À l’écoute du vent avec John Fire Lame Deer

Mettons-nous à l’écoute de John Fire Lame Deer (1903-1976), également connu sous les diminutifs de Lame Deer ou John Fire, un homme-médecine amérindien de la tribu lakota vivant dans la réserve de Rosebud dans le Sud-Dakota et considéré comme un homme saint [1] :

 

« Asseyons-nous tous ici […], sur cette vaste prairie d’où nous ne voyons plus de routes ni de clôtures. Ne prenons pas de couvertures pour nous asseoir afin que nos corps ressentent le sol, la terre, les doux arbrisseaux. Faisons de l’herbe notre matelas, et éprouvons sa dureté autant que sa souplesse. Devenons semblables à des pierres, des plantes et des arbres. Devenons des animaux, pensons et sentons comme eux […]. Écoutez le vent. Vous pouvez l’entendre, le sentir sur votre peau, sentir son odeur, le goûter. Woniya wakan – l’air saint – qui renouvelle toute chose par son souffle. Woniya, Woniya wakan signifie tout à la fois esprit, vie, souffle, renouveau. Woniya, nous sommes assis ensemble, sans nous toucher, mais quelque chose est là ; nous sentons entre nous comme une présence. Penser à la nature, parler d’elle, c’est une bonne façon de commencer à se connecter avec elle. Mais mieux vaut lui parler, parler aux rivières, aux lacs, aux vents, comme à des parents [2] ».

 

Comme toute expérience, la description conjoint sujet expérimentateur et objet éprouvé.

1) Le sujet

L’on pourrait décrire l’acte subjectif ou négativement comme… absence d’action (« Asseyons-nous tous ici ») et d’action individuelle (« Asseyons-nous tous ici »), de civilisation (« nous ne voyons plus de routes ni de clôtures »), de limitation (« nous ne voyons plus […] de clôtures »), de protection (« Ne prenons pas de couvertures »), de mentalisation et même de nomination (du moins au point de départ, car au terme, il est dit : « Penser à la nature, parler d’elle »).

Ou, mieux, positivement. L’expérience suppose d’abord, en amont, une attitude de préparation pacifiée : s’asseoir. Elle passe alors par les sens et le sens fondateur qu’est le toucher. Et comme il s’agit du sens qui interpose le moins de médiation entre sujet et objet, il requiert que le contact soit le plus immédiat possible : s’asseoir à même le sol, sur l’herbe. En accueillant ses propriétés paradoxales, contrastées : la « dureté » et la « souplesse ». Mais les autres sens externes sont aussi mobilisés : « Vous pouvez l’entendre [le vent], le sentir sur votre peau, sentir son odeur, le goûter ». À l’exception de la vue, sans doute, parce qu’il est le plus objectivant, distanciant, jugeant des cinq sens. Surtout parce qu’il paraît le plus émissif ; or, tout dit le besoin d’une attitude réceptive : « Écoutez ».

2) L’objet

Des différents objets, prairie, sol, etc., centrons-nous sur l’expérience du vent qui est notre objet. Comment nous apparaît-il ? Nous pourrions individualiser six caractéristiques :

  1. Il est sensible, mais totalement invisible, ainsi que nous venons de l’expliquer.
  2. Il est omniprésent. En effet, il touche la peau ; or, la peau couvre tout notre corps. Le sens du toucher possède cette autre particularité d’être le seul sens ubiquitaire.
  3. Il est vivifiant. En effet, il n’est pas seulement vie, mais renouvellement (il « renouvelle toute chose par son souffle »), au point que les mêmes mots « Woniya wakan signifie[nt] tout à la fois esprit, vie, souffle, renouveau ».
  4. Il est intermédiaire. Il est en effet passionnant que John Fire oppose cette omniprésence du vent qui touche les personnes assises et l’absence de toucher entre ces mêmes personnes (« nous sommes assis ensemble, sans nous toucher ». Ce souffle est donc « entre nous ». Or, telle est la fonction de la médiation.
  5. Il est caractérisé comme une « présence». Pourquoi ? Parce que, spontanément, nous (les Occidentaux) sommes portés à accorder de présence qu’à ce qui est présent, c’est-à-dire le visible, le configuré. Or, ici, nous éprouvons un autre type de présence ou sommes appelés à nous rendre réceptifs à une autre espèce d’entité, celle qui permet de mettre en présence. Tout en demeurant invisible.
  6. Enfin, il est qualifié de sacré ou de saint. Pourquoi ? Le texte ne le développe pas, mais renvoie à toute une cosmologie qui inclut le terrestre et le céleste, la nature, l’homme et le divin. Ultimement, ce vent n’est présent entre les personnes rassemblées et les non-humains avec qui ils expérimentent aussi une communion que parce qu’il vient d’une entité divine suprême qui est de même nature, c’est-à-dire est un souffle que, pour cela, on qualifie de sacré.
  7. Ainsi, tout converge vers l’identité pneumatique de ce vent : comme l’esprit, il est unifiant, vivifiant, médiateur, analogique.

3) L’unité sujet-objet

Enfin, sujet et objet s’unissent dans l’acte de l’expérience qui est décrit comme une assimilation : « Devenons semblables à des pierres, des plantes et des arbres. Devenons des animaux, pensons et sentons comme eux ». Comment ne pas songer à la définition scolastique de la connaissance comme « devenir intentionnel » ? La connaissance fut réduite de manière idéaliste (la connaissance comme construction de l’objet : ici, c’est l’objet qui devient sujet !) et pragmatique ou fonctionnelle (la connaissance comme processus d’adaptation) à un acte de violence qui place le sujet au centre.

 

[1] Cf. Tahca Ushte (nom local de Lame Deer), De mémoire indienne. La vie d’un sioux voyant et guérisseur. Propos recueillis par Richard Erdoes, trad. Jean Queval, coll. « Terre humaine » n° 29, Paris, Plon, 1977. Nouvelle traduction : John Fire Lame Deer & Richard Erdoes, De mémoire indienne. En quête d’une vision, trad. Jean-Jacques Roudière, Paris, Éd. Présence image & son, 2009.

[2] « Let’s sit down here […] on the open prairie, where we can’t see a high­ way or a fence. Let’s have no blankets to sit on, but feel the ground with our bodies, the earth, the yielding shrubs. Let’s have the grass for a mattress, experiencing its sharpness and its softness. Let us become like stones, plants, and trees. Let us be animals, think and feel like animals. Listen to the air. You can hear it, feel it, smell it, taste it. Woniya wakan – the holy air-which renews all by its breath. Woniya, woniya wakan – spirit, life, breath, renewal – it means all that. Woniya-we sit together, don’t touch, but something is there; we feel it between us, as a presence. A good way to start thinking about nature, talk about it. Rather talk to it, talk to the rivers, to the lakes, to the winds as to our relatives » (John Fire Lame Deer & Richard Erdoes, Lame Deer, Seeker of Visions, New York, Simon & Schuster, 1972, p. 119).

Pascal Ide

11.4.2026
 

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