que le cardinal Ratzinger pourra remarquer dix ans après le Concile que « le mot de sacrement ne se trouve sur les lèvres de personne quand il s’agit de désigner l’Église [7] ».

Mais qu’entendre par « sacrement » ? En fait, il se dessine deux lignées interprétatives, instrumentale et mystérique, dont les conséquences respectives sont de grande portée, spéculative et pratique. Une récente thèse de théologie d’un prêtre de la Société Jean-Marie Vianney, soutenue à l’Institut catholique de Toulouse [8], fait le point de la question sur ces deux herméneutiques (B et C) et propose une détermination (D). Après l’avoir évaluée, à notre tour, nous avancerons une amorce de solution à la lumière toujours féconde de la métaphysique du don (E).

B) Interprétation instrumentale du sacrement

1) Exposé

Selon cette première lignée herméneutique, l’Église se présente comme le moyen du salut. En effet, nous avons vu qu’elle est sacrement. Or, selon la Tradition et les affirmations magistérielles, le sacrement est le signe efficace de la grâce. De fait, de même que le sacrement est à la fois ce qui exprime et effectue la rédemption, de même et plus radicalement, l’Église. Loin d’être ecclésiocentrique, cette vision est christocentrique, voire théocentrique : de même que le Christ est, en son humanité, le sacrement de Dieu, de même, l’Église est-elle le sacrement du Christ.

Cette interprétation se rencontre par exemple dans les commentateurs autorisés des textes conciliaires comme Yves Congar :

 

« Si, au-delà du sauvetage individuel le salut consiste à atteindre la vérité de son être, l’Église est bien le sacrement universel du salut. Au point de vue du salut individuel, la réalité (res au sens de l’analyse classique en théologie sacramentelle) en est donnée parfois indépendamment du sacramentum. Mais cette unité de l’humanité telle que Dieu la veut ne peut être obtenue en dehors de l’Église qui en est le sacrement [9] ».

 

Ainsi qu’on l’observe et que le dominicain français le note expressément, l’Église est analysée à partir des catégories de la théologie sacramentaire, sacramentum (le sacrement comme signifiant) et res (la grâce comme signifiée).

C’est sans doute chez Benoît-Dominique de La Soujeole que nous trouvons la présentation la plus systématique de cette vision proprement sacramentaire :

 

« L’Esprit de Dieu et la grâce des vertus théologales forment cette communion que nous nous proposons d’appeler théologale. C’est cette communion en laquelle réside le salut, qui, parvenue à sa perfection dans la patrie, sera – seule – la communion éternelle des sauvés. En ce monde, pour ce monde, pendant le temps de ce monde, cette communion théologale se manifeste dans un signe. Le signe adopté par le dessein divin est la naturelle sociabilité de l’homme : dans cette société qu’est l’Église réside la société théologle ; nous appellerons cette seconde communion, la communion sociale. Enfin, comme l’adéquataion entre la réalité de grâce et le signe social n’est jamais ici-bas parfaite en raison des péchés qui affectent les membres voyageurs de l’Église, il faut, comme nous l’avons indiqué, reconnaître une réalité intermédiaire qui tient de la communion sociale sa nature communautaire et de son ordre à la communion théologale son efficacité permanente de grâce ; nous proposons de nommber cette communion la communion diaconale [10] ».

 

En effet, redisons-le, le sacrement présente trois aspects qui, me semble-t-il, sont trois parties intégrales : sacramentum tantum ; res et sacramentum ; res tantum. Or, l’Église est communion, selon l’enseignement capital de Vatican II repris dans un document cherchant à en manifester l’intuition centrale. Et la communion se décline triplement comme communion visible ou sociale, communion diaconale et communion invisible ou théologale. Le théologien fribourgeois corrélant chacune des communions avec les trois instances sacramentaires, l’Église peut donc être « définie » comme sacrement de la communion. Il décline donc l’essence ecclésiale à partir d’une grille de théologie sacramentaire [11].

