« L’esprit est désirant, mais l’eau est la chose désirée [1] ».
Qui, aujourd’hui, n’a pas entendu parler de ces grands cycles écologiques dont le plus fameux est le cycle de l’eau ? Adoptant résolument une vision téléonomique de la nature, demandons-nous la raison d’être du cycle hydrique, et proposons quelque interprétation philosophique (2).
- Les vivants ont besoin d’eau pour vivre, en particulier les végétaux. Or, bon nombre ne vivent pas près de lacs, de rivières ou d’océans. De plus et par définition, la terre ferme se trouve, sauf exception, plus haute que le niveau de la mer. Enfin, soumise à la force de gravité, l’eau s’écoule vers les points les plus bas. Donc, les plantes manquent de point de ravitaillement.
Comment la nature a-t-elle résolu cette grave difficulté ? En soumettant l’eau à une seconde force, de direction toute opposée : la montée. En l’occurrence, l’air chaud tend à s’élever (même s’il se refroidit concomitamment par éloignement de la surface de la Terre). Donc, le problème a été résolu par le fameux cycle de l’eau : évaporation, formation de nuages, pluie, etc.
Mais ce processus ne suffit pas. En effet, plus on s’éloigne des côtés, plus l’environnement est sec. Or, cela conduit à dissoudre les nuages en pluie. Donc, par un cercle vicieux, le ciel lui-même se déshydrate, de sorte que, à 600 kilomètres des côtés, le climat devient si sec que les premières zones désertiques apparaissent.
Étant donné que nombre de continents ont des zones très éloignées de la mer qui ne se sont pas transformées en désert, là encore, quel ingénieux mécanisme la nature a-t-elle inventé ? La forêt. Celle-ci, qui couvre presque toutes les terres, est une véritable réserve d’eau. En effet, une forêt présente une très grande surface foliaire. On a ainsi pu calculer une proportion de 27 m2 de feuilles et aiguilles de houppier par chaque m2 de forêt [2]. D’ailleurs, l’arbre a aussi une grande capacité à emmagasiner de l’eau : par une grosse pluie d’orage, un arbre adulte peut recueillir « jusqu’à plus de 1 000 litres d’eau supplémentaires [3] ». Quoi qu’il en soit, les précipitations ne sont pas toutes assimilées et une partie de la pluie, déposée sur le feuillage, s’évapore presque aussitôt. En l’occurrence, en été, les arbres rejettent par évaporation jusqu’à 2 500 m3 d’eau par km2. Or, en s’élevant et en se refroidissant, cette vapeur d’eau repasse à l’état liquide. Ainsi se forment des nuages qui peuvent arroser les régions les plus éloignées des océans. Et ce mécanisme précieux vaut autant pour la forêt tropicale que pour la taïga. L’on doit donc aux arbres la présence d’humidité à l’intérieur des terres, et donc l’entretien de la vie. Le système est à ce point efficace que le volume de précipitation est quasi identique au bord de la mer et le point le plus reculé d’un continent parfois très vaste. L’Amazonie l’atteste. Toutefois une condition est non négociable : que la chaîne de forêts soit ininterrompue depuis la côté jusqu’au centre de la zone terrestre, ainsi que l’a montré une équipe de chercheurs en Russie [4]. Pour employer une image : les forêts constituent comme une station de pompage et de redistribution de l’eau.
D’ailleurs, de même que les causalités naturelles engendrent des effets multiples analogues, de même, en amont, ces causes sont le plus souvent plurielles. Autrement dit, la nature emprunte toujours de multiples voies – ici, pour obtenir des nuages. Nombreuses sont les forêts de confières dans l’hémisphère Nord. Or, ces arbres émettent des terpènes. Ces biomolécules (qui ont aussi pour finalité de prévenir maladies et parasites) sont libérées dans l’air. Or, une particule en suspension favorise la condensation de l’eau, c’est-à-dire son passage de l’état gazeux à l’état liquide. Puisqu’un nuage est de l’eau liquide (et non pas gazeuse, comme l’on entend parfois dire) en suspension, les moécules terpéniques favorisent la présence d’humidité. On a ainsi calculé que ces nuages sont deux fois plus épais qu’au-dessus des zones non boisées et que la probabilité de pluies augmente de 5 %. L’ augmentation de l’humidité conduit d’ailleurs à une augmentation de la fraîcheur. Ainsi les écosystèmes forestiers sont un des moyens de lutte contre le réchauffement climatique [5].
- L’eau est donc intimement liée à la vie pas seulement parce qu’elle est le principal composant interne de l’organisme, mais aussi dans l’environnement.
D’ailleurs, l’arbre rend à l’eau ce qu’elle lui donne, dans un équivalent analogique de l’amitié utilitaire, de la coopération. L’eau, en effet, est douce et docile. Or, en tombant de haut, seulement mue par la gravité, l’eau pourrait se transformer en ruisseaux, lessiver les nutriments, et donc ne pas pénétrer durablement le sol. Mais, justement, la multiplication des feuilles d’abord fractionne les gouttes de pluie, et limite ensuite l’altitude à partir de laquelle elles parviennent au sol. De plus, l’une des missions de l’eau est d’être un milieu qui hébergee la vie. Or, plus une eau est fraîche, mieux elle contient l’oxygène qui est indispensable à l’animal. Donc, l’eau a besoin de fraîcheur [6]. Or, la forêt ombrage, donc, en limitant l’ensoleillement, limite aussi la chaleur. Ainsi, la forêt permet aux ruisseaux qui la traversent de pouvoir abriter la vie.
Même si le processus décrit est cyclique, donc apparemment sans début ni fin, en réalité, il est amorcé, donc présente une origine. Cette merveilleuse chaîne cybernétique doit être alimentée à la côte pour pouvoir se poursuivre jusqu’au cœur des continents.
Observons enfin que le fait que l’arbre puisse emmagasiner autant et aussi vite montre que sa capacité assimilatrice est disproportionnée à l’égard de son être et donc atteste son unité extrinsèque et polycentrique.
Pascal Ide
[1] Paul Claudel, Cinq grandes odes. II. L’esprit et l’eau, dans Œuvres poétique, éd. Jacques Petit, coll. « Bibliothèque de la Pléiade » n° 125, Paris, Gallimard, 1967, p. 233-248, ici p. 244.
[2] Cf. Lothar Zimmermann, Stephan Raspe, Christopher Schulz & Winfried Grimmeisen, « Wasserverbrauch von Wäldern », LWF [Bayerischen Landesanstalt für Wald und Forstwirtschaft] aktuell, 66 (2008), p. 16-20.
[3] Peter Wohlleben, La vie secrète des arbres. Ce qu’ils ressentent, comment ils communiquent. Un monde inconnu s’ouvre à vous, trad. Corinne Tresca, Paris, Les Arènes, 2017, p. 116.
[4] Cf. Anastassia M. Makarieva & Victor G. Gorshkov, « Biotic pump of atmospheric moisture as driver of the hydrological cycle on land ». Hydrology and Earth System Sciences Discussions, 11 (2007) n° 2, p. 1013-1033.
[5] Cf. David Adam, « Chemical released by trees can help cool planet, scientist find », The Guardian, 31 octobre 2008.
[6] Il faudrait convoquer ici les travaux d’un autre garde forestier, Viktor Schauberger, de Haute Autriche, devenu hydraulicien et inventeur, Schauberger (cf. Olof Alexandersson, Eau vive. À propos de Viktor Schauberger et d’une nouvelle technique pour sauver notre environnement, 1976, trad. Annick Médard, Steyr, Ennsthaler Verlag, 2008).