Les mitochondries sont les organites intracellulaires médiateurs d’énergie. Notre conception, qui a radicalement changé, passant d’une vision fixiste (1) à une vision fluente (2), est d’une riche portée pour la métaphysique de la substance et même de l’être-amour (3).
1) La vision passée de la mitochondrie
La mitochondrie qui m’a été présentée lors de mes études de médecine, voici plus de quarante-cinq ans, possédait les caractéristiques philosophiques suivantes. Il s’agit d’un organite présent dans le cytoplasme de la totalité des cellules :
- de structure fixe, sinon figée (en l’occurrence, sous la forme idéalisée d’un bâtonnet, ainsi que le suggère l’étymologie : μίτος (mitos) signifie « fil » et χονδρίον (khondríon) vient de χονδρός (khondrós), littéralement « petit grain » ;
- d’identité délimitée ou ab-solue, c’est-à-dire dénuée de toute relation avec les autres mitochondries ;
- de fonction elle aussi définie, à savoir énergétique. Même un ouvrage récent ne dit pas autre chose : « Les mitochondries sont la centrale électrique de la cellule [1]». Et de renchérir : « L’analogie des centrales électriques est vraiment la meilleure [2]».
- sans histoire, c’est-à-dire sans origine connue et digne d’intérêt.
En fait, cette vision fixiste, individualiste, univoque et anhistorique, était partagée avec les autres composants endocellulaires comme la biomolécule d’ADN.
2) La nouvelle vision de la mitochondrie
a) Analyse
Nous allons progressivement passer en revue ces quatre traits de la mitochondrie.
1’) L’origine de la mitochondrie
La vision traditionnelle de la mitochondrie a commencé à être ébranlée lorsque la chercheuse américaine Lynn Margulis a émis l’hypothèse révolutionnaire que, à l’instar de celle d’un autre organite fondamental, le chloroplaste, son origine serait endosymbiotique : la mitochondrie proviendrait non pas de la fusion d’une bactérie et d’une cellule, mais, voici 1 milliard et demi d’années de l’incorporation de la première par la seconde afin qu’elle travaille pour le compte de l’organisme l’hébergeant. L’un des arguments plaidant en faveur de cette proposition est la présence, inattendue, au sein de la mitochondrie, de l’ADN (en l’occurrence, 37 gènes) que l’on pensait réservé au seul noyau. L’on sait avec quelle suspicion cette hypothèse fut accueillie et combien de résistances la courageuse microbiologiste a dû surmonter pour faire valoir ce qui est devenu aujourd’hui une évidence pour toute la communauté scientifique – témoignage s’il y en avait besoin du conservatisme parfois très excluant de la science [3].
Depuis l’introduction historique de cette donnée historique, chacune des trois autres caractéristiques isolées dans le précédent paragraphe a été pourfendue, laissant place à une conception autrement plus fluide de cet étonnant organite [4].
2’) La découverte décisive
Les mitochondries, avons-nous dit, possèdent un ADN (dit ADNmt) (qui, d’ailleurs provient de l’ovule, donc de la mère). Cet ADN constitue un anneau protégé par deux membranes. La première, externe, enveloppe la mitochondrie, présente une structure lisse (qui ressemble à une peau de saucisse) et, outre la protection, exerce une fonction d’interface avec l’extérieur, filtrant de manière sélective les molécules qui entrent et qui sortent. La seconde, interne, possède une structure striée comportant de nombreux replis appelés crêtes, est constituée de protéines densément compactées et a pour finalité de servir de site pour les réactions chimiques.