2) Évaluation critique

Cette visée interprétative expose bien évidemment une grande vérité, à savoir que l’Église continue à offrir à tout homme le chemin du salut ouvert par le Christ. De même, elle souligne sa radicale dépendance à l’égard du Christ. Enfin, elle s’inscrit dans le sillage de l’affirmation très claire de Vatican II : « Établi par le Christ en communion de vie, de charité et de vérité, il lui sert d’instrument pour la rédemption [instrumentum redemptionis] de tous [12] », qui d’ailleurs fait écho au paragraphe précédent : « la nature assumée par le Verbe divin lui sert de vivant instrument de salut [vivum organum salutis] [13] ».

Toutefois, elle présente trois types d’inconvénients [14]. En amont, cette interprétation limite le sens du terme sacrement au septénaire sacramentel et donc interprète l’ecclésiologie à partir de la théologie sacramentaire, même si elle cherche à l’élargir à la christologie. Or, nous allons le voir, le mot renvoie, beaucoup plus fondamentlement, au Mystère, donc au dessein divin du salut [15].

Au ras même de l’Église, elle fait de celle-ci « une réalité intermédiaire entre le Christ et le salut », introduisant une distance trop grande entre le Christ et l’Église ; de plus, les sacrements étant souvent appréhendés à partir de leur réalité sensible, le sacramentum tantum, l’Église est, au pire, réduite à « la seule institution visible », au mieux, écartelée entre l’institution et la communauté vivifiée par l’Esprit ; enfin, cette ecclésiologie n’honore pas toute la nouveauté (scripturaire et traditionnelle !) introduite par le deuxième concile du Vatican.

En aval, cette interprétation « à partir de la structure des signes sacramentels » découple l’Église du Royaume et efface « la dimension du salut déjà donné et réalisé [16] », donc propose une vision historique plus discontinuiste qui valorise le « pas encore » au détriment du « déjà là ». C’est ainsi que Jean-Guy Pagé fait de l’Église une réalité intermédiaire entre le Royaume et le monde [17].

Pascal Ide

[1] Romano Guardini, L’Église du Seigneur. Méditations sur sa mission, 1965, trad. Jeanne Ancelet-Hustache, coll. « L’eau vive », Paris, Le Cerf, 1967, p. 17.

[2] Précisément, il est dit : « l’Église est dans le Christ comme le sacrement, c’est-à-dire le signe et l’instrument de l’union intime avec Dieu et de l’unité de tout le genre humain [Cum autem Ecclesia sit in Christo veluti sacramentum seu signum et instrumentum intimae cum Deo unionis totiusque generis humani unitatis] » (Concile Œcuménique Vatican II, Constitution dogmatique Lumen gentium sur l’Église, 21 novembre 1964, n. 1).

[3] Ibid., n. 48, § 2. Les textes conciliaires attribuent neuf fois le terme « sacrement » à l’Église. Par exemple : « c’est du côté du Christ endormi sur la croix qu’est né ‘l’admirable sacrement de l’Église tout entière’ » (Constitution dogmatique Sacrosanctum Concilium sur la sainte Liturgie, 4 décembre 1963, n. 5 § 2) ; « l’Église est ‘le sacrement universel du salut’ [autocitation de Lumen gentium, n. 48] » (Constitution pastorale Gaudium et spes sur l’Église dans le monde de ce temps, 7 décembre 1965, n. 45, § 1).

[4] Cf. le riche travail historique de Jean-Marie Pasquier, L’Église comme sacrement. Le développement de l’idée sacramentelle de l’Église de Mohler à Vatican II, coll. « Studia Friburgensia » n° 105, Fribourg (Suisse), Academic Press, 2008.

[5] Outre les références ci-dessous, cf. Yves Congar, Un peuple messianique. Salut et libération, coll. « Cogitatio Fidei » n° 85, Paris, Le Cerf, 1975. Jean Rigal parle de l’Église comme « sacrement du Royaume » ou « sacrement du Christ » (Découvrir l’Église. Initiation à l’ecclésiologie, Paris, DDB, 2000, p. 111 et 114). Jean-Philippe Revel fait de l’Église le « sacrement de la communion trinitaire » (Traité des sacrements. I. Baptême et sacramentalité. 1. Origine et signification du baptême, coll. « Théologies », Paris, Cerf, 2004, p. 87).

[6] Nous verrons plus bas que (et pourquoi) Louis Bouyer n’aborde pas ce thème dans son traité d’ecclésiologie. Même constat dans celui de Hans Küng : L’Église, trad. Henri Rochais et Jean Évrard, coll. « Textes et études théologiques », Bruges, DDB, 1968, 2 vol.

