La nature aime la diversité

1) Thèse

La nature aime la diversité, qu’elle soit structurelle (la multiplication des individus, des espèces, des genres, etc.) ou fonctionnelle (la profusion des voies pour atteindre une même finalité). En ce sens, elle s’oppose à l’homme, du moins à l’homme en régime anthropocentrique de domination : en 1637, Descartes écrivait Le discours de la méthode, comme si un unique chemin (hoedos, en grec) suffisait pour épuiser le réel. D’ailleurs, l’idéal mathématique (la mathésis universalis) qui sera prôné à partir de ce moment, se féliicite de la minimisation des axiomes et des démonstrations, y lisant un critère de la vérité. En revanche, aujourd’hui une relation plus ajustée aux savoirs qui s’accompagne aussi d’une relation plus ajusté à la nature multiplie les perspectives, les métissages, les crossing-overs (qu’ils s’appellent inter-, trans-, multi- ou pluri-disciplinarité (sans oublier la pluridisciplinarité).

Pourquoi la nature chérit-elle la pluralité ? La perspective darwinienne invoquera un non-réfutable argument d’adaptation. Un cosmologie philosophique d’inspiration aristotélicienne invoquerait la potentialité de la matière qui diversifie, secundum modum recipientis, l’actualité originaire. Une cosmologie ontodologique convoquerait, quant à elle, la méta-loi d’auto-communication profuse, la luxuriance foisonnante qui caractérise la source.

Ajoutons deux arguments théologiques à ces approches scientifique et philosophiques. Pour saint Thomas, cette riche diversité de la création est la réfraction plurielle de la surperfection divine : seule la multiplicité immanente peut dire toute l’exubérance contenue dans la simplicité fontale ; la plenitudo fontalis de la divinité ne se balbutie, toujours inadéquatement, que dans le toujours plus de la création. La théologie trinitaire inspirée par Heribert Mühlen et Hans Urs von Balthasar fera valoir que l’unité est en Dieu communion et que l’Esprit chérit la diversité, voire la favorise.

Il faut aujourd’hui ajouter une autre raison : la protection de la nature. Celle-ci, singulièrement la vie, fabrique du différent pour se préserver des maladies. Autrement dit, la pluralité, la multiplicité présente un effet curatif (au sens préventif du terme) : elle fortifie l’organisme et le prémunit contre la maladie.

Montrons-le à partir de quelques exemples avant de le développer et d’en tirer une conséquence pratique d’importance [1].

2) Quelques arguments scientifiques

a) Preuves empiriques

La protection exercée par la biodiversité est connue d’expérience, quoique de manière non réflexive, voire surdéterminée depuis longtemps. En effet, chacun connaît l’existence des vaches sacrées en Inde. Or, une étude de 2006 a montré que les paysans indiens dorment à côté de leurs vaches et qu’ainsi, elles vont attirer les moustiques qui sont vecteurs du paludisme [2]. Mais, la raison habituellement avancée est le respect de la sacralité de l’animal. Donc, la pratique de la biodiversité protectrice est très ancienne.

a) Preuves empirico-formelles

Un chercheur de l’université du Colorado, Peter Johnson, a cherché à mesurer l’impact de la biodiversité des amphibiens sur la transmission du Ribeiroia ondatrae, un parasite qui provoque de graves déformations des membres et une mortalité élevé chez son hôte le plus compétent, la rainette du Pacifique (Pseudacris regilla) [3]. Pour cela, il a examiné pas moins de 24 125 grenouilles qui provenaient de 345 zones humides couvrant une région de 760 000 ha en Californie. Or, ces zones présentent de grande diversité en amphibiens.

Résultat sans appel : dans les zones humides présentant une haute biodiversité, la transmission de l’agent pathogène est inférieure de 78,4 % vis-à-vis des zones possédant une faible biodiversité.

Cette étude a été largement confirmée par d’autres études de terrain. Par exemple, la fièvre du Nil occidental provoque des troubles neurologiques mortels chez l’homme, et elle est causée par un flavivirus ; or, dans son cycle de vie, il a un réservoir animal, les oiseaux, et un insecte vecteur, le moustique. Or, plus le nombre d’espèces d’oiseaux est élevé, moins la maladie est prévalente [4]. Il en est de même du hantavirus sin nombe [5].

Enfin, une méta-analyse fondée sur 70 études asseoit cette conclusion [6].

c) Preuve expérimentale

Un mésocosme est un dispositif expérimental qui permet d’étudier les réponses d’un milieu naturel à des variations paramétriques. L’immense intérêt de ce milieu partiellement artificiel à l’égard de l’environnement naturel est la simplification. Or, notre intelligence discursive et la méthode scientifique procède par analyse. Donc, le mésocosme permet de démontrer ce qui avant n’était que supputé intuitivement. Par exemple, en isolant un facteur comme la température, la salinité ou la teneur en un polluant, elle permet d’observer et, le cas échéant, de démontrer son importance.

