L’aphorisme fameux d’Héraclite : phusis kruptesthai philéi [1], doit être élargi à la vérité : « La vérité aime à se cacher ». C’est là un fait que tout chercheur signera à deux mains. Combien de décennies un Gauss a-t-il contemplé les nombres premiers dont il avait inscrit ceux présents jusqu’à 10 000, afin d’en découvrir la loi si mystérieuse de répartition ? Combien d’années Einstein, lui-même enfoui à son poste du Polytechnicum de Zurich, a-t-il réfléchi à ce qui va un jour devenir la théorie de la relativité restreinte ? Combien d’allers et retours entre la Belgique et les États-Unis, Georges Lemaître a-t-il accompli pour d’abord asseoir suffisamment son induction et ensuite élaborer son abduction d’où germera la géniale hypothèse de l’Atome primitif ? Combien de temps, dans ses marches et méditations quotidiennes, Immanuel Kant prendra pour élaborer ce qui deviendra son premier grand ouvrage de philosophie, à l’âge de 57 ans, la Critique de la raison pure ? Et l’on pourrait allonger la liste des exemples presque à l’infini.
Le fait est donc là, massif, dont les conséquences ne sont pas toujours assez considérées – à commencer par une consécration du temps et de la personne qui peut aller jusqu’à la consécration religieuse ou son analogue profane, le célibat (dont Régine Pernoud offre un exemple admirable), ne serait-ce que pour cesser de faire souffrir conjoint et progéniture des chercheurs géniaux qui n’ont pu trouver de tout leur enthousiasme ce qu’ils ont quêté de toute leur énergie qu’en y dédiant tout leur temps ? Indépendamment du narcissisme orgueilleux ou du besoin compulsif qui relève de la centration excessive sur l’ego, le travail intellectuel authentiquement fécond demande une centration sans mesure sur la vérité.
Mais penchons-nous plutôt dans cette brève note sur la cause elle-même. Non ! Cette résistance n’est pas le signe que la vérité serait la construction d’une intelligence dont le seul effort consisterait à rendre cohérent ses hypothèses. Non ! La vérité ne se cache pas parce qu’elle jouerait à cache-cache avec nous ou serait seulement un trésor profondément enfoui dans un champ que nous devrions sonder laborieusement et coûteusement ; cette conception doloriste, dont l’origine réside ailleurs et l’application s’étend plus largement mesure le don à l’effort du récepteur et non pas à la générosité gratuite du donateur. Peut-être, le croyant (ici, celui qui croit que les Saintes Écritures sont inspirées par Dieu) entend-il un écho de la parole décisive du prophète Isaïe : « Tu es Deus absconditus » qu’il est bon de traduire activement : « Tu es un Dieu qui se cache » (Is 45,15). Oui, surtout, si, à la suite de Pascal, nous contemplons cette vérité de Dieu sur Dieu à l’œuvre dans son œuvre : le cœur de l’homme et le noyau de la nature. Oui encore davantage, si nous l’enrichissons d’une métaphysique de l’être comme amour qui fait mémoire de la parole géniale du Présocratique en sa totalité, c’est-à-dire en n’oubliant pas ce que Heidegger a soigneusement évité ou réduit cognitivement à un simple processus de dévoilement, je veux dire le verbe « aime ». Et, pour bien le comprendre, il convient de convoquer la constitution ontophanique qui nous apprend que non seulement tout étant structuré par couches, fond et apparition [2], mais que ces deux pôles sont dynamiquement unis par l’amour : le fond (le cœur, le centre, etc.) aspire à se communiquer – comme la plante à fleur à émettre son parfum – ; mais l’apparition elle-même aspire à se retirer pour mieux rendre hommage à ce noyau ardent à qui elle doit tout – comme la même plante à enfouir sa graine dans le fruit.
Dès lors, l’heuristique (ou science de la découverte) devient une logique (au sens où le logos est d’abord un verbe émané ou proféré) qui s’éclaire d’être une érotique (au sens où l’amour est autant don qu’attrait) et s’emmembre d’une dramatique (où nous retrouvons le vrai qui se cache, à savoir le travail du négatif qui s’incarne dans celui de la patience, en son sens actuel autant qu’étymologique) [3]. Pour au moins trois raisons.
Tout d’abord, la vérité est d’abord vérité de la chose qui se livre : avant d’être adéquation de l’esprit (le sujet connaissant) à la res (l’objet connu), elle est émerveillement de ce que la chose s’avance et se livre, se montre dans un événement qui est un avènement. Or, long est le chemin par lequel nous découvrons non pas la chose, mais son Ereignis, c’est-à-dire son dévoilement inédit. Sommes-nous convaincus que nul savoir antérieur n’a épuisé l’intelligibilité de la chose qui, ultimement dans la lumière de l’être, est toujours prête à révéler son cœur ardent ? Plus long est encore le chemin par lequel l’intelligence se dépouille du déjà su, donc de ces habitus cognitifs qui se sont durcis défensivement en s’institutionnalisant et offensivement en devenant excluant, mais aussi de ces plis individuels que sont les biais cognitifs. Comment un entendement qui n’est pas seulement ignorant, mais ignorant de son ignorance, peut-il accéder à la lumière ?
