Johnny Guitare. Analyse d’une scène

Histoire

Vienna (Joan Crawford) est propriétaire en Arizona d’une maison de jeu située sur le trajet du futur chemin de fer espère que celui-ci l’amènera de nouveaux clients. La riche Emma Small (Mercedes McCambridge) estime que l’arrivée des colons par le train est la fin du règne des éleveurs du pays. A ce désaccord se joint une rivalité amoureuse : Emma aime Dancing Kid (Scott Brady) qui lui préfère Vienna. Celle-ci fait venir Johnny Guitare alias Johnny Logan (Sterling Hayden), l’un des meilleurs tireurs de l’Ouest et son ancien amant. Kid et trois de ses hommes, aventuriers comme lui, décident de quitter le pays et cambriolent la banque. Emma accuse Johnny et Vienna d’avoir maille à partir avec les brigands. L’innocente Vienna échappera-t-elle à la folie meurtrière ? Qui succombera à la montée de violence ?

Description [1]

Marshal Williams, entouré d’Emma, de John McIvers et des autres hommes. – Nous venons pour vous aussi, Vienna.

Vienna jouant tranquillement au piano. – Pourquoi ? Je n’ai pas volé de banque. Chaque homme le sait ici.

Marshal Williams, suspicieux. – Que faisiez-vous à la banque, ce matin ?

Vienna, continuant de jouer. – Si vous vous rappelez, McIvers m’a donné 24 heures pour fermer. J’ai retiré mon argent, payé mes employés. Et j’ai fermé tout mon saloon. Vous ne pourrez ni boire ni jouer. Je suis chez moi, je m’occupe de mes propres affaires, je joue sur mon propre piano. De fait, ce n’est pas un crime.

(Les hommes, armes au poing, surgissent de toute part, après avoir visité l’hôtel et n’ayant pas trouvé le Kid)

Vienna, même jeu. – Alors, vous êtes convaincus ?

Emma, intervenant en criant. – Non, je ne suis pas satisfaite. (se retournant vers les hommes) Elle doit savoir où ils sont. Demandez-lui marshal. (ayant regroupé tous les hommes autour d’elle, elle commence à avancer, menaçante, avec eux, vers Vienna).

Marshal Williams, résitant faiblement. – Comment le saurait-elle ?

Emma, toujours accusatrice. – Elle passait beaucoup de temps avec le Kid. Et pas toujours ici. Il est dans son repaire. (le piano s’arrête) Elle connaît le chemin. Maintenant, demandez-lui.

Marshal Williams. – Vienna ?

Vienna, continuant à ne pas jouer pour signifier l’importance de son propos. – Je ne peux pas [I can’t] vous aider (se retournant, sereine, vers son piano et reprenant sa douce mélodie mélancolique).

Marshal Williams. – Vous ne voulez pas [You won’t].

Vienna, doucement. – J’ai dit : je ne peux pas.

Marshal Williams. – De quel côté êtes-vous ?

Vienna, toujours doucement. – Je ne prends pas parti.

Marshal Williams, en colère. – Vous ne pouvez pas rester plus longtemps à l’écart. Il n’y a pas qu’Emma et McIvers. Tous en ont assez.

Vienna. – J’ai donné ma réponse. Deux fois.

Marshal Williams. – On ne l’accepte pas.

Vienna, arrêtant de jouer, fermant le piano avec colère, claquant brutalement les mains sur le couvercle, se levant et leur faisant face, des flammes dans les yeux. – Qu’est-ce que j’ai dû accepter de vous ? Qui êtes-vous donc ? (promenant un regard de courroux sur les différents hommes silencieux) Et vous, et vous, et vous ? Vous forcez ma porte, avec vos visages rageurs, vos esprits du mal [your evil minds] ? Pourquoi êtes-vous là ? Je savais que vous viendriez. Mais pourquoi ? Je n’ai ni attaqué la diligence, ni pillé la banque, mais vous revenez ici. Je sais que vous savez que je suis innocente [I know that you know I’m innocent]. (La caméra passe du plan américain sur Vienna à la foule des hommes autour d’Emma, qui sont autant d’accusateurs taiseux, comme le démoniaque se tait) Mais vous êtes là, vous tenant dans vos habits de deuil, comme des vautours attendant un cadavre ! Misérables, hypocrites ! ».

Commentaire

Renvoyant pour le détail à l’analyse présente sur le site, qui montre que l’exceptionnel western de Nicholas Ray est peut-être la plus éloquente illustration du bouc-émissaire jamais filmée, soulignons seulement quelques points.

Tout d’abord, Vienna proclame à temps et à contre-temps son innocence, par la non-violence de son attitude désarmée, la douceur de la mélodie nostalgique, les réponses posées et argumentées qu’elle oppose sereinement à toutes les accusations d’Emma sa rivale et dans la symbolique même de la robe immaculée.

Face à elle, les evil minds, qui sont autant des « esprits mauvais » que des « esprits du mal » sont eux de même symbolisés par leurs sombres habits et leurs révolvers pointés.

Enfin, quand la douceur inerme ne suffira plus, Vienna, sans peur et sans reproche, éclatera d’une superbe colère sur fond rouge-sang très symbolique, qui ne cèdera pas un pouce à cette foule venue pour la lyncher.

Pascal Ide

[1] Johnny Guitare, western américain de Nicholas Ray, 1954, chapitre 14, du début (1 h. 9 mn. 30 sec.) jusqu’à 1 h. 12 mn. 45 sec. Bien veiller à arrêter aux mots « Misérables, hypocrites », juste avant que le pied de Kid ne trahisse sa présence.

15.4.2026
 

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