Le Curé de Tours, une analyse du narcissisme ecclésial ?

En 1832, Honoré de Balzac achevait d’écrire un bref roman intitulé Le Curé de Tours. D’un mot, il y raconte la triste histoire d’un prêtre candide, François Birotteau – frère de César Birotteau, à qui notre auteur a consacré le roman éponyme –, vicaire de la cathédrale Saint-Gatien de Tours, qui sera victime de la haine secrète et des intrigues de l’abbé Troubert et de sa logeuse, mademoiselle Gamard.

Outre les interprétations littéraires [1], il a bénéficié de différentes relectures, notamment psychanalytiques [2], historiques (par exemple, l’influence de l’Église sous la Restauration) et sociologiques (celui qui a vécu ses quinze premières années à Tours excelle à décrire la bourgeoisie provinciale en général et la tourangelle en particulier).

À la frontière entre le sociologique et l’éthique, Balzac offre aussi très intentionnellement un tableau des célibataires. En effet, en octobre 1842, il a regroupé ce récit avec deux autres – Pierrette (rédigé en 1839) et La Rabouilleuse (composé en 1842) – au sein de La Comédie humaine. Or, il leur a donné pour titre commun Les Célibataires, car, disait-il, c’est « ce que je voulais écrire sur le célibat [3] ». Si sa description est située par son poste d’observation, si elle est biaisée par son pessimisme et si elle est irrecevable en son déterminisme [4], elle comporte pourtant des évaluations lucides [5] et des ouvertures solides [6].

Mais je souhaiterais relever une autre lecture possible : d’ordre psychiatrique. Précisément, comme bien d’autres romans balzaciens, l’écrivain de la tragicomédie humaine dépeint un type de personnalité pathologique, encore inconnue de la médecine d’alors, et aujourd’hui heureusement bien individualisée : la personnalité narcissique. Et la description est, pour nous, d’autant plus précieuse qu’il l’applique au cadre particulier de la vie ecclésiale.

Et si, de manière très compréhensible, son approche manque de finesse sémiologique et étiologique [7], Balzac a tout de même bien repéré le double jeu, faussement lumineux et réellement ténébreux, de ces profils toxiques. C’est ainsi que, « Mademoiselle Gamard, vue de loin », apparaît comme « une créature parfaite, une chrétienne accomplie, une personne essentiellement charitable, la femme de l’Évangile [8] », bref, une sainte. Ce n’est qu’en s’approchant qu’elle montre son « amertume [9] », son « despotisme [10] », sa « jalousie [11] », etc.

En revanche, la peinture balzacienne regorge d’acribie dans sa compréhension des mécanismes systémiques qu’amplifient certains fonctionnements cléricaux. Cette analyse, qui gagnerait grandement à être connue des psychiatres, des sociologues et des théologiens, croise deux perspectives, synchronique et diachronique.

Du point de vue structural (synchronique), Balzac montre que la personnalité narcissique – qui, ici, se réfracte entre les deux troubles personnages que sont l’abbé Troubert et mademoiselle Gamard – ne peut agir que parce que l’innocente victime, l’abbé Birotteau, donne involontairement prise à la manipulation : non point tant par sa « bêtise [12] » que par sa vanité : « se considérant comme en voyage vers l’éternité, [un prêtre] ne peut souhaiter en ce monde qu’un bon gîte, une bonne table, des vêtements propres […] et un canonicat pour satisfaire l’amour-propre [13] ». Si elle a besoin de couple bourreau-victime pour exister, la relation narcissique a besoin de deux autres types de profil pour s’amplifier et prendre toute sa mesure : les complices actifs (ceux qui trouvent leur avantage dans la manipulation) et les complices passifs (ceux qui, sans en tirer bénéfice, savent et ne font pas, le plus souvent par lâcheté, donc par peur, et vaguement pour de nombreux petits avantages secondaires).

Balzac ne déploie pas moins de justesse dans l’analyse en décrivant la lente évolution historique, de plus en plus inexorable qui va du simple soupçon à la persécution systématique, en passant par l’abandon de tout soutien, pour s’achever dans la destruction psychologique et bientôt physique de la victime

Ajoutons pour finir que, si cette œuvre aussi dense que profuse qu’est Le Curé de Tours multiplie les angles d’approche suggestifs, elle manque toutefois cruellement le plus important, car il est le seul à même de rendre compte du sacerdoce, y compris en son célibat (qui ne se réduit assurément pas à une question disciplinaire) : le point de vue théologal. Quelle que soit son adhésion en profondeur à la foi catholique, Honoré de Balzac n’a assurément pas compris la profondeur du sacrement, donc du mystère – qu’il s’agisse du mysterium pietatis, qui brille chez le curé d’Ambricourt, mais jamais chez le trop humain et trop vaniteux abbé Birotteau, ou qu’il s’agisse du mysterium iniquitatis, qui glace chez l’abbé Cénabre, et seulement agace chez l’ambitieux abbé Troubert.

Pascal Ide

[1] Cf., par exemple, Hélène Colombani Giaufret, « Balzac linguiste dans Les Célibataires », Studi di storia della civiltà letteraria francese, I-II, Paris, Champion, 1996, p. 695-717.

[2] Cf., par exemple, Émile Danino, « Contrats et castration dans Le Curé de Tours (Balzac) », (Pre)publications, 61 (1980), p. 3-13 ; Léon-François Hoffman, « Éros en filigrane : Le Curé de Tours », L’Année balzacienne, Paris, Garnier Frères, 1967, p. 89-105 ; Nicole Mozet, « Le Curé de Tours, un espace œdipien ? », L’Œuvre d’identité. Essais sur le romantisme, de Nodier à Baudelaire, Université de Montréal, Département d’études françaises, octobre 1996, p. 21-27.

[3] Cité dans la préface de Honoré de Balzac, Le Curé de Tours suivi de Pierrette, coll. « Folio classique », Paris, Gallimard, 1976, p. 7.

[4] Un exemple : « En restant fille, une créature du sexe féminin n’est plus qu’un non-sens : égoïste et froide, elle fait horreur » (p. 69).

[5] Par exemple, en étendant son diagnostic au prêtre lui-même (en son état, non en son idéal) : « l’égoïsme naturel à toutes les créatures humaines » se trouve « renforcé par l’égoïsme particulier au prêtre » (Ibid., p. 48). Même le seul prêtre sympathique que dépeint Balzac, l’abbé Chapeloud n’échappe pas à l’universelle accusation d’égoïsme, même si elle est tempérée de bonhomie : « l’abbé Chapeloud, égoïste aimable et indulgent » (Ibid., p. 40).

[6] Cf., par exemple, la typologie de « la città dolente des vieilles filles » où il honore des « créatures héroïques » (Ibid., p. 88-89).

[7] Pour Balzac, le premier mal dont souffre Sophie Gamard est d’être une veille fille aigrie (Ibid., p. 56-57 ; p. 68-72).

[8] Ibid., p. 52. Même après avoir été convaincue de sa persécution, l’abbé Birotteau se dit qu’il lui reste à « reconnaître les trésors de cet excellent caractère » (p. 79).

[9] Ibid., p. 49.

[10] Ibid., p. 56.

[11] Ibid., p. 70.

[12] Ibid., p. 48.

[13] Ibid., p. 36.

22.6.2024
 

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