Déjà, en 1983, deux chercheurs russes, Lora Bakeeva et Vladimir Skulachev, avait observé des « contacts intermitochondriaux » [5]. Mais, en 1988, une tomographie électronique qui permettait d’obtenir une imagerie tridimensionnelle des organites internes à la cellule a permis d’observer les crêtes mitochondriales de plusieurs mitochondries à l’intérieur d’un même cytoplasme. Alors est apparue une réalité nouvelle qui n’avait jamais été observée sur l’imagerie 2D. Précisément, le chercheur américain Martin Picard (qui faisait partie d’une équipe dirigée par Dewight Williams, de l’université de Pennsylvanie) cherchait à observer les modifications des mitochondries, plus précisément encore, de leurs crêtes, chez des souris atteintes d’une insuffisance cardiaque, afin de déterminer leur rôle dans cette pathologie. Mais laissons-le raconter, car l’émotion qui transparaît à travers ces lignes montre que nous sommes en présence d’une invention décisive :
« La tomographie nous a livré une vue en 3D des crêtes mitochondriales. Certaines mitochondries dans le cœur des souris malades avaient des crêtes irrégulières et dentelées, ce qui correspondait à l’aspect anormal que j’avais observé sur les images en 2. Mais une chose est apparue en 3D que nous n’avions jamais vue dans les images sans relief : même lorsque les mitochondries semblaient malades, leurs crêtes apparaissaient saines aux endroits où les mitochondries se touchaient. Elles interagissaient et s’aidaient mutuellement dans leur organisation interne. Ces jonctions avaient également plus de crêtes que toute autre partie de la même mitochondrie. ‘Il faut que Meagan voie ça !’ [il s’agit de Meagan McManus la chercheuse avec qui travaillait Martin Picard], ai-je pensé, me précipitant vers le laboratoire de l’autre côté du campus.
« En relançant le film pour ma collègue, je lui ai raconté ce que j’avais vu quelques minutes plus tôt : ‘Les mitochondries s’influencent mutuellement !’ Nous avons regardé la vidéo en boucle plusieurs fois. Puis Meagan McManus a dit, d’une voix aiguë d’excitation : ‘Et les crêtes s’alignent entre les mitochondries !’
« J’avais étudié des milliers de clichés de microscopie électronique, capturés par les meilleurs microscopistes, mais je n’avais jamais entendu parler de crêtes de différentes mitochondries s’alignant les unes avec les autres. […] Mais comment avions-nous pu manquer cet alignement ? Au lieu de rester droites comme des plaques parallèles, ainsi que les décrivent souvent les manuels, les crêtes formaient des rubans parallèles ondulant à travers les mitochondries. On aurait presque dit que les crêtes aidaient leurs voisines à s’organiser pour former un réseau typique, régulier et sain […].
« Cette découverte et les réflexions qu’elle a suscitées ont changé à jamais ma vision des mitochondries. Après des centaines d’heures passées dans le donjon sombre où je les étudiais et de nombreuses collaborations, j’avais appris une leçon importante : elles échangent des informations [6] ».
Ce récit mériterait d’être étudié non seulement en ses résultats, mais en ses actes qui décrivent au plus près ce qu’est une découverte : cognition et émotion ; individuel et collectif ; préparation et émergence ; mêmeté et nouveauté.
Partant de cette expérience fondatrice, plusieurs découvertes décisives ont eu lieu :
Des études menées à l’université de Tsukuba, au Japon, et ailleurs ont établi que les mitochondries saines sont capables de communiquer de l’ADNmt intact à des mitochondries malades et en l’occurrence mutantes. Pour cela, les mitochondries d’une même cellule fusionnent entre elles, formant de longs filaments, de sorte que les mitochondries saines communiquent leur ADN aux mitochondrie malades qui rétablissent une fonction énergétique saine.
La découverte des communications intermitochondriales s’est élargie. En 2016, Martin Picard et une brillante étudiant britannique, Amy Vincent, ont découvert ce qu’ils ont appelé des nanotunnels mitochondriaux. Il ne s’agissait plus de fusions entre mitochondrie, de connexions passant par de fines structures tubulaires. Précisément, les mitochondries portant un ADN défectueux émettent des protubérances membranaires vers d’autres mitochondries, à la recherche d’un environnement sain, comme si elles cherchaient de l’aide et tendaient une longue main que les cellules normales saisissent pour aider leurs cellules-sœur.
Mais que communiquent les mitochondries entre elles ? Nous avons déjà parlé de l’ADN. Ce faisant, elles transmettent de l’énergie ou la capacité à produire de l’énergie, ce qui est leur mission. Mais elles partagent aussi des hormones ; or, celles-ci sont un des langages par lequel l’organisme communique. Par exemple, elles catalysent la première étape de fabrication des hormones stéroïdiennes ; or, celles-ci reproduisent la vie et la maintiennent. Ainsi, les mitochondries élargissent leur fonction de l’énergie à l’information.
