L’imagination comme mode de vie

Le philosophe Xavier Pavie a publié un livre intitulé L’imagination comme mode de vie [1]. Le titre dit l’objet de l’ouvrage, à condition qu’on lui joigne un troisième terme : la philosophie. En effet, l’auteur, directeur, a deux centres d’intérêt auxquels il consacre ses différents ouvrages et ses directions d’ouvrage : l’imagination en philosophie [2] ; et, la philosophie comme exercice spirituel [3], non pas seulement à l’âge antique [4], mais aussi aujourd’hui [5].

Dès lors, sa démarche est limpide. La philosophie est en grande partie ennemie de l’imagination (surtout à l’époque moderne). De même, il semble que les zélateurs de cette vision pratique, existentielle de la philosophie comme exercice spirituel combatte l’imaginaire. Là contre, Xavier Pavie souhaite réharmoniser ces trois pôles. Dans ses ouvrages antérieurs, il reconduit la philosophie aux exercices spirituels ou à la conversion spirituelle chère à Pierre Hadot dont Pavie est le disciple [6]. Ici, il montre que l’un des chemins privilégiés pour atteindre cette fin est l’imagination. Autrement dit, il aborde « l’imagination comme une spiritualité » (p. 9) ou « comme exercice spirituel » (Partie iv. 2).

En effet, aujourd’hui, notre éthique et notre politique sont dans l’impasse car elles ne cessent de répéter les mêmes scénarios mortifères. C’est particulièrement vrai pour les trois enjeux majeurs de notre monde : en politique (face au déficit, voire au semblant de démocratie, nous sommes inaptes à inventer d’autres modes de gouvernance) ; en matière environnementale (face au dérèglement climatique, nous peinons à trouver un usage différent des énergies à notre disposition) ; en éthique personnelle (face à la convoitise des biens matériels ou du pouvoir, nous ne savons pas ouvrir un chemin inédit vers la sobriété).

Or, notamment à la suite de David Thoreau (Partie iv. 1), Xavier Pavie souligne la créativité de l’imagination qui se déploie selon « trois formes » (p. 322) : mémoire, combinaison et créatrice – la première, tournée vers le passé, recouvrant ce que Kant appelait « imagination reproductrice », et les deux autres, tournées vers l’avenir, ce que Kant appelait « imagination productrice », avec une différence notable entre la deuxième qui procède par association, et la troisième, dont le nom est emprunté à Théodule Ribot [7] et qui se caractérise par sa nouveauté (sans que Xavier Pavie précise beaucoup plus sa différence d’avec la précédente).

Par conséquent, l’imagination est donc le moyen qui permet à l’homme non pas de « se retrouver soi-même », mais de « se créer soi-même [8] ». Face à la tentation de répétition, elle « est l’espoir dans l’enfermement, l’ouverture du conditionnement ». Concrètement, elle « est ce qui permet à celui qui se trouve dans une situation d’échec, de se voir autrement et de s’en sortir en grandissant » (p. 357). Plus encore, cette spiritualité de l’imagination dessine un chemin en trois temps : « se détacher et décoller du mondain » ; se laisser « transform[er] » en ouvrant des possibles à venir ; « retourner » vers « le monde immanent » (p. 339). Ainsi, loin d’être « déconnectée du réel » (p. 9) – ce qui est la grande critique que lui adressent les philosophes, surtout modernes –, l’imagination y reconduit, enrichie de territoires inconnus, et y engage résolument : « L’imagination n’a fait jusqu’ici que rêver le monde ; il faut maintenant le transformer » (p. 360).

Si stimulante soit cette vision, nous lui adressons non pas une critique, mais deux propositions de complément : mieux enraciner l’imagination dans la mémoire qui n’est pas qu’une reproduction ou une répétition, mais un don germinal, porteur sans nul déterminisme des promesses de l’avenir ; ouvrir l’imagination non pas seulement ni d’abord à la culture de soi, au politique et à l’environnemental, mais au relationnel, au dialogal et, pour tout dire, à l’amical et l’amoureux (on ne peut qu’être étonné que si peu soit dit de l’imaginaire amoureux, pourtant si luxuriant et si créatif).

Pascal Ide

[1] Xavier Pavie, L’imagination comme mode de vie, Paris, p.u.f., 2023.

[2] Cf. Id., L’innovation à l’épreuve de la philosophie, Paris, p.u.f., 2018 ; Philosophie critique de l’innovation et de l’innovateur, ISTE, 2020.

Direction d’ouvrages : Le goût d’imaginer sa vie, Manitoba, 2018 ; Imaginer son futur, Paris, L’Harmattan, 2021 ; Imaginer le monde de demain, Maxima, 2021.

[3] Id., Exercices spirituels philosophiques, Paris, p.u.f., 2022.

[4] Id., Exercices spirituels, leçons de la philosophie antique, Paris, Les Belles Lettres, 2012.

[5] Id., Exercices spirituels dans la phénoménologie de Husserl, Paris, L’Harmattan, 2008 ; Exercices spirituels, leçons de la philosophie contemporaine, Paris, Les Belles Lettres, 2013.

[6] Xavier Pavie (éd.), Pierre Hadot. Discours et mode de vie philosophique, Paris, Les Belles Lettres, 2014.

[7] Théodule Ribot, Essai sur l’imagination créatrice, rééd., Paris, L’Harmattan, 2007. Cf. Alfred Binet, « Théodule Ribot : Essai sur l’imagination créatrice », L’année psychologique, 7 (1900), p.

[8] George Bernard Shaw, An Unsocial Socialist: « Life isn’t about finding yourself. Life is about creating yourself », A World To The Wise, 2015.

20.2.2024
 

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