Végétal et animal. Hiérarchie ou altérité ? (Note programmatique)
  1. Le tournant partiellement phytocentriste pris aujourd’hui par certains chercheurs et philosophes invite à poser à nouveau frais la passionnante question des degrés d’être. L’arbre de Porphyre a durablement marqué les esprits en Occident en inscrivant une distinction hiérarchique entre le végétal et l’animal, affirmant que le premier est privé de sensation et le second en est pourvu.

 

  1. L’on peut s’attaquer au zoocentrisme en minimisant la place accordée au tournant cognitif. C’est ainsi que, de nos jours, l’interprétation largement majoritaire dans les sciences du vivant fait de la connaissance un comportement adaptatif de plus. Tout au contraire, je maintiens à la suite du Péri psuchès (De l’âme) d’Aristote que la sensation est le degré premier de la connaissance qui elle-même introduit une véritable révolution ontologique : le monde ou l’autre qui, jusqu’à maintenant, n’existait qu’au dehors (l’inerte) ou n’était intériorisé que pour être détruit (le végétal par l’opération de nutrition) est enfin honoré en son altérité, de sorte que cet univers presque infini qui déborde et domine le vivant de toute part est dorénavant ce qui est débordé par le connaissant. Dit autrement, de contenant, l’environnement est, par le miracle de la connaissance, ce qui est contenu, selon une loi d’inversion topographique qui est une loi ontologique (ontotopique) [1]. Si la relecture néodarwinienne relève à juste titre que la connaissance permet une meilleure adaptation à l’environnement, elle confond essence et but, finalité et effet, utilité et gratuité, action et contemplation. Ainsi, j’en concède la vérité et même l’extension, mais j’en refuse le réductionnisme, le comportementalisme et l’utilitarisme.

 

  1. Plus radicalement, un certain nombre de chercheurs et de philosophes s’attaquent à cette hiérarchie fondée sur la connaissance (et ses conséquences comme l’émotion), voire à la cognition intellectuelle et à la décision, en les attribuant aux plantes. Ce débat mérite d’être abordé en détail. Ici, je souhaiterais seulement proposer une réflexion plus latérale, mais non moins importante, à partir d’une notation profonde de Blondel dans L’action de 1893 selon laquelle l’action est (apparemment) retardée par la pensée. Elle s’inscrit dans le cadre général de sa philosophie de l’action qui englobe tout acte, y compris l’acte de pensée, dans ce qu’il appelle action. Peu importe ici son projet général (qui est d’une très grande portée et dont il faudra rendre compte par ailleurs). Relevons seulement son argument et croisons-le avec les études mises en ligne [2] qui attestent aujourd’hui massivement le caractère intimement bienfaisant de la nature en particulier végétale sur l’homme.

Le philosophe de l’Action note finement que l’action est prospective, tournée vers l’avenir, alors que la connaissance est rétrospective, tournée vers le passé (plus que vers le présent qui unifie le double mouvement comme l’action unifie la liberté et la raison). Blondel parle ici à la fois de la connaissance en général qui est intériorisation du monde et d’une connaissance particulière qu’est la réflexion ou relecture, en l’occurrence, de l’action passée [3].

 

  1. Appliquons ce constat à la différence végétal-animal. Et, pour cela, défendons la spécificité cognitive de l’animal (les prétendues aptitudes cognitives du végétal étant des tropismes, et leurs actions des réactions).

De prime abord, qu’il est difficile de penser la supériorité de l’animal sur le végétal quand on compare les capacités de connexion et de bienfaisance de celui-ci vis-à-vis de celui-là, en particulier sur l’humain (je renvoie donc toujours aux études montrant que les plantes ne sont pas seulement des aliments ou des médicaments profitant aux fonctions physiologiques, c’est-à-dire végétatives de notre organisme, mais exercent une action à la fois supérieure et très intime sur la personne). Or, si le végétal fait tant de bien à la personne (au point qu’elle a vitalement besoin de sa présence), c’est parce qu’elle entre en résonance avec elle, pénètre en lui. Or, ce qui est plus intime est plus proche. Donc, le végétal est plus proche de l’homme que l’animal, et participerait donc à sa supériorité ontologique. Il faudrait d’ailleurs adjoindre à cet argument celui tiré de la douceur particulière propre au végétal vis-à-vis de l’animal pour qui vaut seule la distinction du sauvage et du domestique – cette suavité nourrit d’ailleurs une symbolique qui emprunte à la polarité anima (plus végétale) – animus (plus animale).

Or, la raison de cette pénétration non-violente (et donc de cette connexion entre l’homme et la nature) est, me semble-t-il, ailleurs et réside justement dans la connaissance et son retardement. D’un mot, en étant dénué de capacité cognitive et réflexive, le végétal agit immédiatement sur son environnement et donc sur l’humain qui y demeure. L’on objectera que ce caractère temporel paraît accidentel. Nous répondrons tout d’abord que la médiation n’est pas seulement chronologique, mais ontologique et ensuite que, loin d’être extrinsèque et accidentelle, la temporalité tisse les relations entre vivants, les rythme et les configure du dedans. De même qu’il convient de penser ontotopiquement (c’est-à-dire le lieu à partir de l’être), de même convient-il de penser ontochroniquement (c’est-à-dire le temps à partir de l’être).