Partant de là, l’on a découvert que les mitochondries portent des récepteurs spécifiques et différenciés. Or, grâce à eux, elles peuvent recevoir des informations provenant de différents organes. Par exemple, la testostérone, l’œstrogène et la progestérone sont principalement synthétisées dans les mitochondries des gonades. Or, les mitochondries du cerveau possèdent des récepteurs qui sont capables d’accueillir les hormones sexuelles. Il en est de même du cortisol qui est produit par les mitochondries des glandes surrénales ; or, les mitochondries contenues dans les cellules encéphaliques peuvent aussi recevoir cette hormone de stress. Donc, les mitochondries permettent de connecter non seulement la cellule, mais l’organisme entier !
Les effets s’étendent encore plus loin, jusqu’à nos relations sociales. Comment s’en étonner, quand nous savons que non seulement l’homme est « corps et âme un », mais qu’il est intimement connecté à son milieu et à ses proches ? Or, nous venons de montrer que les ADNmt sont transmis au niveau de l’organisme entier et nous verrons qu’ils sont impliqués dans les maladies chroniques. Ce qui est une déduction a été montré par une induction expérimentale.
David Bennett, de l’école de médecine Rush, à Chicago, et une équipe de chercheurs ont mené une étude auprès de centaines de personnes âgées de 65 ans et plus. Chaque année, ils leur ont demandé de remplir des questionnaires, de passer des tests cognitifs et de faire des analyses sanguines. Puis, après leur mort, leurs cerveaux furent analysés pour déterminer l’état de leurs mitochondries. Or, les tests avaient pour but d’évaluer si les personnes avaient un but dans leur vie, si elles nourrissaient un sentiment d’appartenance et si elles étaient optimistes.
Le résultat est passionnant : le nombre de protéines transformant l’énergie dans les mitochondries du cortex préfrontal était fortement corrélé à l’état mental, positif ou négatif (dépressif) des personnes l’année précédant leur décès. Autrement dit, notre psychisme affecte la biologie des mitochondries.
Déjà d’autres études avaient montré qu’il existe une corrélation signifiant entre maltraitance pendant l’enfance et la densité ainsi que l’activité mitochondriale des cellules immunitaires sanguines.
3’) Une structure mobile
Passons brièvement en revue les trois autres caractéristiques de la mitochondrie. Tout d’abord, loin d’être fixe ou figée, la constitution de l’organite est éminemment diversifiée et même variable. Cette pluralité et cette mutabilité s’observent entre mitochondrie saines et mitochondrie malades (par exemple, les crêtes des mitochondries défectueuses ressemblent à des agroglyphes (ces figures géométriques complexes en crop circle ou « cercle de culture ») et possèdent des inclusions paracristallines. Elles se constatent aussi au sein des mitochondries en bonne santé, ainsi que les précédentes expériences et expérimentations l’attestent.
4’) De multiples relations
L’incorporation d’une cellule plus petite dans une cellule plus grande qu’est l’endosymbiose, on l’a compris, n’est pas une assimilation, comme la nutrition : la structure de l’aliment passe en quelque sorte dans celle de l’organisme s’alimente ; or, ici, tout en étant incorporée, la structure de la cellule est conservée. Or, ce qui vaut ad intra vaut en quelque sorte ad extra : les mitochondries se connectent entre elles. Autrement dit, ce sont des organites éminemment sociaux.
La raison en est « l’énergie circule dans notre corps
5’) Une fonction complexe
J’avais appris que les mitochondries sont médiatrices d’énergie. Nous venons d’apprendre qu’elles communiquent aussi de l’information.
