Consigne des minutes heureuses. Une gratitude trop nostalgique

Si Consigne des minutes heureuses offre une relation au temps plus positive que celle de Philippe Delerm, elle demeure encore trop marquée au coin par la nostalgie de l’enfance.

 

Françoise Lefèvre relève la présence en nos vies de multiples bonheurs, qui sont plus que les plaisirs transis d’obsolescence programmée dont parle l’auteur de Première Gorgée de bière et autres plaisirs minuscules (1997). Elle analyse avec finesse le bonheur du don du réel. Qu’on lise sa description de sa rencontre avec une jacinthe bleue : « La grappe s’ouvre et c’est toute l’explosion d’un parfum presque fou, entre narcisse et lilas, qui s’exhale contre la vitre givrée. Ce qui ravit, c’est le contraste entre la neige au-dehors et ce parfum chaud. Par la fenêtre on regarde la campagne blanche où sautillent quelques oiseaux. Miracle pour rien. Pour soi seulement [1] ». La joie qu’il apporte est le signe d’un don gratuit. Comme le signe le titre, ces « minutes » sont bien les instants où se présente l’être, dans sa donation, et non pas une reconstruction de l’esprit ou de l’imaginaire. D’ailleurs, cette joie a comme une valeur thérapeutique : elle combat la crainte toujours renaissante du vieillissement et vivifie la mémoire en réactualisant les bons moments du passé [2] et en chassant la tendance à plonger dans un romantisme nostalgique : « Ne t’égare pas dans la mélancolie… Souviens-toi du bonheur [3] ».

En revanche, cet ouvrage ne semble pas être l’œuvre d’une personne pacifiée qui s’est totalement réconciliée avec son passé. Tant de dialectiques le traversent où affleure le ressentiment. Trois signes.

Tout d’abord, Françoise Lefèvre oppose trop la nature à la technique, le paysan au citadin, et même la barbarie véhiculée par l’actualité et qui demeure naïvement extérieure, à une intériorité prétendue ouateuse, aimante, indemne de toute violence. Faisant aussitôt suite à sa description de l’éclosion des fleurs décrite ci-dessus, elle ajoute : « Petits miracles quotidiens, cachant la haine et la mort qui rôdent partout [4] ».

Elle oppose aussi le soi au groupe [5]. Françoise Lefèvre sait-elle que le don qui rend heureux est celui de l’être, et pas seulement la réciprocité d’un sourire ou d’une complicité ?

Enfin, elle oppose trop l’enfant à l’adulte : à la limite, seule la mort de l’enfant semble l’irréparable, car il porte toutes les espérances déçues une fois accédé à l’âge adulte.

Or, sous-tendant ces dialectiques, on sent l’enfant mal-aimée qui n’assimile pas toutes les marques de non-amour. Le titre de son livre (« vous êtes la marchande de la boutique des minutes heureuses »), ne le doit-elle pas au poète André Hardellet, cet être mal-reconnu dont elle est comme l’héritière ?

Au fond, cette joie du présent est trop prégnante du « sommeil enchanté » de l’enfance ; elle n’a pas été assez purifiée du « fantôme aimant qui se pencha sur nous aux premiers jours de notre vie [6]… » Ici s’enracine la tendance à interpréter négativement le présent : « nous traversions un quartier en pleine démolition – certains diraient en pleine rénovation [7] ».

Pascal Ide

[1] Françoise Lefèvre, Consigne des minutes heureuses, Monaco, Éd. du Rocher, 1998, p. 141.

[2] « Quand je suspends le linge avec la lenteur qui convient, dans la paix et le silence, je me retrouve mystérieusement transportée dans ces impressions d’enfance ou de déjà vécu, déjà ressenti ». (Ibid., p. 153. Souligné par moi)

[3] Ibid., p. 28.

[4] Ibid., p. 141.

[5] Typique dans la marche avec le groupe décrite dans le texte : « Plus rien n’est comme avant » (Ibid., p. 69 s).

[6] Ibid., p. 97.

[7] Ibid., p. 10.

1.3.2023
 

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