Se recevoir de Dieu selon Saint-Exupéry

Alors qu’il se trouve dans son avion, au milieu des mille bombes qui explosent autour de lui, Antoine de Saint-Exupéry fait l’expérience suivante :

 

« Désormais, chaque explosion me paraît, non nous menacer, mais nous durcir. Chaque fois, durant un dixième de seconde, j’imagine mon appareil pulvérisé. […] je suis envahi par une sourde jubilation […]. Je devrais éprouver le saisissement du choc, puis la peur, puis la détente. Pensez-vous ! Pas le temps ! J’éprouve le saisissement, puis la détente. Saisissement, détente. Il manque une étape : la peur ».

 

Il le forme ensuite en positif :

 

« Et je ne vis point dans l’attente de la mort pour la seconde qui suit, je vis dans la résurrection, au sortir de la seconde qui précède. Je vis dans une sorte de traînée de joie. […] C’est comme si ma vie m’était, à chaque seconde, donnée. […] Je suis toujours vivant. Je ne suis plus qu’une source de vie. L’ivresse de la vie me gagne. […] Ceux qui nous tirent d’en bas, savent-ils qu’ils nous forgent  [1] ? »

 

Quel sens donner à cette expérience ? S’agit-il d’une expérience d’invulnérabilité, donc de toute-puissance régressive (« Il manque une étape : la peur ») de celui qui se croit immortel (« je vis dans la résurrection ») ? Ou s’agit-il d’une expérience de Providence, de vraie espérance abandon (« comme si ma vie m’était, à chaque seconde, donnée ») ? Soudain, les deux réalités, si différentes au plan théologal, semblent cousiner…

Le pilote et essayiste estime que notre monde a laissé « pourrir la notion d’Homme [2] ». En effet, pour lui, l’homme se construit par des actes et l’acte par excellence, « l’acte essentiel » qu’est « le sacrifice [3] » ; or, « notre Humanisme a négligé les actes [4] ». Il précise : « Sacrifice ne signifie ni amputation, ni pénitence. […] Il est don de soi-même à l’être dont on prétendra se réclamer ». Mais cette conception exigeante de l’homme suppose un fondement transcendant : « Tant que ma civilisation s’est appuyée sur Dieu, elle a sauvé cette notion du sacrifice qui fondait Dieu dans le cœur de l’homme [5] ». Au fond, c’est toute la rythmique du don qui se dit ici : en se recevant de Dieu, l’homme entre à son tour dans le don de soi, jusqu’au sacrifice.

N’est-ce pas le sens de la dernière phrase de Pilote de guerre, prégnant d’une espérance dramatique qui rime avec christique : « Les vaincus doivent se taire. Comme des graines [6] » ?

 

[1] Antoine de Saint-Exupéry, Pilote de guerre, coll. « Folio », Paris, Gallimard, 1942, p. 156-157.

[2] Ibid., p. 206.

[3] Ibid., p. 207.

[4] Ibid.

[5] Ibid., p. 208. Souligné dans le texte.

[6] Ibid., p. 222.

12.2.2026
 

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