De Jaspers à Ferguson par Cousins. Un nouvel âge spirituel pour le troisième millénaire

Depuis maintenant plus d’un demi-siècle, les hommes ont une conscience beaucoup plus planétaire [1], beaucoup plus connectée [2]. C’est ainsi qu’Ewert Cousins, professeur à l’université Fordham à New York et directeur du Center for Contemporary Spirituality, parle d’une « seconde période axiale ».

En effet, dans un livre puissant sur l’histoire mondiale de la pensée, Karl Jaspers a observé une première transformation de la conscience qui a touché une grande partie de l’humanité en même temps [3]. En l’occurrence, entre 800 et 200 avant Jésus-Christ, plus précisément à la charnière des sixième et cinquième siècles, trois régions géographiques bien distinctes, la Chine, l’Inde et la Méditerranée orientale (donc, la Grèce et Israël), ont bénéficié de la présence de sages et de chefs spirituels : Lao-Tseu (Chine), Zoroastre (Perse), Gautama Bouddha (Inde), les prophètes de l’époque exilique (Israël), les philosophes présocratiques et Socrate (Grèce). Or, ces penseurs ont introduit, avec une vision du monde ainsi qu’une pensée objective et réflexive, une conscience de soi (et donc de son individualité). Comme l’agir suit la pensée, ces périodes ont transformé en profondeur les civilisations qui les ont ensuite diffusées. Pour Cousins, qui cite le travail du philosophe allemand, il s’agit de la première « période axiale » [4]. Ajoutons que la première partie de l’ouvrage de Jaspers situe cette période dans un cadre plus général où l’on peut reconnaître quatre points de départ : l’époque préhistorique où notre « ancêtre humain est devenu homme », les civilisations antiques, la période axiale dont nous avons parlé où l’homme prend conscience de lui-même et advient à une spiritualité ; enfin la période actuelle. La deuxième partie qui étudie le présent observe que l’insistance sur l’individualité a aussi vu naître des personnalités qui se sont transformées en tyran, et la domination, qui engendre l’exploitation technoscientifique, la mécanisation du travail, la massification des hommes, l’exploitation des ressources et le matérialisme. Aussi, dans la troisième partie (« Le sens de l’histoire »), Jaspers se tourne-t-il vers l’avenir et propose-t-il de ne plus compter sur la science, mais sur la foi sous l’une de ses formes historiques.

Quoi qu’il en soit, si profonde soit cette prime métamorphose qu’est la première période axiale, elle fut une coïncidence et non pas une convergence. Nous vivons aujourd’hui, affirme Cousins, une « seconde période axiale » caractérisée par un contexte historique beaucoup plus large et désormais global [5]. Il explique que ce concept lui fut inspiré par Jean Leclercq. Le moine bénédictin français qui était un grand historien de la spiritualité fut invité par Fordham en 1976 pour donner une conférence intitulée : « Le rôle de l’histoire et de la tradition dans la spiritualité contemporaine ». Il y affirma que nous vivions une période radicalement inédite qui transforme en profondeur nos traditions spirituelles. Si la Rome impériale a connu un grand choc avec les trombes ethniques qui ont déferlé sur elle et le Japon de même avec l’occidentalisation, ces phénomènes furent locaux. Aujourd’hui, nous vivons une mondialisation non pas seulement ni d’abord économique et même culturelle, mais spirituelle, autrement dit, une nouvelle conscientisation globale. Ce qui signifie que nous ne pouvons nous intéresser à nos traditions spirituelles qu’en tenant compte des autres traditions humaines [6].

