En épousant le Ciel avec la Terre, l’événement de l’Annonciation opère l’union des extrêmes apparemment les plus inconciliables.
C’est ainsi que Charles Péguy contemple dans l’annonce faite à Marie, une double réconciliation : entre le passé et l’avenir ; entre l’universel (concret) et le singulier.
« L’Annonciation peut être considérée comme la dernière des prophéties et la prophétie à la limite (et au dernier terme au dernier point au commencement même de la réalisation). Et ce n’est pas seulement la prophétie la plus imminente. Il est permis de dire que c’est aussi la plus haute et la capitale. Comme Jésus est le dernier et le plus haut des prophètes, ainsi et du même mouvement l’Annonciation est la dernière et la plus haute des prophéties. Elle vient directement de Dieu, par un ange, qui n’est plus qu’un ministre et un héraut. Non plus par un prophète qui est un homme. Et elle est vraiment dans la séquence le point merveilleux où sur la promesse vient s’articuler la tenue de la promesse.
Ainsi l’Annonciation est une heure unique dans l’histoire mystique et dans l’histoire spirituelle. C’est une heure culminante. C’est un moment unique et comme un point de moment, un moment ponctuel. C’est toute la fin d’un monde et tout le commencement de l’autre. Toute la fin du premier monde mystique et tout le commencement de l’autre. Et dans un de ces longs beaux jours de juin où il n’y a plus de nuit, où il n’y a plus de ténèbres, où le jour donne la main au jour, c’est le dernier point du soir et c’est ensemble le premier point de l’aube.
C’est le dernier point de la promesse et c’est ensemble le premier point de la tenue de la promesse.
C’est le dernier point d’hier et c’est ensemble le premier point de demain.
C’est le dernier point du passé et c’est ensemble et dans un même présent le premier point d’un immense futur.
Dans l’ordre des prophéties, dans la série du passé, dans la catégorie de la promesse et de l’annonce elle est en effet la dernière et la plus haute et la culminante. Elle est comme immédiate. Et en effet de toutes les manières de se faire annoncer la salutation est bien celle qui est plus que tangente et plus qu’immédiate. Car c’est qu’on est déjà là. Et dans l’ordre de la tenue de la promesse, dans la série du passé clos, dans la catégorie des Évangiles, dans la série du passé devenu présent et futur c’est le premier point d’aube et le premier point de présence. Et encore en outre et dans ce futur même c’est le point de départ, au centre et comme au creux de ce futur, c’est le point de départ de tant d’Ave Maria, la pointe de la première proue de la première nef de cette flotte innombrable, et de tous ceux que devait dire saint Louis, et de tous ceux que devait dire Jeanne d’Arc. […]
Et comme un point et une pointe et une cime est étroite et fine et n’a point toute la largeur de sa base, ainsi cette large promesse, commencée à tout un monde, réduite à tout un peuple, aboutissait dans le secret et l’ombre à une humble enfant, fleur et couronnement de toute une race, fleur et couronnement de tout le monde. Cette prophétie qui avait été sur le trône avec David et Salomon, qui avait été publique pour tout un peuple, publiée pour tout le monde, proclamée pour toute une race, elle aboutissait à une cime secrète, à une fleur, à un couronnement de silence et d’ombre. Elle aboutissait à être une salutation confidente à une seule et humble fille et par le ministère d’un seul ange. Et tout un peuple avait attendu le Christ dans le temps qu’il ne venait pas. Mais nul ne l’attendait plus quand il allait venir. […]
Ainsi cette immense mystique d’Israël avait couvert tout un peuple et cette immense et universelle mystique de Jésus devait couvrir le monde. Mais l’une ne pouvait donner l’autre qu’en passant par un certain point d’être et de génération spirituelle.
Par un certain point d’être et de génération mystique.
Cette immense et publique race d’Israël ne pouvait donner cette immense et publique et universelle race chrétienne qu’en passant par un certain point de secret mystique, de confidence spirituelle.
Ainsi deux mondes immenses ne pouvaient communiquer que par leurs cimes, renversées de l’une sur l’autre.
Et c’est le théorème des angles opposés par le sommet.