 

  1. Une conséquence en est que cette bien-faisance de la nature se comprend à partir de la connexion entre elle et l’humain. Nous avons, en effet, cherché à montrer ailleurs que, contemplée à partir de l’être et de l’être médité trinitairement, la nature se caractérise par sa capacité de reliance (« tout est lié »), c’est-à-dire se notifie comme mi-lieu qui altérise et médiatise [4]. Plus précisément encore, elle connecte non seulement les étants, mais le dedans et le dehors de chacun d’entre eux. Une telle vision du cosmos doit intégrer cette entité aujourd’hui si méconnue, voire si suspectée, qu’est l’esprit. Et puisque la cosmologie stoïcienne accordait la place centrale au pneuma, nous avons un besoin urgent d’un néo-stoïcisme cosmologique [5].

 

  1. Aux travaux de Nicolas Guéguen portant plus sur le fait de la bienfaisance écologique et à ceux de Kathy Willis sur leurs mécanismes neuro-hormonaux, il faudra joindre des études plus inédites et plus inchoatives (mais pas moins sérieuses dans leur souci de validation scientifique) portant sur certains processus physiques et non pas chimiques (comme les protéodies). Sans entrer dans le détail, ces études montrent que la nature entre en résonance avec l’homme. Or, cette harmonie que l’on peut qualifier de musicale est un mode de communication qui permet tout à la fois d’aller jusqu’au cœur et de ne pas violer cette intimité, par fraction et effraction des limites constitutives de la constitution ontophanique de chaque substance vivante (si l’inerte est dénuée de limite organiquement individuée, le vivant, lui, comporte une structure spécifique, de la membrane cellulaire à la peau, qui structure la différence ontologiquement essentielle du dehors et du dedans). Et, à l’instar de l’information (qui se distingue de l’énergie et de la matière pesante), cette communication harmonique par résonance est une des propriétés de l’action pneumatique qui à la fois ne transgresse jamais nos limites et reconfigure, c’est-à-dire fait naître à la forme (comme l’énergie suscite la masse sans pour autant s’identifier à celle-ci). Saisir ontologiquement la différence animal-végétal nous reconduit donc derechef à l’élaboration d’une pneumatologie cosmologique.

 

  1. Cette note est un prélude à une étude de cosmologie philosophique consacrée à la juste compréhension des relations végétal-animal – relations qui demandent à être complexifiée en introduisant un triple axe historique, systémique et ontologique. Elle permettra de ne pas perdre la doctrine hiérarchique qu’implique la nouveauté révolutionnaire de la connaissance, mais elle la compensera et, plus, l’enrichira, en montrant que cette acquisition inédite s’accompagne aussi d’une perte qui constitue la spécificité du végétal (ou plutôt les spécificités : verticalité, symétrie simple, capacité photosynthétique, interconnexion intime avec l’animal et l’humain, etc.). Ajoutons que ce que l’animal perd, l’humain le retrouve, au moins partiellement (par exemple avec la verticalité) – ce qui invite à penser l’humain non pas seulement comme un animal spécifique, mais, partiellement, comme un croisement de l’animal et du végétal, ainsi qu’une intégration de leurs richesses.

Pascal Ide

[1] Cf. site pascalide.fr : « Le rythme paradoxal de l’être » ; « La loi d’assimilation inversée. De saint Augustin à Henri de Lubac et retour » ; « La communion eucharistique, une inversion de l’assimilation ».

[2] Cf. site pascalide.fr : « La nature fait du bien 1 », « La nature fait du bien 2 » ; « La nature fait du bien 3 ».

[3] Il serait passionnant de développer cette observation et ainsi articuler de manière neuve et complémentaire connaissance et affectivité en ajoutant au double devenir, centripète et centrifuge, de réception et de donation, une relecture ontochronique qui appellerait la médiation d’un troisième terme, comme le temps fait lui-même la synthèse entre le passé et le futur.

[4] Cf. Pascal Ide, « ‘L’autre est constitutif du moi’. L’ontologie trinitaire de Piero Coda. À propos de… Piero Coda, Ontologie trinitaire », Nouvelle revue théologique, 143 (2021) n° 4, p. 455-467 ; « L’ontologie trinitaire des couleurs. Une relecture de la loi de complémentarité chromatique », Sophia, 14 (2022) n° 1, p. 143-160.

[5] Cf. Id., « Pour une approche philosophique des champignons », Revue des questions scientifiques, 193 (2022) n° 3-4, p. 1-104. Texte accessible en ligne gratuitement sur le site de la revue.

9.1.2026
 

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