Ewert Cousins précise aussi que la conscience caractéristique du xxie siècle sera doublement globale. Elle le sera horizontalement : cultures et religions ont la possibilité réelle de se rencontrer pour contribuer à la formation d’une conscience collective toujours plus complexe. Elle le sera verticalement : chaque culture doit s’enraciner de manière en quelque sorte organique dans la terre (la nature) pour que la justice et la paix soient véritablement universelles [7]. Il précise aussi qu’elle sera non pas seulement personnelle, mais dialogale, non pas seulement cognitive, mais affective. Aussi parle-t-il d’une « conscience empathique [empathetic consciousness] » et même d’une « épistémologie chamanique » [8] – précisons aussitôt qu’il entend par cet adjectif la capacité de se transporter dans l’expérience spirituelle de l’autre afin de communier en profondeur.

J’ajouterai qu’elle doit être aussi globale verticalement dans un deuxième sens qui ne sera pas seulement descendant comme le précédent, mais ascendant vers Dieu, ou l’Inconditionné ou l’Absolu, mais une transcendance immanente qui tire et attire l’humanité vers l’avant, vers un avenir sensé et convergent, ainsi que Pierre Teilhard de Chardin l’avait si finement pressenti et le contemplait dans le Christ Oméga dont parle l’Apocalypse. Ainsi cette globalisation sera-t-elle à la fois anthropologique, cosmologique et théologique.

Dans le livre qui a introduit le paradigme nouvelâgiste en 1980, Aquarian Conspiracy, Marilyn Ferguson observait que, loin d’être seulement un phénomène de mode fortement médiatisé, la contre-culture des années 1960 était une tendance lourde correspondant à une mutation psychique à l’échelle planétaire [9]. D’où le terme de « conspiration » (Conspiracy) qu’il faut prendre non pas au sens négatif de complot mondial, mais au sens étymologique (« inspiration commune »), c’est-à-dire une convergence spontanée (et non pas pilotée). Et, pour elle, s’il y avait une cause commune, elle était négative et de l’ordre de l’accident : le désastre imminent, qui imposait une réforme urgente et globale dans tous les domaines de la vie. Oui, une véritable conversion.

Pascal Ide

[1] Cf., par exemple, Sandra Schneiders, « Theology and Spirituality. Strangers, Rivals, or Partners? », Horizons, 13 (1986), p. 253-274.

[2] Cf., par exemple, Tony Kelly, An Expanding Theology. Faith in a World of Connections, Newtown (Australia), E.J. Dwyer, 1993.

[3] Cf. Karl Jaspers, Vom Ursprung und Ziel der Geschichte, Zürich, Artemis, 1949 : Origine et sens de l’histoire, trad. Hélène Naef avec la coll. de Wolfgang Achterberg, Paris, Plon, 1954.

[4] Cf. Ewert H. Cousins, « Spirituality in Today’s World », Frank Whaling (éd.), Religion in Today’s World. The Religious Situation of the World From 1945 to the Present Day, Edimbourg,

[5] Cf. Ewert H. Cousins, “A Spirituality for the New Axial Period », Christian Spirituality Bulletin, 2 (1994) n° 2, p. 12-15.

[6] Cf. Ewert H. Cousins, « Interpretation of Tradition in A Global Context », Jane Kopas (éd.), Interpreting Tradition. The Art of Theological Reflection, Chico (California), Scholars Press, 1984, p. 95-108.

[7] Cf. Ewert H. Cousins, Christ of the 21st Century, Rockport, Element, 1992.

[8] Cf. Ewert Cousins, « Raimundo Panikkar and the Christian Systematic Theology of the Future », Cross Currents, 29 (1979) n° 2, 141-155, ici p. 142-143 ; « Interpretation of Tradition in a Global Context », p. 102.

[9] Cf. Marilyn Ferguson, Aquarian Conspiracy. Personal and Social Transformation in the 1980s, Los Angeles, Jeremy P. Tarcher, 1980 : Les enfants du Verseau. Vers un nouveau paradigme, trad. Guy Beney, Paris, Calmann-Lévy, 1981 (coll. « J’ai lu. Aventure secrète : chemins du nouvel âge », Paris, Éd. J’ai lu, 1995).

9.10.2023
 

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