La mort au service de la vie selon Léon Ollé-Laprune

Dans le livre qu’il a consacré au prix de la vie, le philosophe Léon Ollé-Laprune montre que, paradoxalement, cette vie ne va pas sans la mort, c’est-à-dire « la loi du renoncement [1] ». Par exemple, « ce qui est moyen peut aussi se tourner en obstacle ». Or, le moyen ne tire sa raison d’être que de la fin. Il faudra donc « le surmonter, le briser, le sacrifier, à cause et en vue de la fin [2] ». De même, « qui ne sait pas, en présence des choses, tenir la convoitise naturelle bridée, qui ne sait pas ne point porter la main sur ce qu’il désire, ne vivra jamais de la vie morale [3] ».

Mais ces raisons sont casuelles, alors que, loin d’être accidentel, ce renoncement tient à l’essence même de la vie. Pour le comprendre, il faut revenir à l’intuition centrale de celui à qui Maurice Blondel dédicace sa thèse de 1893 : la vie est « la vie pleine ». En effet, vivre, c’est agir. Or, si nous choisissons telle action plutôt que telle autre, c’est parce qu’elle « vaut mieux [4] ». Même si nous agissons par obligation (nous devons mettre notre ceinture de sécurité), c’est qu’il vaut mieux obéir à la loi ou ne pas subir la sonnette me rappelant que je ne me suis pas attaché… Or, ce « mieux » introduit une différence entre la vie telle qu’elle est maintenant et une vie plus pleine, idéale, qui n’est pas encore. Peu importe ici que ce hiatus entre ce qui est et ce qui doit être exige la reconnaissance d’un principe transcendant [5]. Ainsi, nous tendons vers cette vie plénière qui en constitue toute la préciosité, ce que le philosophe appelle le prix de la vie.

Or, la vie pleine s’oppose à la vie partielle, comme celle du dilettante [6]. Par conséquent, vivre, c’est renoncer à ce qui n’est pas vivre, donc s’en détacher. Et même si, sous la plume d’Ollé-Laprune, ce détachement adopte surtout une forme active dont la personne est l’auteur, il inclut aussi implicitement sa forme passive, à commencer par l’image omniprésente de la mort, qui est par excellence le mal subi : « La vie, en subissant la mort, produit la vie [7] ». Nous reviendrons dans les conséquences métaphysiques sur cette formule.

Observons enfin trois points qui sont autant de convergences avec la métaphysique de l’amour. Tout d’abord, Ollé-Laprune établit cette loi inductivement : cette mort qui est au service de la vie « est vrai[e] dans tous les ordres [8] ». Ensuite, il l’exprime dans des catégories qui nous sont familières : « Le moyen pour elle [la vie] de se dilater véritablement, c’est de commencer par se resserrer [9] ». Même si loi de dilatation et loi de détachement diffèrent, elles sont étroitement nouées, puisque la seconde est au service de la première. Enfin, pour notre auteur, le prix et la loi de vie est, en dernière instance, la loi de l’amour-don : « La vraie loi de la vie se montre : donner et recevoir, recevoir et donner [10] ». Aussi, une énumération joint-elle comme équivalent : « le dépouillement de soi, l’oubli de soi, le don de soi, la perte de soi [11] ».

Sans surprise, cette doctrine est totalement passée chez Maurice Blondel qui, dans sa doctrine des deux dons, la création et la grâce, fait du sacrifice de l’un la condition d’accès à la plénitude du second [12].

Pascal Ide

[1] Léon Ollé-Laprune, Le prix de la vie, Paris, Belin frères, 171907, chap. 22, p. 279-283, ici p. 279.

[2] Ibid.

[3] Ibid., p. 280.

[4] Ibid., p. 74. Cf. tout le chap. 7 : « L’idée de l’homme ».

[5] Cf. Ibid., p. 144-147. Cf. tout le chap. 12 : « Un essai de fonder une Morale sans obligation ».

[6] Cf. Ibid., chap. 5, p. 60-64.

[7] Ibid., chap. 22, p. 282.

[8] Ibid., p. 281.

[9] Ibid., p. 280.

[10] Ibid., chap. 30, p. 467.

[11] Ibid., chap. 22, p. 281.

[12]

27.7.2026
 

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