L’homme, connecté à toute la Terre
  1. Savez-vous que l’homme possède un sens électro-magnétique ? De même qu’il est capable de capter les ondes lumineuses, il est apte à recevoir, plus précisément, à connaître l’information qui est portée par le magnétisme terrestre.

Nous le savons pour les animaux. Et, nous le savons en particulier pour les oiseaux. Leur extraordinaire capacité d’orientation sur la longue distance leur permet d’accomplir les migrations les plus spectaculaires en revenant précisément à leur point de départ (pas moins de 60 000 kilomètres par an pour un sterne arctique). Mais cela vaut pour nos simples pigeons qui sont bien qualifiés de voyageurs. Avant le téléphone et Internet, ils constituèrent le plus fiable des moyens de communication entre les hommes habitant des pays et même des continents différents. Leurs performances sont d’autant plus impressionnantes qu’ils accomplissaient bravement leur mission même en cas de ciel couvert, de brume, de poussière ou de gaz.

Intrigués par ce fait qui tient du miracle au sens étymologique (ce qui suscite l’admiration), les chercheurs ont multiplié les explications qui, complémentaires, font appel aux différents sens de nos zélés amis ailés : le sens de la vue, prenant pour objet les astres – de jour, le Soleil, plus précisément l’azimut solaire (joint à l’horloge biologique interne pour rectifier les mouvements du soleil) [1], et, de nuit, les étoiles, comme l’étoile polaire dans l’hémisphère Nord –, voire, on l’ignore plus, la configuration des paysages (montagnes, cours d’eau, littoraux), notamment pour l’approche finale [2] ; l’olfaction en captant les odeurs apportées par le vent (un pigeon dont on sectionne les nerfs olfactifs ne peut plus rentrer au pigeonnier [3]) ; enfin, un nouveau sens capable de détecter le champ magnétique. William T. Keeton, un zoologue américain de l’université Cornell, à New York, équipa une équipe de pigeons d’une barre de métal et une autre d’aimants ; or, il observa que ce groupe et seulement ce groupe fut perturbé dans son orientation ; il avait démontré que les oiseaux s’orientent en fonction du champ magnétique terrestre [4]. Depuis, les chercheurs ont par exemple proposé que l’oreille interne soit le siège de cette capacité magnétoréceptrice [5].

En fait, cette compétence sensorielle est très démocratique. Descendons l’échelle de la complexité organique. Les mouches sont dotées de cryptochromes ; or, ces récepteurs sont sensibles non seulement à la lumière, mais au champ géomagnétique [6]. Il en est de même des invertébrés, des plantes et même des bactéries. Remontons scalairement le monde animal. Nous constatons que les mammifères les plus proches de nous du point de vue de l’intelligence émotionnelle, les chiens, sont particulièrement sensibles au rayonnement magnétique émis par la Terre. C’est ainsi que Hynek Burda, du département de biologie de l’université tchèque, qui étudie ce sujet depuis quarante ans, a montré que le chien qui fait ses besoins préfère aligner l’axe de son corps selon la direction nord-sud ; or, cela correspond à l’orientation du champ magnétique terrestre, du moins quand il est stable [7]. Une autre recherche a révélé qu’il préfère une gamelle de friandises qui est orientée vers le nord plutôt que vers l’est ; or, derechef, il s’agit de l’orientation géomagnétique [8]. Se fondant sur ces études, une zoologue de l’université de Duisburg-Essen a entraîné des chiens à détecter des barres aimantées, donc a confirmé leur capacité magnétoréceptrice [9]. Last but non least, Catherine Lohmann, biologiste à l’Université de Caroline du Nord, a montré en 2020 que le chien peut « utiliser le champ magnétique terrestre pour calculer des raccourcis sur un terrain inconnu [10] ». Cette extension spectaculaire ne vaudrait-elle pas une induction presque complète, les extrêmes incluant les intermédiaires internes au genre (voire aux règnes vivants) ?