[7] Quelques lignes avant, il écrit : « Cette conception de l’Église comme sacrement n’a pu s’imposer ni à l’ensemble de la conscience de l’Église ni à l’ensemble de la théologie » (Cardinal Joseph Ratzinger, Les principes de la théologie catholique. Esquisse et maté­riaux, trad. J. Maltier, coll. « Croire et savoir », Paris, Téqui, 1985, p. 47). Le cardinal Kasper fait le même constat : l’affirmation importante » selon laquelle l’Église est sacrement universel du salut « est tombée largement dans l’oubli après le Concile, voire même a été discréditée » (Walter Kasper, La théologie et l’Église, trad. Joseph Hoffmann, coll. « Cogitatio Fidei » n° 158, Paris, Le Cerf, 1990, p. 344).

[8] Roland Varin, L’Église sacrement universel du salut. Chemin et but du dessein de Dieu, coll. « Bibliothèque de la revue thomiste », Paris, Parole et Silence, 2019.

[9] Yves Congar, « L’Église sacrement universel du salut ? », Église vivante, 17 (septembre-octobre 1965), p. 339-355 : réédité dans Cette Église que j’aime, coll. « Foi vivante » n° 70, Paris, Le Cerf, 1968, chap. 2, p. 41-63, ici p. 61.

[10] Benoît-Dominique de La Soujeole, Le sacrement de la communion. Essai d’ecclésiologie fondamentale, coll. « Théologies », Paris, Le Cerf, Fribourg (Suisse), Éd. Universitaires, 1998, p. 304. Souligné dans le texte. Cf. Id., Introduction au mystère de l’Église, coll. « Bibliothèque de la Revue Thomiste », Paris, Parole et Silence, 2006, p. 441-495, en particulier p. 445-451.

[11] L’on retrouve la même argumentation et une typologie voisine par exemple chez Jean-Hervé Nicolas qui affirme que « toutes ces diverses expressions [relatives à l’Église] peuvent et doivent se réduire à une seule : l’Église est le sacrement du Christ » (Synthèse dogmatique. De la Trinité à la Trinité, Fribourg [Suisse], Éd. Universitaires, Paris, Vrin, 1985, p. 630-668, ici p. 633. Souligné dans le texte), chez Claude Bressolette (dans le cours d’ecclésiologie qu’il donnait dans les années 1980 à la faculté de théologie de l’Institut catholique de Paris, et qui n’a pas été publié) ou un ecclésiologue canadien (Jean-Guy Pagé, Qui est l’Église ?, Montréal, Bellarmin, 3 vol., 1977-1979, en particulier dans l’article : « L’Église, sacrement du salut ? », tome 1. Le mystère et le sacrement du salut, p. 240-257). Limitons-nous à ce dernier. En effet, le sacramentum tantum est l’institution visible ; la res tantum est la communion invisible de grâce ; res et sacramentum assure la médiation entre les éléments visible et invisible, humain et divin : « C’est la conjonction, dans le Christ, du principe hiérarchique ou ministériel avec le principe communautaire et charismatique » (Ibid., p. 254).

[12] Lumen gentium, n. 9, § 2.

[13] Ibid., n. 8, § 1.

[14] Je systématise et cite les propos de Roland Varin, L’Église sacrement universel du salut, p. 391-392.

[15] C’est ce qu’a bien vu le théologien dogmaticien Vincent-Marie Leroy qui, recensant l’article cité ci-dessus de son confrère Yves Congar dans un bulletin d’eclésiologie, note avec finesse : « l’Église doit être envisagée non seulement comme le sacramentum du salut (au sens ‘moderne’ de signe et instrument de grâce), mais uassi et d’abord comme le mysterion au sens scripturaire et partristique : plus encore que sacramentum, elle est res sacramenti ; non seulement canal et lieu de passage, mais demeure et réceptacle de la grâce divine » (Revue thomiste, 70 [1970] n° 2, p. 311-322, ici p. 314).

[16] Ibid., p. 414.

[17] Cf. Jean-Guy Pagé, « L’Église une réalité intermédiaire entre le Royaume et le monde », Laval théologique et philosophique, 23 (1967) n° 2, p. 197-243.

3.2.2023
 

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