Une étude a réussi à décrire la première cartographie des mitochondries du cerveau humain [7]. En effet, consommant 20 % de l’énergie du corps et ne pesant que 2 % de celui-ci, l’encéphale est le premier demandeur d’énergie en proportion relative. L’une des découvertes de ces chercheurs est que les zones cérébrales les plus récentes du point de vue évolutif sont celles qui consomment le plus d’énergie. Or, ce sont celles qui possèdent les mitochondries les plus fortement spécialisées dans la transformation énergétique. Comme par ailleurs, les derniers animaux apparus sont ceux dont « l’intelligence » est la plus développée, l’exercice des fonctions mentales supérieures requièrent donc la présence des mitochondries les plus performantes en énergie. Autrement dit, information et énergie sont étroitement connectées.
b) Synthèse
Ces différentes propriétés convergent vers une vision unifiée que l’on pourrait qualifier de processuelle ou de fluente :
1’) Un organite social
Martin Picard et Carmen Sandi, une neuroscientifique comportementale à l’École polytechnique fédérale de Zurich, ont émis l’hypothèse que la mitochondrie est un organite social [8]. Une telle épithète étonne puisqu’il qualifie les entités en connexion. Or, de prime abord, la mitochondrie paraît enfermée dans le cytoplasme cellulaire. Les chercheurs répondent en élargissant le sens de l’adjectif social qu’ils décrivent à partir des six caractéristiques suivantes : l’environnement commun (ici entre mitochondrie) ; la communication ; la formation de groupes ; la synchronisation des comportements ; l’interdépendance ; la spécialisation dans les tâches accomplies. Or, les développements antérieurs ont illustré tous ces points.
2’) Un collectif mitochondrial
Avançant d’un pas, Martin Picard et Oriana Shirihai, de l’université de Californie à Los Angeles, ont procédé à une méta-analyse de plus de quatre cent études pour établir que les mitochondries fonctionnent comme un unique système de traitement de l’information [9]. En effet, celle-ci intègre trois opérations : détection, intégration et émission. Or, les mitochondries reçoivent les signaux (les dizaines de flux d’informations, hormonales, métaboliques, etc.), les intègrent (c’est-à-dire les traitent et les transforment en potentiel électrique) dans le potentiel membranaire des crêtes et les produisent, en vue de façonner le comportement de la cellule, l’expression des gènes, etc.
Il y a plus. L’on a observé que les mitochondries se différencient structuralement en fonction de leurs opérations. C’est ainsi que, dans les neurones, autres sont les mitochondries présents dans les dendrites (ils ont la forme de filaments tables d’une longueur exceptionnellement élevée, allant de 10 à 30 microns et contenant plusieurs copies d’ADNmt), autres ceux présents dans l’axone (ils sont courts et trapus, ne dépassant pas le micromètre, et sont dénués d’ADNmt), autres ceux présents dans le cytoplasme (ils ont une constitution intermédiaire entre les mitochondries axonales et les mitochondries dendritiques, et se regroupent autour du noyau avec lequel elles échangent préférentiellement).
3’) Une identité processuelle
D’un mot, les mitochondries ne sont pas d’abord des entités stables stockant de l’énergie (et, on l’a vu, de l’information), mais des médiateurs facilitant considérablement l’écoulement de l’énergie et de l’information au sein de la cellule, entre les cellules et dans tout l’organisme. Autrement dit, ce sont « des processeurs dynamiques d’énergie et d’informations [10] ». Et ce flux est tout particulièrement important dans le cerveau [11].
4’) Une structure réticulaire
Comment ne pas songer aux bactéries qui coopèrent et conquièrent le monde, en multipliant les structures inventives (constituant des biofilms ou émettant des protubérances membranaires), les milieux (champs électriques et autoroutes chimiques) et les échanges (partageant leur ADN circulaire et d’autres biomolécules) ? Comment, plus encore, ne pas songer aux synapses neuronales qui se connectent en un vaste web cérébral ?
c) Conséquences médicales
1’) Diagnostiques
Les chercheurs accordent aujourd’hui une attention toute particulière aux mitochondries, de sorte que les articles concernant ces organites intracellulaires se multiplient considérablement et au point que tout un lexique spécifique émerge afin de désigner les différents processus de transfert, de modification des mitochondries. On sait que les mitochondries jouent un rôle considérable dans l’apparition de nombreuses maladies graves : le diabète, le cancer, les pathologies neurodégénératives, les maladies mentales comme la dépression ou la schizophrénie [12], etc. En effet, ces maladies s’accompagnent d’importants troubles métaboliques. Or, les mitochondries y interviennent pour au moins trois raisons : comme processeurs d’énergie (notamment par le biais de la glucolipotoxicité) ; par leur rôle sur l’expression des gènes (proches du noyau, ainsi que nous l’avons vu, elles modifient l’expression de plus de 66 % des gènes des chromosomes nucléaires) ; par l’inflammation. Illustrons ce dernier point.
