L’être selon saint Thomas et la vie selon Michel Henry. Une possible convergence ?

Au terme de son ouvrage sur L’affirmation de Dieu dans la tradition philosophique, Pierre Piret propose un croisement improbable [1], mais suggestif, entre la phénoménologie henryienne de la vie et la métaphysique thomasienne de l’acte d’être, non sans la médiation du hiatus blondélien :

 

« L’actus essendi selon Thomas d’Aquin s’avèrerait-il hétérogène à la vie que discerne Michel Henry ? Comme acte, l’être ne se situe dans aucun horizon, n’ouvre par lui-même aucun horizon. Il coïncide de soi avec soi dans le jaillissement et la position de lui-même. Il coïncide avec la conscience (entendue non pas d’après l’intentionnalité, mais comme présence à soi et vérité de soi-même), avec le vouloir (non pas comme volonté de quelque chose, mais adhésion à soi dans la passion et la jouissance de soi-même). L’articulation de la pensée ‘pensante et pensée’ ou de la volonté ‘voulante et voulue’ par Maurice Blondel, concerne le même propos. Autrement dit, l’actus essendi ne se vit-il pas en nous comme l’envers actif d’une réceptivité transcendantale, que découvre la réflexion de Michel Henry sur le rapport, dans la vie, des fils que nous sommes à l’Archi-Fils [2] ? »

 

Le jésuite belge répond négativement à la question qui ouvre le paragraphe. De prime abord, sa proposition, bien que généreuse, est vouée à l’échec. En effet, il notifie l’actus essendi à partir de deux caractéristiques : « le jaillissement et la position de lui-même ». Or, autant, comme tout acte qui est communicatio inquantum possibile, l’esse est « jaillissement » diffusif de soi, autant, en tant qu’il récuse toute subsistance, il ne saurait être « position de lui-même », ce qui caractérise son vis-à-vis qu’est l’essence et, plus encore, l’étant substantiel. En ce sens, si l’acte d’être peut fonder la dynamique toujours relancée de la volonté ou de la pensée selon Blondel, il n’a rien en commun avec ce pâtir de soi qui est l’expérience de la vie selon Henry.

Mais Pierre Piret continue en introduisant une incise qui renouvelle du tout au tout la perspective : « l’actus essendi ne se vit-il pas en nous » (c’est nous qui soulignons). En effet, quand l’être actualise non plus n’importe quel étant de la nature, mais l’étant doué de réflexivité et de présence à soi, autrement dit l’étant par excellence qu’est l’esprit (fini), alors, cet acte d’être, en son essence même, se réfléchit activement en nous comme liberté (Hegel) et comme vie (Michel Henry). Mais, pour être donnée à elle-même (Bruaire), encore faut-il qu’elle soit donnée à elle-même (derechef Bruaire), autrement dit qu’elle se reçoive ultimement d’une Archi-vie qui l’a engendrée, donc qu’elle soit fils dans l’Archi-Fils (derechef Michel Henry). Enfin, provenant réceptivement de ce surgissement de vie, comment la liberté qui s’en saisit activement, n’attesterait-elle pas son Origine « plus grande qu’on ne saurait penser » (saint Anselme) dans le redoublement lui aussi intériorisé du don que sont la pensée pensée se dépassant en pensée pensante et la volonté voulue se dépassant en volonté voulante (Blondel) ?

Ainsi, l’audacieuse convergence tentée et réussie, que nous nous sommes permis d’enrichir de quelques penseurs qui ne sont pas étrangers à la pensée chapellienne dont Piret est l’un des héritiers (en particulier, Claude Bruaire), atteste, par la médiation de la dynamique ternaire du don qu’elle dessine (réception, appropriation et donation), que l’apport propre de la modernité concerne le deuxième moment, qui est celui de la réflexivité conscientielle et de l’autopossession spirituelle, et que sa limite tout aussi propre est l’aversion à l’égard de cette « réceptivité transcendantale » qui, en lui donnant de puiser dans la Source transcendante, lui donne de se donner sans s’épuiser dans l’immanence.

Pascal Ide

[1] Improbable non seulement en raison de la différence, sinon de l’opposition, entre les démarches phénoménologique (husserlienne) et métaphysique, mais à cause de la fin de non-recevoir à l’égard de l’attribution de l’être à Dieu. « L’absurde subordination de Dieu à l’Être, c’est la subordination de la Vérité de la Vie à celle du monde » (Michel Henry, C’est moi la vérité. Pour une philosophie du christianisme, Paris, Seuil, 1996, p. 197) . Or, « la méconnaissance de la Vérité de la Vie, c’est celle de l’essence divine » (Ibid., p. 199).

[2] Pierre Piret, L’affirmation de Dieu dans la tradition philosophique, coll. « Donner raison », Bruxelles, Lessius, 1998, p. 257-258.

10.2.2026
 

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