Universel, particulier et singulier. Une distinction fondamentale relue à partir de l’amour

Si nous différencions aisément l’universel (« Tous les chiens courent de travers ») et le singulier (« Mon chien s’appelle Milou »), nous confondons souvent « particulier » et « singulier ». Pourtant, la scolastique médiévale avait introduit une distinction précise entre ces trois mots : « universel », « particulier » et « singulier », comme trois modalités de l’extension : est universel ce qui se dit de tous, particulier ce qui se dit de quelques-uns, d’un groupe et singulier ce qui se dit d’un seul individu. C’est ainsi que nous pouvons caractériser tout être, en particulier tout être humain par ces trois niveaux d’extension. Universel : « Monsieur Perrichon est une personne, douée de raison, etc. ». Particulier : « Il est paroissien de Saint-Bernard du Mont-Blanc ». Singulier : « Il est marié à Madame Perrichon, dont il a une fille, Henriette, est président du conseil économique de la paroisse » [1].

Si pertinente soit cette distinction, elle demeure juxtaposée. Hegel a proposé de cette tripartition une interprétation dynamique qui est trop technique pour être exposée brièvement et clairement. Disons seulement, et à propos du seul jugement, qui nous intéresse principalement, que, pour le philosophe allemand, le jugement particulier (au fond : « Quelques-uns sont l’universel ») est foncièrement indéterminé, donc ambigu, parce que l’individuel est élargi en perdant sa détermination ; le jugement universel (entendu comme jugement portant sur la multiplicité achevée et non pas comme simple totalité), la détermination est sauvée ; dès lors, le jugement singulier, dans sa réflexion, peut être respecté dans son absolue détermination [2].

Or, cette interprétation technique peut se relire à partir de l’amour. Dès lors, non seulement elle s’éclaire plus concrètement, mais elle devient elle-même capable d’éclairer en retour notamment la genèse de l’amour. Prenons le cas d’un célibataire désirant se marier.

Au point de départ, le plus souvent, il se fixe des critères et cherche les personnes qui leur correspondent. C’est ce que confirment et plus encore amplifient les applications de rencontre comme Tinder, Bumble ou Happn. En 2022, pas moins d’un quart des couples français se sont formés par leur médiation [3]. Or, les algorithmes se fondent sur les affinités : celles, explicites, que la personne donne d’elle-même ; celles, implicites, que révèlent nos comportements que l’IA connaît d’après les historiques de navigation et les informations qu’elle laisse sur les réseaux sociaux. Mais ces affinités sont des idéaux (celui qui matche cherche en général la beauté, la gentillesse, l’intelligence, etc.) ou des communautés d’appartenance, donc sont des ressemblances générales, c’est-à-dire des caractéristiques universelles (ou particulières au sens scolastique).

Puis, quand la personne rencontre l’autre et, cas idéal (c’est le cas de le dire !), se marie avec lui, elle est attirée non plus seulement par l’universel, mais par cet universel incarné dans cette personne, ce que Hegel appelle, lui, le particulier. Or, ainsi que chacun sait, tôt ou tard, les amoureux se dégrisent. Toutefois, contrairement à ce que chacun croit savoir, cette sortie de la sobra ebrietas amoureuse ne tient pas à la perte de l’idéal (il/elle n’est pas si gentil/le, intelligent/e, etc., que je le croyais), mais au croisement des qualités avec d’autres caractéristiques qui la contredisent et que, dans sa focalisation (plus que son aveuglement), l’état amoureux avait ignoré ou relativisé. Or, ces différentes caractéristiques sont autant de composantes de la singularité.

Or, avant d’épouser l’autre, « l’amour épouse le réel : amor terminat ad rem », disaient nos scolastiques qui étaient bien plus proches de la chose (res, en latin) que l’on ne sait : de même que nous voulons être aimés pour nous-mêmes et tout nous-mêmes, de même l’autre ! Ainsi, l’amour n’advient pleinement à son essence que lorsqu’il s’éprend d’autrui dans son ineffable individualité, donc dans toute riche sa complexité et sa possible évolutivité. Comprenons bien. La dialectique n’oppose ni ne juxtapose, mais compose – si l’on accepte le moment de négativité, c’est-à-dire, concrètement, si l’on renonce temporairement au moment de la particularité, pour le retrouver, mais assumé, dans le moment de la singularité. Ainsi l’amour authentique n’embrasse pas seulement la singularité, mais aussi toute l’universalité idéale qui s’y incarne et en constitue cette particularité, tout en lui étant infiniment plus riche [4].

Pascal Ide

[1] Cf. Pascal Ide, L’art de penser. Guide pratique, Paris, Téqui, nouv. éd. entièrement refondue, 2023, p. 118-119.

[2] Hegel élabore pour elle-même l’articulation de l’universel, du particulier et du singulier dans l’étude du concept et celle du jugement de la réflexion (cf. Georg-Wilhelm-Friedrich Hegel, Science de la Logique. Deuxième tome. La logique subjective ou doctrine du concept, trad. Pierre-Jean Labarrière et Gwendoline Jaczyk, Paris, Aubier, 1981, p. 67-97 et p. 125-134). Cf. le commentaire éclairant d’André Léonard, Commentaire littéral de la Logique de Hegel, coll. « Bibliothèque philosophique de Louvain », Paris, Vrin, Louvain, Éd. de l’Institut supérieur de philosophie, 1974, p. 326-331 ; p. 366-371.

[3] Cf. Aurélie Jean, Le code a changé. Amour et sexualité au temps des algorithmes, Paris, Éd. de l’Observatoire, 2024. Cf. aussi Christophe Deshayes et Jean-Baptiste Stuchlik, Petit traité du bonheur 2.0. Comment prendre soin de soi et des autres grâce aux technologies numériques, Paris, Armand Colin, 2013 ; Daniel Cohen, Homo numericus. La « civilisation » qui vient, Paris, Albin Michel, 2022.

[4] Avec l’amabilité (qui se fonde autant sur le bien que sur le don) comme cause de l’amour du singulier, c’est ce qui manque à l’analyse sous-tendant de manière suggestive, tout l’ouvrage de Luc Ferry, Ne vous mariez jamais ! Vraiment ?, Paris, Éd. de l’Observatoire, 2026, en particulier p. 22-25 et  p. 333-336.

10.9.2026
 

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