Différents chercheurs ont montré que devoir parler en public pendant cinq minutes s’accompagne d’une augmentation de la quantité d’ADNmt en circulation libre dans le sang. Or, cette prise de parole engendre du stress. Ainsi, une cellule stressée libère de l’ADNmt non seulement dans leur milieu immédiatement environnant, le cytoplasme, mais, plus lointainement, dans le système vasculaire [13]. Or, les maladies graves causent un stress cellulaire. Donc, elles présentent un taux d’ADNmt dans la circulation générale. Or, l’ADNmt présente une forme circulaire comme l’ADN bactérien et le système immunitaire déclenche une réaction défensive, dont le premier stade est l’inflammation, face à une attaque bactérienne. Donc, l’ADNmt engendre une inflammation. Or, l’on sait combien celle-ci est source de nombreuses maladies chroniques. La connaissance de la présence de l’ADNmt et son traitement sont donc précieux pour guérir les maladies chroniques.
2’) Thérapeutiques
Ces processus physiopathologiques ouvrent de nouvelles voies curatives. L’une d’entre elle, particulièrement prometteuse, est le régime cétogène. En effet, nous possédons deux voies énergétiques : glucidique, qui privilégie les sucres, et cétonique, qui privilégie les protéines et les lipides. Or, le cerveau préfère les corps cétoniques. Et la cétogenèse nutritionnelle (le régime cétogène) supprime les sucres raffinés, limite la consommation de glucides et leur substitue les deux autres biomolécules. Voilà pourquoi ce régime pauvre en sucre est un traitement aujourd’hui utilisé dans un certain nombre de pathologies cérébrales comme l’épilepsie pharmaco-résistante ou la dépression. Une large étude américaine sur 28 995 personnes dont 4 484 présentaient des symptômes dépressifs majeures a montré que celles qui avaient adopté le régime plus pauvre en sucres qu’en graisses et protéines avaient deux fois moins de risques de développer une dépression [14].
Or, les mitochondries exercent une triple action dans le régime cétogène : ces organites présents dans les cellules hépatiques déclenchent le prélèvement des graisses afin de les décomposer en corps cétoniques ; dans le cerveau, les mitochondries privilégient l’apport lipidique à l’apport glucidique ; alors que le glucose doit franchir différentes barrières comme les astrocytes pour atteindre les mitochondries neuronales, les corps cétoniques sont directement absorbés, donc sont beaucoup plus efficacement assimilés. Ainsi, les mitochondries expliquent les bienfaits du régime cétogène. Plus encore, ils procèdent en favorisant le flux de communication et, au fond, la circulation de la vie – ce qui va s’avérer riche de sens pour une cosmologie pneumatique.
3) Une conséquence latérale en philosophie de la vie
En écrivant ces lignes, je me rends soudain compte que la notion d’assimilation (de nutrition) mériterait d’être analysée et complexifiée. Contrairement à ce que pensait Aristote, il ne s’agit pas d’un pur et simple devenir substantiel (c’est-à-dire d’une corruption et d’une génération), car la structure au moins élémentaire se trouve conservée. En ce sens, toute nutrition est une coopération minimale. Ce qui introduit une conception beaucoup plus collaborative que compétitive de l’alimentation, invite à s’interroger sur les relations réciproques du vivant et de la nourriture [15] (une intériorisation et une biologisation de la dialectique maîtrise-servitude ou, mieux, de la dialogique du rythme quaternaire du don) et ouvre même sur une inversion eucharistique des relations de transformation [16].
