Flammes jumelles. Un nouveau modèle de la rencontre amoureuse 3/4

4) Les étapes de la rencontre

Loin d’être immédiate, la fusion à laquelle aspirent les FJ (nous ne parlons pas ici des autres relations d’âme) est progressive. Elle ne se concrétise qu’au terme d’un long chemin que les ouvrages jalonnent volontiers. L’on peut distinguer quatre étapes obligatoires au sein de l’itinéraire terrestre :

a) La reconnexion

Les auteurs parlent de « reconnexion » et non de « connexion », parce que la rencontre appelée « reconnexion » succède à une union primordiale, originaire, précédant l’incarnation de l’âme dans son corps dont la prochaine partie parlera.

La reconnexion correspond à la rencontre des FJ dont nous avons décrit les signes. Elle vaut tant pour le chaser qui a conscience que l’autre répond et correspond en tout à ce qu’il a toujours attendu, que pour le runner lui-même qui, s’il est moins impliqué, n’en est pas moins profondément attiré. Si « elle se caractérise par son intensité énergétique [1] », cette « lune de miel [2] » se distingue aussi, comme toute lune de miel par sa relative brièveté.

b) La séparation
1’) En général

En effet, autre est l’ego, autre est le soi. Le premier est marqué par les failles, les blessures, bref, par ce que Jung appelle l’ombre, alors que le second s’identifie à la personne harmonieuse, désormais guérie. Or, la fusion des FJ est celle de leur Soi ou plutôt constitue un Soi unique dans l’interprétation gnostique. Donc, du fait que les personnes qui se rencontrent sont encore meurtries, le duo de la reconnexion ne peut donc pas ne pas se transformer en un duel ; surtout, la guérison est nécessaire. Or, celle-ci est éminemment personnelle. Plus encore, la présence de l’autre ne fait qu’aviver les navrures de chacun : notamment la blessure d’abandon du chaser et la blessure de rejet du runner. D’ailleurs, si, selon sa logique proactive jusqu’à l’intrusion, le chaser tente de renouer, il ne fait qu’aggraver les peurs du runner, de sorte que toutes ses tentatives « sont vouées à l’échec [3] ». Leurs relations suit la logique antagoniste autant que systémique du jeu du chat et de la souris : « Suis-moi je te fuis, fuis-moi je te suis [4] ». Donc, en ce sens, la guérison requiert la séparation qui est une « phase » « inéluctable » « parfaitement définie [5] ». Plus encore, loin d’être une rupture, la séparation est une étape nécessaire sur le chemin de la communion : en donnant « la possibilité pour ces deux flammes d’avancer de panser leurs plaies », elle « est une phase essentielle de protection du lien [6] ». Voire, les auteurs n’hésitent pas à lire dans cette nécessité comme une règle providentielle, à faire de cette loi de vie une loi en quelque sorte divine : « c’est ainsi défini et acté par la Source [7] ».

2’) En particulier : la forme radicale de cette séparation

Cette séparation prend une forme particulièrement dramatique : la « nuit noire de l’âme » qui est « le sommet de la douleur atteint dans un parcours de flammes jumelles [8] ». Sa raison d’être est la suivante. La distance entre les deux flammes ne tient pas seulement à ses blessures, voire à ses égoïsmes, mais à leurs schémas mentaux, leurs repères et leurs croyances. Or, ceux-ci éclairent ses actions et son identité. Donc, le chemin de transformation devra passer par l’abandon, « un dépouillement complet [9] » de ces pseudo-lumières, c’est-à-dire par la « nuit ». Cette souffrance se comprend à l’égard du terme, la communion espérée, et est motivée par lui. Mais elle provient aussi de l’origine, dont elle est un redoublement. Ainsi que nous le verrons, l’âme fut scindée de son autre gémellaire lors de son incarnation. La séparation répète donc cette « blessure originelle [10] ».

Loin d’être rare, cette nuit est « une étape vécue par la majorité des flammes jumelles [11] ». Plus encore, elle est fréquente, voire constante, parce qu’elle est nécessaire. Et les auteurs n’hésitent pas, là encore, à déchiffrer dans cette obligatoriété une pédagogie divine : « la Source met une pression importante sur le runner, ne lui laissant plus le choix [12] ».

Comment ne pas être frappé par la similitude de vocabulaire surtout de concept avec le lexique sanjuaniste qui parle de « nuit de l’esprit » et en explique la raison d’être par l’incommensurabilité de l’homme et de Dieu ?

c) La guérison progressive

Nous l’avons dit, la séparation est l’effet de la fusion des FJ autant que sa cause obligée. Intermédiaire, elle ne constitue donc en rien le terme. Puisqu’elle provient de ce qui en nous est blessé (qu’il s’agisse des blessures de l’affectivité comme des blessures de l’intelligence, puisqu’il a été question de « nuit »), ce chemin vers la complétude requiert par conséquent la guérison. C’est ici l’occasion pour les ouvrages de proposer différents moyens qui sont autant de remèdes pour l’amour [13].

