« Art ». Une peinture immaculée pour révéler la noirceur de l’homme

Yasmina Reza, « Art », Paris, Actes-Sud, 1994.

 

Apparemment voici trois bons amis. Certes, ils sont très différents. Mais jamais l’altérité n’a menacé leur amitié ; au contraire, elle la nourrit.

Or, voici qu’une œuvre d’art, un tableau d’un maître contemporain, Antrios, va jouer les pommes de discorde, ou plutôt, selon le goût du jour, va servir de test projectif. Cette toile presque uniformément blanche sera le révélateur de l’envers de la façade si amicale. Il faudra très peu de temps pour que les conflits latents jaillissent en pleine lumière. Et le prétendu cœur à cœur des inséparables va très vite se transformer en corps à corps. Avec astuce. On croira un moment à un compromis. Mais chacun repartira seul.

 

Entrons dans le détail. La pièce propose deux paradigmes de relation amicale et seulement deux : un modèle conflictuel, illustré par les tensions qui s’exacerbent jusqu’à la séparation finale ; un modèle fusionnel, notamment exemplifié par l’amitié dont semble capable Yvan.

L’auteur tranche-t-il entre ces deux modèles contrastées ? Propose-t-il une issue hors de cette dialectique mortifère ?

La dernière scène répond à ces lancinantes interrogations [1]. D’abord Yvan, plus nerveux, plus hypersensible que jamais, pleurant pour un rien, montre combien il ne supporte pas de quitter la fusion ; sa régression se caractérise par le refus du symbolique, du culturel : « je ne supporte plus aucun discours rationnel » et la suspicion généralisée à l’égard de l’œuvre de la raison identifiée à la violence séparatrice. Puis, Serge avoue qu’il a en fait menti : il savait que ses feutres étaient lavables ; au fond, l’amitié ne peut pas exister sans « tricherie », ce qui altère et complique les relations. Enfin, Marc qui est peut-être le seul à vraiment aimer le tableau maintenant, arrête de parler à son occasion pour parler sur lui ; et il en fait le révélateur de la disparition de l’homme, la parabole de la mort du sujet que les sciences humaines annoncent : en effet, la toile a représenté l’homme dans le monde froid et indifférent de la neige ; mais on en a perdu l’origine (on ne voit pas les « nuages blancs ») et le fondement (on ne voit pas plus le « sol ») ; alors, c’est la chute, irréversible, de l’homme. Tout se résume donc en ce que l’Antrios « représente un homme qui traverse un espace et qui disparaît. » Telle semble être la morale de la pièce.

Face à un Antrios qui a retrouvé toute sa blancheur, son innocence primitive, les trois amis se sont s’exprimés, l’un après l’autre, mais sans communion ; le dernier mot est à la clôture narcissique, à l’impossible rencontre. Une fois que le soupçon a été introduit, que l’on a prétendu qu’il y a un au-delà du tableau qui prime celui-ci, la période d’essai de l’amitié risque fort d’être les préliminaires d’une période d’échec.

 

Art nous livre-t-elle ici une variation de Huis-Clos, selon la mode soft et léger aujourd’hui à la mode ? Certes, autant la pièce de Sartre est tragique, autant celle de Yasmina Reza se veut comique. Pourtant, à l’instar de la première, la seconde se refuse à toute espérance. En rien novatrice, la pièce n’est qu’une brillante illustration du Credo postmoderne affirmant l’incommunicabilité des consciences.

Certes, l’amitié est espérée, la réconciliation attendue, mais elles ne sont jamais atteintes. Les relations demeurent murées dans leur narcissisme. « Art » ou l’impossible amitié. Au-delà des deux modèles fusionnel et conflictuel, aucune place n’est laissée pour un éventuel modèle communionnel. En fait, aucune promesse d’union au point de départ ne permettait d’espérer une réconciliation à l’arrivée. Il semble bien que, pour Yasmina Reza, l’homme est aussi noir que l’Antrios est blanc.

Pascal Ide

[1] Yasmina Reza, « Art », Paris, Actes-Sud, 1994, p. 61 et 62.

24.3.2021
 

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