4) Portée métaphysique
Comme si souvent, selon la loi holographique du pars pro toto, dans la partie se joue le tout. En l’occurrence, la contemplation de la mitochondrie entre en résonance avec la métaphysique de l’être et la métaphysique de l’amour (l’être-amour).
a) Une nouvelle vision de la substance
Il n’a pas échappé au métaphysicien que, tout en tenant compte des acquis scientifiques, la description de la mitochondrie a suivi une organisation qui, elle, relève de l’ontologie, tant la méta-physique est universelle et ses catégories structurent tous les étants. En effet, les quatre notes de la mitochondrie peuvent se systématiser ainsi :
+ L’être
+ + L’acte premier (la structure et la substance)
+ + + De manière absolue (1)
+ + + De manière relative, c’est-à-dire relationnelle (2)
+ + L’acte second (l’opération ou la fonction) (3)
+ Le devenir (l’histoire ou l’ontogenèse, qui peut se doubler d’une phylogenèse) (4)
La mitochondrie illustre de manière privilégiée le changement de paradigme substantialiste. Nous passons d’une substantia stans à une substantia fluens. Soulignons aussitôt qu’il ne s’agit en rien de substituer à la substance la relation, l’action (ou même le pneuma), mais de conserver la notion traditionnelle et indispensable de substance (comme habens esse, comme ce qui reçoit, s’approprie et possède son acte d’être), mais de l’enrichir de nouvelles notes. En l’occurrence, nous fondant sur la précédente quadripartition, nous pouvons systématiser en un tableau l’évolution dans la conception de la substance :
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|
La substantia stans |
La substantia fluens |
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La structure |
Fixe |
Éminemment plastique |
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Les relations |
Close |
Ouverte, prise dans un flux |
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La fonction |
Univoque : usine énergétique |
Médiatrice d’énergie et d’information |
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Le devenir ontogénétique |
Stable |
En évolution permanente |
|
Le devenir phylogénétique |
Sans histoire |
Enracinée dans une histoire (la symbiose) |
Un signe en est la manière même dont Martin Picard présente la mitochondrie au terme de son article si stimulant :
« Une toute nouvelle perspective de la vie s’esquisse. Imaginez que vous êtes une cascade. Vous n’existez que tant que les molécules d’eau continuent de s’écouter, et étudier quelques molécules d’eau ne vous apprendra pas grand-chose sur vous-même, pas plus que séquencer le génome d’une personne sur la santé de celle-ci. En somme, pour comprendre la cascade, on ne peut se contenter de ses parties, il faut s’intéresser à son mouvement. Or, si le flux s’arrête, il n’y a plus de cascade. Mais la cascade n’est pas une entité qui apparaît ou disparaît ; c’est un processus, qui s’écoule et s’arrête. De même, vous n’êtes pas une entité figée. Vous êtes un processus – un processus énergétique, pour être précis [17] ».
Or, la cascade est une riche métaphore. Dans le cadre de la métaphysique de l’être, elle évoque la substance comme flux (saint Albert), la création comme ebullitio (Eckhart). Dans le cadre de la métaphysique de l’amour, elle renvoie à la cascade de dons qui, toujours, en ultime instance, s’intègre dans la boucle du reditus. Dans la théologie de saint Grégoire de Nysse, elle illustre l’être comme sur-devenir. Et, dans celle de Balthasar, elle se refuse au seul canal et se conjugue à la vasque : « l’esprit de l’homme est comme la vasque d’une fontaine mugissante sous la chute de tout mystère. Laisse couler, ainsi tu saisiras ce que tu peux ; et ce que tu peux, c’est d’être vasque sous la cascade [18] ».
b) Ouverture sur l’amour
Déjà, selon l’hypothèse émise par Lynn Margulis, la mitochondrie, comme de nombreux organites présents dans le cytoplasme de la cellule, provient d’une symbiose. Or, loin de répondre à la loi maîtresse du darwinisme (qui explique la résistance acharnée à cette proposition) qu’est la compétition, l’incorporation symbiotique relève de la coopération : « La vie n’a pas conquis le monde par le combat, mais par les réseaux de coopération [19] ». La symbiose, estime la microbiologiste, est « la lune qui attira la marée de vie, la fit sortir des profondeurs océaniques jusqu’à l’air libre [20] ». Or, qui dit attrait, dit amour ; qui dit coopération dit communion, finalité de cette vis unitiva qu’est l’amour.