Le point commun de ces itinéraires thérapeutiques est le nécessaire recentrage sur le Soi. Et ce point est un autre apport intéressant : il n’y a d’accès au « nous » que par l’affirmation du « je » qui n’est pas l’ego. C’est ainsi que le chaser et le runner ne se sont jamais écoutés : le premier s’est donné aux autres, pour s’oublier lui-même ; le second, lui, s’est coupé de lui-même pour ne pas souffrir (notamment d’abandon). Et les deux se doivent de cesser d’accuser l’autre d’être la cause de ses souffrances : dans la représentation du chaser, le runner ne cesse de le fuir ; dans celle du runner, le chaser ne cesse de s’imposer. Ce faisant, ils sortiront du triangle de Karpman dont ils adoptent successivement les rôles, non sans une préférence : pour le Bourreau intrusif et le Sauveteur chez le chaser ; pour le Bourreau accusateur et le Victimaire chez le runner.

d) La réunion

Nous aboutissons au terme de ce long et difficile chemin en quatre étapes : la fusion originaire que révèle la reconnexion ; la divergence qui elle-même répète la scission originaire ; la convergence qu’est le processus de guérison ; la réunion finale ou les « retrouvailles [14] » que les auteurs n’hésitent pas à appeler « fusion », c’est-à-dire la « fusion énergétique des flammes jumelles [15] » qui est interprétée comme la réunification de l’âme – et non pas des âmes, puisqu’au commencement, nous le dirons, elle était une.

Outre sa complétude [16] et « l’alignement » harmonieux « entre la chair et l’esprit [17] », cette réunion présente trois traits caractéristiques. Le premier est la purification. Désormais, l’amour porté à l’autre n’est plus mélangé de retour sur soi. Les auteurs parlent d’ « amour inconditionnel ». Mais leur description montre qu’il s’agit d’abord d’amour désintéressé ou personnaliste (qui a conjuré l’amour utilitariste) [18] :

 

« L’amour inconditionnel est le fait d’aimer quelqu’un au-delà d’un besoin et d’une attente. C’est aimer cette personne malgré ce qu’elle peut faire, quel que soit ce qu’elle est et peu importe ce qui se passe entre elle et Soi. C’est l’aimer même s’il ne se passe rien avec elle, même si cette personne choisit de vivre loin ou d’aimer quelqu’un d’autre. C’est aussi savoir aimer, bien qu’elle puisse avoir un comportement blessant ou refuser de s’engager réciproquement [19] ».

 

Quelle superbe hymne à l’amour « qui en cherche pas son intérêt », « supporte tout », etc. (1 Co 13,4-7) ! Or, loin d’être une concession à l’amour pur ou une conception sacrificelle qui caractérisait le modus amandi du chaser, cet amour n’est possible que parce que les deux flammes ont longuement connecté avec elles lors de la séparation et de la guérison, et ont aussi appris à s’aimer d’un « amour inconditionnel [20] ».

Le deuxième est sa stabilité : les deux FJ comprennent alors que « cet amour est éternel ». La raison n’est pas d’abord éthique, mais ontologique : « L’autre ne le quittera jamais puisqu’il est une partie de lui [21] ».

Le troisième est un élargissement : loin de se fermer sur le duo, les FJ s’ouvrent au monde et vivent « un bond spirituel immense [22] ». Là encore, le motif n’est pas premièrement moral, mais anthropologique : « L’arrivée à la complétude se traduit par une sensation d’ouverture totale de son cœur [23] » et donc à un abouchement à la source même de l’amour. Et elle se concrétise par « une mission commune », l’élan à « perpétuer l’énergie d’amour [24] ».

5) La signification de la rencontre d’âme

a) Le problème

Une question souvent posée est celle du sens à donner à ces rencontres. En effet, un point qui m’a de plus en plus frappé à la lecture des ouvrages sur les FJ est l’importance accordée au cheminement des personnes vivant l’expérience des relations d’âme. Ainsi que nous venons de le voir, elles passent systématiquement par des moments douloureux, parfois intenses, parfois prolongés. Or, ces moments demandent, d’une part, d’être accompagnés, d’autre part, d’être interprétés.

Ce qui est vrai pour les relations heureuses traversées par des moments douloureux l’est a fortiori pour celles qui ne sont que douloureuses. Pourquoi certaines personnes sont-elles instantanément et puissamment portées vers leur Bourreau, comme Inès vers Jeanne ? Pourquoi sont-elles attirées par ce qui les détruit ? Autant les relations d’amour et d’amitié sont suscitées par le même ou le semblable, autant les relations karmiques avec son ennemi sont éveillées par les contraires.

b) La réponse : soi-même par un autre

Selon les tenants des relations d’âme, l’interprétation karmique permet de rendre compte de l’attrait pour le Bourreau. Elle permet aussi de sortir de cette relation blessée et de se réparer.

En effet,