La première étude appliquée à la biodiversité fut dirigée par un chercheur américain, Shahid Naeem, et deux collègues post-docs [7]. Ils ont créé quatorze mésocosmes identiques en quantité et en qualité de sol : même type de terre, même composition en microbes et en vers, mêmes familles de plantes annuelles, mêmes espèces animales (des mollusques herbivores et insectes suceurs de phloème, la sève élaborée par les végétaux vasculaires), même quantité de lumière, d’eau et de chaleur (c’est-à-dire même température). En revanche, les milieux ont reçu un nombre d’espèces végétales et animales différents, en l’occurrence : 9, 15 et 31.

Les mésocosmes ont été observés pendant 206 jours pendant lesquels les chercheurs ont mesuré cinq paramètres écosystémiques : le niveau de respiration, la productivité, la décomposition, la rétention de nutriments et d’eau.

Quels furent les résultats ? Dans les mésocosmes de très faible biodiversité, les services écosystémiques étaient profondément affectée, alors que c’était le contraire dans les milieux de haute biodiversité. Concrètement, moins grande était la diversité en animaux et en végétaux, moins les sols étaient productifs, moins ils retenaient de nutriments et d’eau, moins ils décomposaient de matières organiques.

Or, cette étude révolutionnaire a suscité une résistance qui est bien révélatrice. En effet, Shahid Naeem qui affirme que « les résultats ont dépassé nos espérances », commente ainsi la réception : « Notre article était classé comme le cinquième le plus cité de l’année ». Mais ne nous trompons pas : c’était parce qu’il était le plus critiqué ! Pour la raison suivante : « Ce n’est pas comme cela que fonctionne la nature ! » En revanche, « vingt-cinq ans plus tard, il y a des centaines d’études expérimentales et de terrain ». Pourquoi cette résistance ? Shahid Naeem continue à expliquer :

 

« En 1994, le point de vue dominant était que la biodiversité était façonnée par des facteurs extérieurs (autrement dit, physique]. Elle était en quelque sorte une victime sans défense des circonstances, n’ayant aucun pouvoir propre d’influencer l’environnement. Notre étude a complètement inversé la perspective […]. Dans la vraie vie, il y a un exemple très parlant, c’est la forêt amazonienne : on sait qu’environ la moitié de la pluie qui y tombe est recyclée par les arbres. Pour faire simple, si on coupe les arbres, on coupe l’eau. Non pas que les précipitations soient directement contrôlées par les arbres, mais en revanche la quantité d’eau recyclée et donc utile pour l’écosystème, elle, l’est indubitablement. […] Ce que dit notre étude, c’est que cela marche dans les deux sens : le changement d’habitat peut certes provoquer un changement dans la biodiversité, mais le changement de biodiversité entraîne aussi un changement d’habitat et, plus généralement, des dysfonctionnements majeurs des écosystèmes [8] ».

3) Bref exposé

Les chercheurs parlent de phénomène de dilution. Plus une espèce singulière est diluée dans la variété d’autres espèces, moins ses effets pathogènes peuvent s’exercer. Inversement, plus elle est dominante, plus ses conséquences délétères se concentrent.

Redisons-le, cet argument de la biodiversité protectrice est contre-intuitif. Spontanément, nous avons tendance à penser que plus grande est la biodiversité, plus nombreux seront les agents pathogènes. Et c’est sans doute la raison pour laquelle les résistances sont grandes à accepter l’hypothèse de la baisse de la biodiversité comme souffrance écologique. Voici ce qu’affirme l’introduction d’une étude menée en 1993 sur la souris sylvestre (Peromyscus maniculatus), porteuse du hantavirus responsable de la maladie mortelle que l’on a d’abord appelée « grippe navajo » (du fait de ceux qui la subissaient) : « Bien qu’il semble logique d’imaginer qu’une plus grande biodiversité globale conduise à une plus grande diversité de pathogènes et donc à une plus grande incidence de maladies humaines, un examen des circonstances entourant les épidémies récentes de fièvres hémorragiques transmises par les rongeurs suggère l’inverse [9] ».

Pour l’établir, convoquons une précieuse méthode, l’induction analogique [10] et appliquons-la à différentes disciplines : l’anthropologie, l’éthique, la psychanalyse et l’épistémologie.

René Girard l’avait montré en introduisant le riche concept de violence mimétique. La mimésis est le processus de comparaison par lequel celui qui désire non pas l’objet désirable, mais l’objet désiré, en l’occurrence par un autre. Autrement dit, la mimésis naît d’une similitude convergent vers un même « objet ». Or, cette imitation engendre une crise et bientôt une violence, celle qui conduit au processus victimaire du bouc-émissaire. Par conséquence, c’est le semblable et non pas le différent qui suscite la violence.

L’éthique et la psychanalyse le confirment. Pour la première, la jalousie est l’une des péchés capitaux princeps (il est par exemple, le seul que connaissent les anges avec l’orgueil). Pour la seconde, toute pathologie est ultimement toujours reconductible à ce mécanisme régressif, fusionnel, archaïque, indifférenciant, au point qu’un Denis Vasse osait en rapprocher l’inceste [11].