Quoi qu’il en soit, une récente expérimentation, réalisée par le géophysicien Joe Kirschvink, de l’Institut de technologie de Californie (CalTech), a, pour la première fois, mis en évidence la détection humaine du champ magnétique [11]. En effet, il a demandé à 34 sujets d’être placés dans une cage de Faraday qui, comme on le sait, isole des radiofréquences extérieures. Puis, il a modifié le champ magnétique en le faisant tourner dans le sens trigonométrique (inverse au mouvement des aiguilles d’une montre). Or, si les participants ont dit n’avoir rien ressenti, leur cerveau, lui, détecta un changement : chez certains, les ondes alpha furent désynchronisées. Si la sensation était infraconsciente, l’organisme, lui, avait perçu la modification du géomagnétisme. Nous possédons donc un sixième sens (selon la signification propre du substantif) : la magnétoréception.

 

  1. Tel étant les faits, comment les interpréter ?

L’atrophie du savoir magnétique tient probablement au mésusage du sens. En effet, nous avons déjà convoqué ce constat : tout gain technologique se paie d’une amputation anthropologique. Or, depuis longtemps, précisément depuis l’invention de la boussole, nous disposons de nombreux artefacts efficaces et précis pour nous orienter dans notre environnement. Tel un muscle qui s’atrophie de ne pas servir, la magnétoréception s’est donc perdue. Mais, si l’acte a (consciemment) disparu, et la compétence (l’habitus) avec elle, la capacité (la puissance sensorielle), elle, demeure. Peut-être même travaille-t-elle notre corps et notre psychisme à notre insu.

Plus encore que sur sa disparition, la question porte sur l’existence de ce sens magnétorécepteur. Distinguons objet connu et sujet connaissant. Distinguons aussi finalité et signification philosophique, en l’occurrence, écologique.

Le champ magnétique est émis par la Terre. Sans rentrer dans le détail, rappelons que notre planète rocheuse est structurée de manière lamellaire [12]. Au centre de cette structure en oignon se trouve un noyau de fer qui, du fait de la pression gravifique, est chauffé à environ six mille degrés. Or, à cette température, il est en fusion et, liquide, il produit un intense champ magnétique autour de la Terre. Telle étant sa cause (efficiente), ce champ prend la forme d’une enveloppe structurée, comme un aimant, à partir des deux pôles, Nord et Sud. Il demeure la cause des causes, la cause finale. Le champ protège notre planète des vents solaires qui seraient destructeurs pour la vie, donc contribue à rendre notre globe terrestre habitable. Ajoutons que le géomagnétisme produit ces phénomènes magnifiques que sont les aurores boréales et australes. Même si elles ne sont que des effets, elles constituent, dans leur beauté, des conséquences par surcroît, qui attestent la gratuité de ce don qu’est la Terre [13].

Tournons-nous maintenant vers le sujet sentant. Nos différents sens externes jouent tous une fonction et une fonction qui n’est pas seulement vitale ou adaptative. Des développements précédents, nous pouvons inférer plusieurs significations emboîtées. En captant ce champ géomagnétique, nous sommes connectés à la Terre en son unitotalité. Plus encore, comme il est émis par son centre igné, nous sommes reliés à son cœur. Et puisque ce cœur est ardent, l’homme vit, à son insu, un cœur à cœur avec Gaïa.

Parmi nos cinq sens, pardon, nos six sens, deux nous lient donc au cosmos, les deux télé-sens : le magnétorécepteur nous tresse à notre mère la Terre ; la vue, elle, nous entrelace à notre père le ciel : au jour ou à sa privation, la nuit ; au Soleil, à la Lune et aux étoiles.

Ainsi, loin d’être isolé, empli d’effroi dans « le silence éternel de ces espaces infinis [14] » ou perdu dans « le sombre univers, froid, glacé, pesant [15] », l’homme est intimement connecté avec la totalité de son être à la totalité de cet univers qui est son monde.

Pascal Ide

[1] Cf. Roswitha Wiltschko & Wolfgang Wiltschko, “The Development of Sun Compass Orientation in Young Homing Pigeons”, Behavioral Ecology and Sociobiology, 9 (1981) n° 2, p. 135-141. Cf. aussi Roswitha Wiltschko, Donatus Nohr & Wolfgang Wiltschko, “Pigeons with a deficient sun compass use the magnetic compass”, Science, 214 (1981) n° 4518, p. 343-345.

