L’alphabet hébreu, un alphabet sans voyelles. Une signification théologique

L’hébreu ancien est une langue orale, mais aussi écrite (d’ailleurs, le terme « alphabet » provient des deux premières lettres de l’alphabet hébraïque : aleph-beth). Or, il dispose d’un système d’écriture original vis-à-vis des autres alphabets européens : ceux-ci contiennent tous des voyelles en plus des consonnes, alors que l’alphabet hébraïque ne comportent que celles-ci. Certes, les difficultés engendrées par la lecture de ce texte non vocalisé et les multiples ambivalences qui sont la conséquence de cette privation ont conduit à la vocalisation opérée par les massorètes qui, au viie siècle avant le Christ, ont ajouté de indicateurs de voyelle sous formes de petits points et de tirets insérés le plus souvent en dessous des lettres. Il demeure que, à l’origine, les scribes hébreux se limitaient aux seules consonnes. Comment expliquer cette spécificité et donc cette étonnante différence ? [1]

Nous retiendrons une raison théologique, car elle confirme l’importance des lectures pneumatologiques (de la nature, de l’homme et du mystère divin). La différence entre consonne et voyelle est la présence du souffle. En effet, les voyelles sont des sons produits par le souffle lui-même joints à des changements de forme notamment des lèvres ; en regard, les consonnes sont produites par différentes configurations de l’appareil phonatoire (du plus extérieur au plus intérieur : lèvres, dents, langue, palais et gorge), pendant que le flux aérien est momentanément bloqué. Autrement dit, si nous n’utilisions que des consonnes, nous ne pourrions pas parler : écrivez une suite de consonnes et tentez de prononcer le mot ! C’est aussi pour cela qu’il peut exister des mots uniquement formés de voyelles (« oui »), mais aucun qui ne soit constitué que de consonnes (même les onomatopées formées seulement de consonnes en introduisent subrepticement à la lecture et à la prononciation…).

Or, dans la vision antique, juive, mais dans de nombreuses autres représentations de peuples non sémitiques, voire indigènes, le souffle (ruah en hébreu) renvoie à Dieu, non pas que tout souffle serait divin, mais parce qu’il existe une continuité beaucoup plus grande qu’on ne sait aujourd’hui entre ses différentes significations (et donc réalités), cosmologique, anthropologique et théologique.

Or, l’on connaît l’interdit biblique de représenter le Très-Haut, la foi très grande du peuple élu à l’égard de la transcendance du Dieu unique et la condamnation très ferme de toute idolâtrie qui confondrait le visible et l’Invisible.

Par conséquent, dérober au lecteur les voyelles, ne pas vocaliser l’alphabet conjure ce risque idolâtrique et représente une trace de la confession monothéiste. « Façonner une représentation visible des voyelles, du souffle rendu sonore aurait été matérialiser l’ineffable, produire une image visible du divin [2] ».

Pascal Ide

[1] Cf. la discussion dans Geoffrey Sampson, Writing Systems: A Linguistic Introduction, Stanford, Stanford University Press, 1985, p. 77-98.

[2] David Abram, Pourquoi la Terre s’est tue. Pour une écologie des sens, trad. Didier Demorcy et Isabelle Stengers, coll. « Les empêcheurs de penser en rond », Paris, La Découverte, 2013 : coll. « Poche », 2021, p. 315. Souligné dans le texte.

1.4.2026
 

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