Enfin, de même que la méthode unique favorise la toute-puissance de l’homme moderne, de même la pensée unique favorise la toute-puissance de l’homme postmoderne.

4) Conséquences

a) Application spirituelle

Osons tirer une conclusion d’ordre spirituel. En d’autres termes, osons poursuivre l’induction scalaire jusqu’au troisième ordre pascalien, celui de la religion (sinon de la charité). Toute baisse de la diversité s’accompagne d’un accroissement de la violence. Par exemple, le terrorisme politique s’accompagne toujours d’une idéologie de la pensée unique ; les abus dans une communauté ou d’une autorité sont favorisés, voire causés par l’adoption d’un modèle unitaire, la suspicion des pensées oppoées et l’exclusion de toutes les idées autres. Le djiadisme et toute autre forme d’extrémisme religieux naît non seulement d’une persécution des autres religions, de conversions contraintes, mais aussi d’un prosélytisme qui exclut et diabolise toute autre religion. À bon entendeur !

b) Application pratique

Un certain nombre de chercheurs n’hésitent pas à affirmer que la suppression de la biodiversité est la source première des pandémies en général et de la pandémie de Covid-19 en particulier. Or, plusieurs phénomènes particuliers favorisent cette uniformisation, en particulier : l’agriculture industrielle (qui favorise la monoculture) et l’élevage intensif. De fait, l’émergence d’agents pathogènes se déroulent dans les environnements perturbés par les activités anthropiques de ce type.

Prenons l’exemple de l’agriculture industrielle. Une méta-analyse de 2019 conclut : la « synthèse de la littérature scientifique suggère que, depuis 1940, les facteurs agricoles sont associés à plus de 25 % de toutes les maladies infectieuses qui ont émergé chez l’homme, et à plus de 50 % des maladies zoonotiques. Ces pourcentages risquent d’augmenter avec l’expansion et l’intensification de l’agriculture [12] ».

La conséquence pratique est claire : « l’épidémie de pandémies » ne cessera que lorsque cessera la négation de la biodiversité.

Pascal Ide

[1] Nous emprunterons quelques-unes de nos nos références à l’ouvrage documenté de Marie-Monique Robin, avec la coll. de Serge Morand, La fabrique des pandémies. Préserver la biodiversité, un impératif pour la santé planétaire, coll. « Cahiers libres », Paris, La Découverte, 2021.

[2] Cf. Andy Dobson et al., « Sacred cows and sympathetic squirrels. The importance of biological diversity to human health », PloS Med, 3 (2006) n° 6, e321.

[3] Cf. Pieter T. J. Johnson, Daniel L Preston, Jason T Hoverman & Katherine L. D. Richgels, « Biodiversity decreases disease through predictable changes in host community competence », Nature, 494 (février 2013) n° 7436, p. 230-234.

[4] Cf. John Swaddle & Stavros E. Calos, « Increased avian diversity is associated with lower incidence of human West Nile infection. Observation of the dilution effect », PloS One, 6, 25 juin 2008.

[5] Cf. Scott Caver et al., « A temporal dilution effect. Hantavirus infection in derr mice and the intermittent presence of voles in Montana », Oncologia, 166 (juillet 2011) n° 3, p. 713-721 ; John L Orrock, Brian F. Allan, & Charles A. Drost, « Biogeographic and ecological regulation of disease. Prevalence of Sin nombre virus in island mice is related to island area, precipitation, and predator richness », American Nature, 177 (mai 2011) n° 5, p. 691-697.

[6] Cf. Peter T. J. Johnson, Richard Ostfeld & Felicia Keesing, « Frontiers in research on biodiversity and disease », Trends in Ecology and Evolution, 18 (2015) n° 10, p. 1119-1133.

[7] Cf. Shahid Naeem, Lindsey J. Thompson, Sharon P. Lawler, John Hartley Lawton & Richard M. Woodfin, « Empirical evidence that declining species diversity may alter the performance of terrestrial ecosystems », Philosophical Transactions of the Royal Society B, 347 (28 février 1995) n° 1321, p. 249-262.

[8] Propos rapportés par Marie-Monique Robin, La fabrique des pandémies, p. 257-259.

[9] Cf. James Mills, « Biodiversity loss and emerging infectious disease. An example from the rodent-borne hemmorhagic fevers », Biodiversity, 7 (2006) n° 1, p. 9-17.

[10] Cf. Pascal Ide, « Une lecture polysémique de la nature. Trois propositions pour un discours des méthodes », Lateranum, 81 (2015) n° 3, p. 625-652 ; 82 (2016) n° 1, p. 77-119.

[11] Cf. Denis Vasse, Inceste et jalousie. La question de l’homme, Paris, Seuil, 1995. Cf. l’application à la Bible : Paul Beauchamp et Denis Vasse, La violence dans la Bible, coll. « Cahiers Évangile », n° 76, Paris, Cerf, 1991.

[12] Cf. James Rohr et al., « Emerging humain infections diseases and the links to global food production », Nature Sustainability, 2 (2019), p. 445-456..

28.5.2021
 

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