Une superbe chanson de Jacques Brel intitulée « Litanie pour un retour » [1] nous parle du retour de l’être aimé, mais, dans l’appel que, secrètement, sourdement, l’aimant lui lance, elle nous montre plus encore combien l’aimant se transforme dans l’aimé [2].
« Mon cœur ma mie mon âme
Mon ciel mon feu ma flamme
Mon puits ma source mon val
Mon miel mon baume mon Graal
Mon blé mon or ma terre
Mon soc mon roc ma pierre
Ma nuit ma soif ma faim
Mon jour mon aube mon pain
Ma voile ma vague mon guide ma voie
Mon sang ma force ma fièvre mon moi
Mon chant mon rire mon vin ma joie
Mon aube mon cri ma vie ma foi
Mon cœur ma mie mon âme
Mon ciel mon feu ma flamme
Mon corps ma chair mon bien
Voilà que tu reviens. »
De prime abord, la répétition du pronom possessif à la première personne centre le poème sur l’aimant. Mais l’erreur se dissipe dès que l’attention se porte sur le substantif, sur le foisonnement débordant des quarante-trois noms différents. Dans son désordre même, il exprime le jaillissement et la démesure de la passion dévorante (« Quels mots me direz-vous, demande Roxane à Cyrano-Christian ? – Tous ceux, tous ceux, tous ceux Qui me viendront, je vais vous les jeter, en touffe, Sans les mettre en bouquets : je vous aime, j’étouffe, Je t’aime, je suis fou, je n’en peux plus, c’est trop [3] »). On pourrait les répartir selon leur sens, propre ou figuré, et ce dernier selon les registres, naturel ou artificiel (« mon soc », « mon pain », « ma voile »), anthropologique (« Mon cœur ma mie mon âme »), cosmologique (« Mon ciel mon feu ma flamme ») ou même théologique (« Mon miel [entendu au sens biblique] mon baume mon Graal ») ; l’on pourrait même subdiviser chacun des registres, par exemple cosmologique, selon qu’il emprunte à l’inerte ou au vivant. Mais ces distinctions sont générales et ne s’appliquent pas spécifiquement à l’amour.
Il est plus proche de l’intuition créatrice qui préside à la litanie d’observer que ces vocables en gerbe se répartissent en deux groupes selon qu’ils désignent l’aimé comme celui qui reçoit ou comme celui qui donne. Ainsi, dans le même vers : « Mon puits ma source mon val », les deux extrêmes, « Mon puits », « mon val », disent la réception et le médian, « ma source », la donation. Mais, plus encore, tous les termes profusément jetés convergent vers un centre ardent et un seul : la métamorphose de l’aimant dans l’aimé. Qu’ils la disent par métaphore ou par métonymie (comme « mon âme » ou « mon corps »), les mots ont en commun de désigner tous des réalités vivantes, nodales, intensément investies. Enfin, deux appellations ressortent particulièrement, qui expriment combien celui qui revient est devenu la substance de celui qui l’attend : « cœur », qui ouvre le poème, se répète en quasi-inclusion, fait écho avec « âme » et désigne bibliquement le centre de la personne ; l’étonnant « moi », seul nom abstrait (avec « mon bien ») dans le fourmillement des symboles concrets, dont la modernité a fait l’équivalent du « cœur » biblique et de l’« âme » grec.
Oui, la « Litanie pour un retour » est une « Litanie à l’amour », une hymne à la puissance transformante de l’amour.
Pascal Ide
[1] « Litanie pour un retour », textes et musiques de Jacques Brel, Au printemps, Philips, 1958, 9e titre. C’est le troisième album de Brel.
[2] Cf. le commentaire, plus ou moins inspiré, de Claire-Anne Baudin, « Puisqu’il s’attache à moi, je le délivre », Études, septembre 2002, p. 242-245.
[3] Edmond Rostand, Cyrano de Bergerac, Acte III, scène 6.