[2] Cf. Donald R. Griffin, “Bird navigation”, Biological Reviews, 1952 (27), p. 359-393.

[3] Cf. Floriano Papi, Fiore, Fiaschi & Benvenuti, “The influence of olfactory nerve section on the homing capacity of carrier pigeons”, Monitore Zoologico Italiano. Italian Journal of Zoology, 5 (1971) n° 4, p. 265-267 ; Cf. aussi Silvano Benvenuti & Irene A. Brown, “The influence of olfactory deprivation on homing of experienced and inexperienced american pigeons”, Behaviour, 111 (1989) n° 1, p. 113-128 ; Charles Walcott, Wolfgang Wiltschko, Roswitha Wiltschko & Günther K. H. Zupanc, “Olfactory navigation versus olfactory activation: a controversy revisited”, Journal of Comparative Physiology, 204 (2018), p. 703-706.

[4] Cf. William T. Keeton, “Magnets interfere with pigeon homing”, Proceedings of the National Academy of Sciences of the United States of America, 68 (1971) n° 1, p. 102-106.

[5] Cf. Le-Qing Wu & J. David Dickman, « Neural Correlates of a Magnetic Sense », Science, 336 (2012) 6084, p. 1054-1057.

[6] Cf. Robert J. Gegear, Amy Casselman, Scott Waddell & Steven M. Reppert, “Cryptochrome mediates light-dependent magnetosensitivity in Drosophila”, Nature, 454 (2008) n° 7207, p. 1014-1018. Cf. Eric Hand, « The body’s hidden compass. What is it, and how does it work? », Science,‎ 23 juin 2016

[7] Cf. Vlastimil Hart, Petra Nováková, Erich Pascal Malkemper, Sabine Begall, Vladimír Hanzal, Miloš Ježek, Tomáš Kušta, Veronika Němcová, Jana Adámková, Kateřina Benediktová, Jaroslav Červený & Hynek Burda, « Dogs are sensitive to small variations of the Earth’s magnetic field », Frontiers in Zoology, 10 (2013) n° 1, p. 80.

[8] Cf. Jana Adámková, Jan Svoboda, Kateřina Benediktová, Sabine Martini, Petra Nováková, David Tůma, Michaela Kučerová, Michaela Divišová, Sabine Begall, Vlastimil Hart & Hynek Burda, “Directional preference in dogs: Laterality and ‘pull of the north’”, PLoS One, 12 (2017) n° 9, p. e0185342. Cf. aussi Kateřina Benediktová, Natalia Iakovenko, Jana Adámková, Luděk Bartoš, Hana Brinkeová, Vlastimil Hart, Jitka Bartošová & Hynek Burda, “Solitary working hunting dogs show a higher tendency for magnetic alignment, with decreased alignment in older dogs”, Applied Animal Behaviour Science, 285 (2025), Art. 106575.

[9] Cf. Sabine Martini, Sabine Begall, Tanja Findeklee, Marcus Schmitt, E. Pascal Malkemper & Hynek Burda, “Dogs can be trained to find a bar magnet”, PeerJ, 6 (2018), p. e6117.

[10] Erik Stokstad, « Dogs may use Earth’s magnetic field to take shortcuts », Science,‎ 17 juillet 2020.

[11] Cf. Eric Hand, « Maverick scientist thinks he has discovered a magnetic sixth sense in humans », Science,‎ 23 juin 2016.

[12] Pour le détail, je renvoie, sur ce site pascalide.fr, au chapitre du cours d’histoire de philosophie de la nature consacré à la géologie.

[13] Cf. site pascalide.fr : « Le don de la Terre ».

[14] Blaise Pascal, Pensées, éd. Brunschvicg, n° 206 ; éd. Lafuma, n° 201.

[15] Victor Hugo, Les contemplations, L. VI. « Au bord de l’infini », xxvi (« Ce que dit la bouche d’ombre »), éd. Jean Gaudon, coll. « Le livre de poche » n° 1444, Paris, Librairie Générale Française, 1972, p. 507.

21.9.2026
 

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