De même, nous avons vu à plusieurs reprises que les mitochondries battent au rythme ternaire du don : réception, appropriation et donation. C’est vrai fonctionnellement, donc de l’acte second : elles épousent la dynamique de l’information. Et c’est même vrai structuralement, donc de l’acte premier, dans le cas de l’axone. En effet, l’axone émet, c’est-à-dire donne, les dendrites détectent, c’est-à-dire reçoivent, et le cytoplasme traite, c’est-à-dire intériorise, s’incorpore ou s’approprie. Ainsi, la configuration des mitochondries varie selon qu’elles reçoivent, s’approprient ou donnent, donc selon les moments du don.
Ce qui est vrai en général du don l’est en particulier de son troisième moment, la donation. Ainsi, les mitochondries sont si vitales que, en cas de stress ou de maladie, les cellules transfèrent et transplantent des organites entiers à d’autres cellules : « En cas d’urgence cellulaire, les mitochondries nouvellement transférées peuvent déclencher la réparation des tissus, stimuler le système immunitaire ou sauver de la mort des cellules en détresse [21] ».
c) Ouverture sur le pneuma
Le lecteur de ce site commence, j’imagine, à s’accoutumer à ce nouveau venu dans le bestiaire de la métaphysique de l’être-amour [22]. Le pneuma est moins qu’une substance (sauf en Dieu où il est subsistant au point d’être personnel) et plus qu’une relation. C’est une entité médiatrice et fluente, riche de l’être qu’elle communique, entre les deux instances, donatrice et réceptrice. Jusque dans sa forme en nanotunnel, la mitochondrie évoque l’in-between caractéristique de l’esprit-pneuma.
Or, pendant longtemps, en sa fixité, la mitochondrie relevait plutôt de ces deux derniers types d’entité (donatrice et réceptrice). Mais, dorénavant, l’organite mitochondrial apparaît comme la médiation pneumatique privilégiée de la cellule. Nous avons vu, dans le cas particulier du régime cétogène, qu’il favorisait la circulation de la vie ; or, le pneuma est esprit vivifiant. Plus généralement et plus précisément, étant donné sa position au sein de l’eucaryote, il est le tiers-médian entre les le noyau et le cytoplasme et, à travers celui-ci, les cellules voisines et, de proche en proche, la totalité de l’organisme.
Ajoutons que le pneuma se propage volontiers par transduction (Gilbert Simondon) et par vibration, c’est-à-dire par transmission ondulatoire de forme sans transfert de matière. Or, nous avons vu que, dans l’expérience princeps qui a conduit à ce nouveau modèle, processuel, de mitochondrie, les crêtes qui s’alignaient en rubans parallèles ondulaient. Au point que, en l’observant pour la première fois, Martin Picard a pensé au champ magnétique et s’est demandé : « le flux de charges électriques à travers les crêtes induit-il des champs électromagnétiques [23] ? »
Donc, à l’instar des quantons ou plutôt du champ quantique, des multiples champs, électriques, magnétique, électro-magnétiques, de l’architecture neuronale, des mycorhizes, des connexions intergalactiques, du plérôme humain, le réseau mitochondrial a pour mission première de connecter les entités distinctes, voire séparées. Ce dernier vient ainsi rejoindre le club mystérieux, mais toujours plus riche des agents pneumatiques.
Pascal Ide
[1] Nicklas Brendborg, Pourquoi les méduses ne vieillissent pas et autres secrets de longévité de la nature, trad. Julien Bambaggi, Paris, Leduc Éd., 2025, p. 112. Cf. chap. 9 : « Mitochondries et énergie ».
[2] Ibid., p. 113.
[3] Cf. Lynn Margulis et Dorion Sagan, L’univers bactériel. Les nouveaux rapports de l’homme et de la nature, trad. Gérard Blanc, coll. « Sciences d’aujourd’hui », Paris, Albin Michel, 1989 ; coll. « Points Sciences », Paris, Seuil, 2002.