Un immense passé n’a pu donner un plus immense et universel futur qu’en passant par un certain point de fécondité, par un certain point de génération du présent.
Un public passé n’a pu donner un plus public et universel futur qu’en passant par un certain point de secret du présent.
L’être de Moïse n’a pu donner l’être de Jésus qu’en passant par un certain point d’être.
Le peuple de Moïse n’a pu donner le peuple de Jésus qu’en passant par un certain point de peuple.
Les immenses prophéties n’ont pu donner les immenses et universels Évangiles qu’en passant par un certain point qui fût ensemble et la plus haute prophétie et l’aube des Évangiles. Et ce point ce fut précisément le point de cette annonce faite à Marie [1] ».
Beaucoup d’autres réconciliations se réalisent en ce jour : le fini et l’infini, le nécessaire et le possible, le temporel et l’éternel, le plus petit et le plus grand, la vérité et la liberté, la vérité et l’amour. C’est ce à quoi nous ouvre Benoît XVI dans l’admirable méditation qu’il nous a livré à sa première Messe de Minuit :
« L’aujourd’hui éternel de Dieu est descendu dans l’aujourd’hui éphémère du monde et il entraîne notre aujourd’hui passager dans l’aujourd’hui éternel de Dieu. Dieu est si grand qu’il peut se faire tout petit. Dieu est si puissant qu’il peut se faire faible et venir à notre rencontre comme un enfant sans défense, afin que nous puissions l’aimer.
Quand nous méditons ce mystère joyeux, nous sommes mis au défi de nous ouvrir à l’action transformante de l’Esprit Créateur qui fait de nous des êtres nouveaux, qui nous fait un avec lui, et nous remplit de sa vie. Et nous sommes invités, avec une exquise courtoisie, à donner notre consentement à sa venue en nous, à accueillir le Verbe de Dieu dans nos cœurs, pour que nous soyons rendus capables de répondre à son amour et de nous ouvrir à l’amour les uns envers les autres.
À l’origine de tout être humain, il n’existe pas d’aléa ni de hasard, mais un projet de l’amour de Dieu. C’est ce que nous a révélé Jésus-Christ, vrai Fils de Dieu et homme parfait. Il connaît de qui il vient et de qui nous venons tous : de l’amour de son Père et de notre Père. L’Incarnation nous révèle avec une lumière intense et de façon surprenante que chaque vie humaine possède une dignité très élevée, incomparable. Marie reçut sa vocation de la bouche de l’Ange. L’Ange n’entre pas chez nous de façon visible, mais le Seigneur a un projet pour chacun de nous, il appelle chacun par son nom. Notre devoir est donc de devenir des personnes à l’écoute, capables de percevoir son appel, courageuses et fidèles pour le suivre et, à la fin, devenir des serviteurs fiables qui ont accompli de bonnes œuvres avec le don qui leur a été confié.
Au fond, l’option chrétienne est très simple : c’est l’option du ‘oui’ à la vie. Mais ce ‘oui’ ne se réalise qu’avec un Dieu qui n’est pas inconnu, avec un Dieu à visage humain. Il se réalise en suivant ce Dieu dans la communion de l’amour.
L’Incarnation du Fils de Dieu est un événement qui s’est produit dans l’histoire, mais qui en même temps la dépasse. Dans la nuit du monde, s’allume une lumière nouvelle, qui se laisse voir par les yeux simples de la foi, par le cœur doux et humble de celui qui attend le Sauveur. Si la Vérité avait été une formule mathématique, en un certain sens elle s’imposerait d’elle-même. Si au contraire, la Vérité est Amour, elle demande la foi, le ‘oui’ de notre cœur [2] ».
Pascal Ide
[1] Charles Péguy, Note conjointe sur M. Descartes, 1914, Œuvres en prose complètes, éd. Robert Burac, coll. « Bibliothèque de la Pléiade » n° 389, Paris, Gallimard, 3 vol., tome 3, 21992, p. 1405-1407. Souligné par moi.
[2] Benoît XVI, Homélie de la Nativité, Basilique vaticane, samedi 24 décembre 2005.