Enracinement de la création dans le Créateur selon Maître Eckhart
  1. Il faut affirmer, contre les interprétations néoplatoniciennes de Maître Eckhart que, pour lui, la création est non pas une perte d’être, mais un don de l’être ; elle est un exitus de Dieu appelant un reditus.

En revanche, la différence entre Thomas et Eckhart vient de la manière de concevoir ce don d’être. Alors que le Docteur commun la considère à partir du créé, le maître rhénan, lui, l’envisage à partir du Créateur. Comme l’affirmait Jean Tauler, il « parlait à partir de l’éternité et on l’a compris à partir du temps [1] ». En effet, pour Eckhart, la création est une ebullitio [2] ; or, le Créateur, lui, est bullitio originaire ; donc, mais sans nécessité et avec analogie, un même bouillonnement qui est aussi diffusion unit le créé à l’Incréé. Comment ne pas se réjouir d’un plus grand enracinement de l’acte créateur dans l’effusion divine ? [3] Plus encore, la création est enracinée dans la Trinité, précisément dans la génération divine.

 

  1. Dès lors, le risque est qu’à trop valoriser la transcendance de la Source, le Thuringien exténue la consistance du don immanent [4]. C’est ainsi qu’il ne souligne pas assez combien l’être est autopossession et valorise trop son fondement en Dieu : « Aucun des étants n’est l’être, et ce n’est pas non plus en lui qu’est la racine de l’être […]. Il est donc évident que tout ce qui est étant […] tient l’être non de soi, mais d’un autre qui lui est supérieur [5]». Ce qui est vrai de l’être l’est aussi des autres transcendantaux, comme le dit un autre passage de ce commentaire du Siracide : « Tout étant créé est analogué à Dieu dans l’être, la vérité et la bonté. Donc, tout étant créé a par Dieu et en Dieu, et non dans son être créé, l’enracinement positif de l’être, du vivre et du savoir [6]».

Formulons cette évaluation à partir de la grammaire du don. La dynamique ternaire conjugue trois moments : la réception, l’appropriation et la donation. Concentrons-nous sur les deux premiers termes : le second souligne l’auto-possession de la substance (habens esse), le premier l’ouvre en amont à son origine qui est l’Être subsistant. Ainsi, autant l’immense mérite de Maître Eckhart est de souligner la dépendance fontale (c’est-à-dire la réception), autant son danger est de minimiser l’autonomie qui n’est pas indépendance (c’est-à-dire l’appropriation).

Pascal Ide

[1] Jean Tauler, Sermon, 15. Cité par Marie-Anne Vannier (éd.), La création chez Eckhart et Nicolas de Cues, coll. « Patrimoines : christianisme », Paris, Le Cerf, 2011, p. 12.

[2] Cf. Maître Eckhart, Sermon Latin, xxv, n. 258.

[3] Sur ce sujet, cf. Alain de Libéra, Le problème de l’être chez Maître Eckhart, coll. « Cahiers de la Revue de Théologie et de Philosophie » n° 4, Genève, 1980 ; Hervé Pasqua, Eckhart, le procès de l’Un, coll. « La nuit surveillée », Paris, Le Cerf, 2006, p. 207-216.

[4] Sur un exposé et une approche critique de cette survalorisation de l’enracinement en Dieu, cf. Hervé Pasqua, « Maître Eckhart et Nicolas de Cues », Revue thomiste, 116 (2016), p. 655-690, ici p. 655-679.

[5] Maître Eckhart, Seconde leçon sur l’Ecclésiastique, n. 44-45, trad. F. Brunner, Genève, Ad Solem, 2002, p. 46.

[6] Ibid., n. 53, p. 52.

26.1.2026
 

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