La transformation opérée par le mariage selon Tolkien

Tolkien propose une intéressante phénoménologie du mariage, précisément sur la transformation que le sacrement opère en profondeur [1]. Selon lui, le lien du mariage modifie les yeux et la voix. Puisque nous connaissons autrui par ces signes sensibles de manière privilégiée, nous sommes donc à même de détecté si quelqu’un est marié ou célibataire. C’est ainsi que « les Eldar [c’est-à-dire les Elfes] peuvent en un instant lire dans les yeux et dans la voix des autres s’ils sont mariés [2] ».

On trouve une confirmation de ce changement chez saint Thomas ou chez Clive Staples Lewis : « l’immutatio, une modification importante chez le sujet. C’est la transformation caractéristique et visible que l’amoureux subit, et qui normalement fait un peu rire les amis, tandis que l’intéressé, comme le faisait remarquer C.S. Lewis, se prend très au sérieux [3] ».

Quelle est la cause de ce pouvoir quasi-divinatoire ? Vivre avec l’autre fait entrer dans ce regard. Or, que je sois d’accord ou non avec lui, mon regard en est changé. Donc, le mariage induit un changement de regard. Il en est de même pour la voix. Vivre avec autrui, c’est entrer en dialogue avec lui, l’écouter et lui parler. Or, la voix de l’autre a son propre timbre, son propre tempo, etc. Donc, le mariage reconfigure, modèle ma voix. Ainsi, le mariage devrait se lire dans le regard et la voix de chaque conjoint.

La conséquence en est, pour Tolkien, la fidélité. En effet, « par nature chastes et constants [4] », les Elfes (immortels) ou « Eldar se mariaient une seule fois dans leur vie, et par amour […] [5] ». Ils ne peuvent donc prendre le conjoint d’un autre sans nier leur nature.

Une autre conséquence en est l’impossibilité de s’éloigner l’un de l’autre. C’est ainsi que, dans le conte d’Aldarion et Erendis, les Elfes offrent en cadeau de mariage un couple d’oiseaux au bec et aux pattes d’or, qui se refusaient à chanter loin de l’autre [6].

Pascal Ide

[1] Ces notes sont inspirées par Michaël Devaux, « Brefs aperçus sur le mariage d’après J.R.R. Tolkien », Communio, 303 (2026) n° 1, p. 109-119.

[2] John R. R. Tolkien, Des lois et coutumes chez les Eldar concernant le mariage, dans Morgoth’s Ring, London, Harper & Collins, 1993 , p. 207-254, ici p. 228, n. 5.

[3] Angelo Scola, Le Mystère des noces. 1. Homme-femme. 2. Mariage-famille, trad. Sylvie Garoche, coll. « Communio », Paris, Parole et Silence, 2012, p. 82.

[4] John R. R. Tolkien, Des lois et coutumes chez les Eldar concernant le mariage, p. 211.

[5] Ibid., p. 210.

[6] John R. R. Tolkien, L’Ombre d’une Ombre : le Conte de la Femme du Navigateur, dans Contes et légendes inachevées, trad. Tina Jolas révisée par Pauline Loquin, Paris, Christian Bourgois, 2022, p. 235.

21.5.2026
 

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