La Visitation. Don en cascade et don en boucle

L’une des difficultés qui se pose à une métaphysique de l’amour-don est celle de la relation entre le don en boucle et le don en cascade. Posons-la en général : lorsqu’un bénéficiaire reçoit le don du donateur donnera-t-il au donateur en retour (le don en boucle) ou à un autre receveur (le don en cascade) ? Chacune de ces configurations du don a sa logique, avec son avantage et son inconvénient : le don en boucle valorise la gratitude, mais est tenté par la clôture, voire par la fusion ; le don en cascade valorise l’ouverture féconde, mais est tenté par l’éclatement, voire par la dissémination. Posons-la à partir de l’exemple emblématique de la paternité. D’un côté, il semble bien que la paternité soit réussie, c’est-à-dire achevée, conforme à sa mission, lorsque le père a engendré non pas seulement un fils, mais un père, c’est-à-dire un fils qui devient père en fondant à son tour une famille, dont la prohibition de l’inceste exige qu’elle soit exogame. De l’autre, l’Évangile nous offre le paradigme d’un fils prodigue qui n’est « vivant » et « retrouvé » qu’en retournant vers son père, et nous donne à contempler à travers cette parabole la vie éternelle du Père et du Fils (« Tout ce qui est mien est tien »). Ces deux logiques datives s’opposent-elles ? Assurément non. Faut-il alors les poser et les juxtaposer comme deux dynamiques polaires ? Ce serait insuffisant, car toute polarité devient oscillation et polarisation. Mais comment les composer ?

L’épisode de la Visitation (cf. Lc 1,39-56) nous offre une lumière décisive : l’intégration de la cascade dans la boucle – mais dans la perspective particulière d’un donateur (qui s’avèrera en fait récepteur). Il appartient à une métaphysique de l’amour-don de démontrer cette loi. Contentons-nous ici de l’illustrer. Qui dit visitation ou visite, dit rencontre. Et qui dit rencontre dit relation interpersonnelle qui, dans sa réalisation la plus haute, est échange de dons, et donc communion. Ici, Marie est la donatrice. Elle prend l’initiative de se rendre en toute hâte et ainsi d’offrir à Élisabeth : son service généreux (pas moins de trois mois) ; avec ce don, le don de soi ; et avec le don de sa propre personne, celui de la Personne même du Sauveur. Sa cousine reçoit ce don avec en-thousiasme, gratitude et témoignage, puisqu’elle atteste le double don de soi : celui de la présence de son « Seigneur » et celui de sa Servante en sa foi béatifiante : « Bienheureuse celle qui a cru ». Nous ne traiterons pas ici du redoublement des mises en présence et des dons par les deux enfants dont les femmes sont porteuses. Nous nous centrerons seulement sur l’attitude de Marie.

Nous venons de décrire les trois premiers moments de la dynamique quaternaire du don interpersonnel : Marie a pris l’initiative de la rencontre par un don multiple (premier moment : la donation) ; sa parente a reçu ce don au plus intime d’elle-même, au point que son enfant tressaille (deuxième moment : la réception, qui se poursuit dans l’intériorisation-appropriation) ; puis elle répond à sa bienfatrice avec toute la richesse réfractée dans les trois actes énoncés aussi ci-dessus (troisième moment : le don en retour). Pour que l’échange soit complet, un quatrième temps est nécessaire. Et c’est ici que nous retrouvons notre question : non plus du côté du récepteur, mais du côté du donateur. Marie va-t-elle faire retour vers Élisabeth pour achever la communion ? Nous serions en droit de l’attendre. Or, nous le savons, Marie s’adresse non pas à sa cousine, mais à Dieu lui-même dans le Magnificat – même si elle fait allusion aux paroles d’Élisabeth en affirmant que « toutes les générations la diront bienheureuse », ainsi que Jean-Paul II l’a si bien noté. Comment le comprendre ? Justement au nom de la loi d’intégration de la cascade dans la boucle.

En effet, si Marie apparaît au début comme la donatrice, c’est parce que nous avons abstraitement introduit une rupture dans un récit qui est en réalité continu. La Visitation est la suite à la fois gratuite et obligée de l’Annonciation. Or, dans celle-ci, Marie apparaît comme la Servante qui reçoit du Très-Haut non seulement son Fils, mais sa volonté (« Voici la Servante du Seigneur »). Par conséquent, en se rendant auprès d’Élisabeth pour la servir et témoigner, elle redonne gratuitement ce qu’elle a reçu gratuitement. Autrement dit, elle épouse la forme du don en cascade. Formalisons : A (Dieu) donne à B (Marie) qui donne à son tour à C (Élisabeth). Or, que fait Marie ? Elle (B) fait maintenant retour à Dieu (A) de tout ce qu’elle a reçu, de Dieu (A) comme d’Élisabeth (C). Et telle est la dynamique du don en boucle. Par conséquent, considérées dans leur intime connexion, les deux scènes de l’Annonciation et de la Visitation illustrent l’intégration de la cascade dans la boucle [1]. La communion de Dieu et de sa Servante passe par le don-service à Élisabeth. Ainsi, de même que la cascade est intégrée dans la boucle, de même la charité envers le prochain l’est-elle dans la charité envers Dieu – expliquant dynamiquement pourquoi une est la vertu de charité.

Le texte patristique, emprunté à saint Bède le Vénérable, que propose l’Office des lectures en cette fête du 31 mai confirme, sur mode plus concret, ce que nous avons ici systématisé. « Mon âme exalte le Seigneur ; exulte mon esprit en Dieu mon Sauveur. Le sens premier de ces mots est certainement de confesser les dons que Dieu lui a accordés, à elle, Marie ». Voilà pour le don que Dieu fait à Marie. « Car le Puissant fit pour moi des merveilles. Saint est son nom ! Pas une allusion à ses mérites à elle. Toute sa grandeur, elle la rapporte au don de Dieu ». Voilà pour le don que Marie adresse en retour à son Seigneur. Mais où se trouve le don en cascade que Marie fait à sa cousine ? Saint Bède y fait subtilement allusion en nous incluant au terme du passage : « Aussi est-ce un usage excellent et salutaire, dont le parfum embaume la Sainte Église, que celui de chanter tous les jours, à Vêpres, le cantique de la Vierge. […] c’est bien le moment, à vêpres, de revenir à ce chant, car notre âme, fatiguée de la journée et sollicitée en sens divers par les pensées du jour, a besoin, quand approche l’heure du repos, de se rassembler pour retrouver l’unité de son attention ». En effet, si notre vie cherche à se conformer à celle de Jésus et de Marie, nous avons cherché à nous donner à nos frères. Avec, d’un côté, toute la générosité charitable que cela requiert (comme cause), mais aussi, de l’autre, tout le risque de fatigue et de dispersion que cela comporte (comme effet). Dès lors, l’intégration de cette cascade de la charité fraternelle dans la boucle de l’amour de Dieu à la fois achève, unifie et repose.

Pascal Ide

[1] Non sans l’enrichir d’une précision précieuse : le primo-récepteur (B) qui est le médiateur du don fait par le primo-donateur (A) est aussi, devenu deutéro-donateur (toujours B), le médiateur du don en retour fait par le deutéro-récepteur (C). Faut-il l’ajouter, riches et nombreuses sont les applications en théologie de la Trinité, de la création, etc. ?

1.6.2022
 

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