[4] Cf. l’article de vulgarisation d’un des principaux chercheurs dans le domaine, article qui joint découverte au sens actif (l’histoire des « inventions » au sens étymologique et lui aussi actif) et découvertes au sens passif (résultats) : Martin Picard, « Ce que notre santé doit à la vie sociale des mitochondries », Pour la science, 576 (octobre 2026), p. 22-32. Version française de « The social lives of mitochondria », Scientific American, juin 2025. Martin Picard est professeur de médecine comportementale au sein des départements de psychiatrie et de neurologie de l’université Columbia, où il dirige l’équipe de psychobiologie mitochondriale
[5] Cf. Lora E. Bakeeva, Y.S. Chentsov & Vladimir P. Skulachev, « Intermitochondrial contacts in myocardiocytes », Journal of Molecular and Cellular Cardiology, 15 (1983), p. 413-420.
[6] Martin Picard, « Ce que notre santé doit à la vie sociale des mitochondries », p. 25 et 26. Souligné par moi.
[7] Cf. Martin Picard, Michel Thiebaut de Schotten, Eugene V. Mosharov et al., « A human brain map of mitochondrial respiratory capacity and diversity », Nature, 641 (2025) n° 8063, p. 749-758.
[8] Cf. Martin Picard & Carmen Sandi, « The social nature of mitochondria: Implications for human health », Neuroscience and BioBehavioral Reviews, 120 (2021), p. 595-610.
[9] Cf. Martin Picard & Oriana S. Shirihai, « Mitochondrial signal transduction », Cell Metabolism, 34 (2022) n° 11, p. 1620-1653.
[10] Martin Picard, « Ce que notre santé doit à la vie sociale des mitochondries », p. 32.
[11] Cf. Anna S. Monzel, Jack Devine, Darshana Kapri, Jose Antonio Enriquez, Caroline Trumpff & Martin Picard, « A quantitative approach to mapping mitochondrial specialization and plasticity », bioRxiv, mai 2025, preprint ; Eugene V. Mosharov et al., « A human brain map of mitochondrial respiratory capacity and diversity », Nature, 641 (2025), p. 749-758.
[12] Cf. Sarah Rose, Wong & Cecilia Giulivi, « Mitochondrial DNA Damage in Autism », Biochemistry of Oxidative Stress, Springer, Cham, 2016, p. 327-343.
[13] Cf. Caroline Trumpff, Anna Marsland, Breff Kaufman, Martin Picard et al., « Psychosocial experiences are associated with human brain mitochondrial biology », Proceedings of the National Academy of Sciences of the United States of America, 121 (2024) n° 27, e2317673121.
[14] Cf. Drew D. Decker et al., « A pilot study examining a ketogenic diet as an adjunct therapy in college students with major depressive disorder », Translational Psychiatry, 15 (2025), Art. 32.
[15] Cf. site pascalide.fr : « Le devenir de l’eau pendant la photosynthèse. Une féconde régénération ».
[16] Cf. site pascalide.fr : « La loi d’assimilation inversée. De saint Augustin à Henri de Lubac et retour ».
[17] Martin Picard, « Ce que notre santé doit à la vie sociale des mitochondries », p. 32.
[18] Hans Urs von Balthasar, Le cœur du monde, trad. René Givord, Paris, DDB, 1956, p. 229.
[19] Lynn Margulis et Dorion Sagan, L’univers bactériel, p. 29.
[20] David Beerling, Making Eden, Oxford (Royaume Uni), Oxford University Press, 2019, p. 126-127.
[21] Gemma Conroy, « Cells are swapping their mitochondria. What does this mean for our health? », Nature, 640 (2025) n° 8058, p. 302-304.
[22] Un chapitre entier lui est réservé. Outre l’article programmatique sur les champignons, je renvoie également aux articles présents sur le site pascalide.fr : « L’ambiance, un écho de l’esprit ? Les promesses d’une pneumatologie métaphysique » ; « Le silence dans la nature, un médiateur de l’esprit » ; « Microscopique, mésoscopique, macroscopique, une approche de l’esprit (pneuma) » ; « De la synchronisation des horloges à la résonance affective » ; « Le fait social selon Durkheim, une approximation suggestive du pneuma » ; « L’architecture comme ambiance » ; « L’esprit dans la cosmo-théologie des Navajos » ; « À l’écoute du vent avec John Fire Lame Deer ».
[23] Martin Picard, « Ce que notre santé doit à la vie sociale des mitochondries », p. 26.