La nature est-elle seulement utile ? (Billet du mardi 28 avril 2020)

Aujourd’hui, un débat est au centre de la question écologique. En termes abstraits : la nature présente-t-elle une valeur intrinsèque ou seulement une valeur d’utilité ? En termes concrets : l’arbre vaut-il seulement pour son ombre, ses fruits, son bois, ou bien présente-t-il une valeur en lui-même, indépendamment de tous ses usages ? [1]

Les éthiques de la nature offrent deux réponses extrêmes. Pour les éthiques biocentriques et écocentriques (la vie ou l’écosystème au centre), la nature présente une valeur en elle-même, dite intrinsèque. Le problème est que, en toute logique, ces éthiques devraient conduire à une abstention : je n’ai pas plus le droit de manger le poisson que j’ai (légalement) pêché que de manger mon voisin si j’ai faim ! Pour les éthiques anthropocentriques (l’homme au centre), la nature n’a de valeur que d’utilité. Ici, le problème est que, l’histoire le montre, cette conception a conduit à la domination et à l’exploitation.

Bien sûr, il n’est pas question de trancher une question aussi complexe dans l’espace d’un billet. Je souhaiterais seulement montrer une direction et proposer une attitude pratique.

 

Centrons-nous sur la seule éthique anthropocentrique. Le chrétien y adhère majoritairement, pour la raison dite hier, cf. La nature attend l’homme (Billet du lundi 27 avril 2020) : l’homme est ontologiquement supérieur à l’animal, au végétal, aux choses. Dès lors, idéalement, ils adoptent une double attitude : je respecte l’autre homme comme une personne ; j’utilise tout ce qui n’est pas humain en fonction de mes besoins.

Mais une telle attitude pose problème : à force de me comporter de manière utilitariste à l’égard de ce qui n’est pas humain, est-ce que cela ne modèle pas ma manière de faire à l’égard des personnes ? Il y a une continuité entre mon rapport au monde et mon rapport à autrui. S. Thomas d’Aquin notait qu’« il est vraisemblable que si l’on éprouve un sentiment de pitié à l’égard des animaux, on s’en trouve favorablement disposé à le ressentir envers les hommes [2] ». Et l’on pourrait multiplier les citations en ce sens – sans s’arrêter seulement à saint François d’Assise ! Inversement, chez les psychopathes, l’on trouve de manière quasi-constante que, alors qu’ils étaient enfants, ils ont été violents contre les animaux [3].

Bref, nous ne pouvons pas avoir une attitude seulement utilitariste à l’égard de ce qui n’est pas humain. Citons une référence au-dessus de tout soupçon, le Catéchisme de l’Église catholique qui plaide clairement en faveur de la valeur intrinsèque de la nature : « Chaque créature possède sa bonté et sa perfection propres. […] Les différentes créatures, voulues en leur être propre, reflètent, chacune à sa façon, un rayon de la sagesse et de la bonté infinies de Dieu. C’est pour cela que l’homme doit respecter la bonté propre de chaque créature pour éviter un usage désordonné des choses, qui méprise le Créateur et entraîne des conséquences néfastes pour les hommes et pour leur environnement [4] ».

 

Qu’en tirer pratiquement ? Bien sûr, pour des raisons vitales, nous avons le droit et le devoir d’employer la nature pour notre usage. Mais afin que cet usage ne se transforme pas en utilitarisme généralisé et demeure mesuré, nous avons à nous entraîner à considérer aussi la nature de manière désintéressée. Trois C qui sont les trois attitudes ouvrant notre cœur à la gratuité, donc à l’amour : 1. contempler ; 2. célébrer ; 3. compâtir.

Pascal Ide

[1] Pour un état des lieux, cf. Dominique Bourg et Augustin Fragnière (éds.), La pensée écologique : une anthropologie, coll. « L’écologie en questions », Paris, p.u.f., 2014, p. 593-656. Bibliographie, p. 601-604. Pour une discussion des arguments, cf. Gérald Hess, Éthiques de la nature. Éthique et philosophie morale, Paris, p.u.f., 2013, chap. 2.

[2] S. Thomas d’Aquin, Somme de théologie, Ia-IIae, q. 102, a. 6.

[3] Cf. Pascal Ide, Manipulateurs. Les personnalités narcissiques : décrire, comprendre, agir, Paris, L’Emmanuel, 2016, p. 40.

[4] Catéchisme de l’Église catholique, 8 décembre 1992, n. 339.

28.4.2020
 

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