Ensuite, même lorsqu’elle s’est livrée le plus possible au chaste esprit qui s’est ouvert le plus possible à la vérité qui irradie d’elle, la chose, tôt ou tard, se dérobe, c’est-à-dire enveloppe dans le manteau de la pudeur (Stimmung métaphysique) la lumière surexcédente dont elle rayonne pour mieux révéler le fondement non pas inconnaissable, mais sur intelligible dont elle émane. Cette pulsation trouve son expression principielle dans l’interaction entre être et essence, mais elle s’incarne dans la scansion rythmique de chaque noyau intelligible et chaque individualité ineffable qui, après le moment généreux de la via eminentiae, se retire dans le moment humble de la via negationis. Après une vie passée à étudier les termites, le zoologue Pierre-Paul Grassé avouait ne toujours pas les connaître… Si la créature est image ou vestige de Dieu, on est en droit de penser une anthropologie et une cosmologie apophatiques dont le moindre effet n’est pas de conjurer la volonté d’évidence de la mathésis universalis autant que la volonté de domination présidant au paradigmatique technocratique.
Enfin, réinterpréter la connaissance à partir de la révélation et du retrait, donc du donateur qu’est l’objet connu et du récepteur qu’est le sujet connaissant, donc de la communion comme échange de donation et réception, donc de l’amour compris non pas catégorialement (sa dynamique centrifuge s’oppose à la dynamique centripète de la connaissance), mais transcendantalement, invite à la relire comme les noces bénies du connaissant et du connu. Et, par exemple, cesser de tempêter contre la dualité du sujet et de l’objet, pour penser à frais nouveaux et surtout vivre avec une générosité nouvelle cette unidualité qui est aussi constitutive de la connaissance que l’altérité l’est de l’amour authentique : le mystère de l’unité de l’aimant et de l’aimé n’est pas moindre que celui du connaissant et du connu. Pourquoi a-t-il été si peu exploré par la philosophie ? Mais revenons à notre thème : la vérité qui se cache et aime à être trouvée. Or, long est le chemin qui mène au mariage et, plus encore, celui qui le suit ou le constitue. Inévitables sont les obstacles qui le ponctuent et, tels les barrages sur un cours d’eau, n’ont pas d’autre mission que d’en élever le niveau. Arides sont les déserts où l’époux est conduit par l’épouse qui se veut fiancée toujours à réépouser. Concrètement, l’intelligence éprise de la vérité qui a enfin compris que jamais elle n’est prise et qu’elle est toujours surprise, doit se reprendre de la subtile transformation du comprendre en prendre. Une fois qu’il a reçu (et non capté) un rai de cette lumière jubilatoire qui émane continûment des choses, est-il prêt à ne pas s’en emparer, réduisant le rayonnement au rayon et, pire, le noyau igné à sa couronne ?
Nous l’avons compris : à l’instar du Dieu de la Bible, la vérité (la nature, l’homme) ne se cache que parce que d’abord elle se révèle et se révèle abondamment. La merveille qu’est la ténèbre d’inconnaissance est d’abord un témoignage rendu à la merveille des merveilles qu’est la cognoscibilité. Terminons par deux citations de deux contemplatifs qui voyaient d’abord dans la nature un mystère qui se dévoile et donc se donne : « Tout est caché, tout est inconnu dans l’univers [4] » ; « Ce qu’il y a de difficile quand on étudie la nature, c’est de retrouver la loi, là où elle se cache à nos yeux, et de ne pas se laisser induire en erreur par les phénomènes que nos sens contredisent. Car dans la nature mainte chose est en opposition avec ce que nous montrent nos sens [5] ».
Pascal Ide
[1] « La nature aime à se cacher » (Héraclite, Fragment B cxxiii, de Thémistius, Les présocratiques, éd. Jean-Paul Dumont, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », Paris, Gallimard, 1988, p. 173). Pour une étude historiquement plus large, cf. Giorgio Colli, Nature aime se cacher. Physis kryptesthai philei, 1948, trad. Patricia Farazzi, coll. « Polemos », Paris, Éd. de l’Éclat, 1994 ; Pierre Hadot Le voile d’Isis. L’histoire de l’idée de nature, Paris, Gallimard, 2004.
[2] Cf. Pascal Ide, Être et mystère. La philosophie de Hans Urs von Balthasar, coll. « Présences » n° 13, Namur, Culture et vérité, 1995.
[3] La trilogie balthasarienne (Esthétique théologique, Dramatique théologique et Théo-logique) montre que, par certains côtés, tout savoir profane participe de l’exemplaire qu’est la science sacrée (la théologie).
[4] René de Chateaubriand, Génie du christianisme, 1ère partie, L. I, ch. 2, éd. Maurice Regard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », coll. « Bibliothèque de la Pléiade », Paris, Gallimard, 1978, p. 473. Cf. tout le chapitre qui s’intitule : « De la nature du mystère ».
[5] Wolfgang Goethe, Conversations de Goethe avec Eckermann, trad. Jean Chuzeville, Paris, Gallimard, 1949, p. 390.