Le littoral à la lumière de l’être-amour

Le littoral constitue pour moi une entité nullement marginale (liminale !), mais essentielle de la structure de la planète et une incarnation de la constitution amative de l’être.

1) Topique

Envisageons-la du double point de vue ontologique et axiologique.

a) Quant à l’être

Bien souvent, voire toujours, le littoral est défini comme une frontière entre la mer et la terre, donc comme une relation. Par exemple : la côte, écrit un naturaliste, est « le lieu de rencontre primitif des éléments formant la terre et l’eau [1] ».

b) Quant au bien

Bien souvent, voire toujours, le littoral est envisagé comme un lieu de combat : les deux mondes, milieux et éléments, la mer et la terre s’y confrontent, et, plus fréquemment, s’y affrontent. Un combat dont, unilatéralement, la mer sort vainqueur.

2) Le sens philosophique

a) Le littoral à la lumière de l’être

1’) Définition

Pour moi, le littoral n’est pas un entre-deux, une réalité relationnel, liminale. Avant tout, il appartient à la terre. Plus précisément, il en constitue le dehors, la limite externe. Ce fait apparaît assez évidemment dans le cas d’une île ; mais la différence entre l’île et le continent est de degré, non de nature (par exemple, pas plus qu’une île, aucun continent n’est totalement autonome ; c’est la totalité du globe qui l’est, et encore relativement, puisqu’il a besoin du soleil). Pour le dire autrement, le littoral est donc l’enveloppe (intérieure) de l’étant.

Cette interprétation se comprend à la lumière de la structure mandalique du don 2 : le littoral révèle la figuralité en oignon, à l’échelle non seulement de l’inerte, mais de tout un milieu (entité à définir, d’un autre genre que les substances, les étants composant ces milieux). En retour, elle enrichit l’induction et confirme l’affirmation selon laquelle tout étant, même en relation, sans ferme identité substantielle, possède une structure lamellaire. A travers cette affirmation, il se dit quelque chose de plus que le constat d’une nécessaire corrélation entre milieux différents ; il se dit le fait qu’un milieu donné présente un dehors et un dedans. La différence intérieur-extérieur est une détermination de la notion de relation.

Certes, on pourrait se poser une question à propos de (voire une objection, fondée sur) la délimitation. En effet, on sait bien qu’une île océanique commence bien plus profondément. De sorte que l’on peut par exemple dire des îles Hawaï qu’elles sont les plus hautes montagnes du monde, puisque, émergeant de 4.000 mètres, elles ont commencé à percer 5.000 mètres plus bas, dans le sol océanique. Or, cette émergence entraîne la présence d’un plateau continental (et son équivalent à échelle : insulaire) ; or, ce plateau compose océan et terre.

Je répondrai que, dans le genre non-substantiel mais non moins réel des milieux, les limites sont moins bien tracées, sans pour autant être arbitraires.

2’) Une hiérarchie ontologique entre milieux

Dit autrement, contre une vision trop systémique qui place la terre et la mer sur le même plan, j’estime que ces deux milieux sont hiérarchisés. En un mot, la mer est pour la terre. Il existe un ordre de perfection et de finalité entre ces deux milieux : en effet, le milieu a pour but d’héberger des vivants ; or, les vivants terrestres sont plus parfaits (à commencer à cause des hommes) que les vivants marins.

On objectera que la mer est majoritaire, en surface puisqu’elle occupe 70 % de la superficie du globe, et en profondeur, puisque la profondeur moyenne est de 4.000 mètres, alors que la surface terrestre moyenne est de 900 mètres (nivelées, les terres émergées seraient ramenées à un plateau de cette hauteur). Mais ces critères sont d’ordre quantitatif ; ils ne prennent pas en compte la substance et la finalité. D’ailleurs, n’est-il pas significatif que, dans beaucoup de langues, notre globe soit appelé la Terre ; or, le même terme, polysémique, désigne seulement la partie. Cette métonymie n’est-elle pas significative non d’un anthropomorphisme mais d’une destination objective, cosmologique ?

b) Le littoral à la lumière du do

Considérons le littoral dans le sillage de la dynamique ternaire du don : don 1 (réception), don 2 (appropriation) et don 3 (donation).

1’) Exposé

Mon hypothèse est d’envisager le littoral non pas comme un lieu d’affrontement, d’érosion, mais comme le lieu où la terre s’offre, accepte l’échange avec la mer : à la fois, elle s’y donne et elle reçoit. Une telle vision se fonde, là encore, sur la cosmologie du don. En effet, un être n’est pas clos sur lui ; possédant son identité, il se donne.

Confirmation en est fournie par le fait que l’île se forme non pas en sa périphérie mais en son cœur, à partir du producteur de matière (et de configuration) que constitue le volcan. Or, si le don 2 se constitue à partir de son cœur, il est fait pour l’échange, celui-ci s’effectuant à la périphérie. Par conséquent, le littoral, étant alentour, est bien le lieu de la donation de soi, sur mode du milieu.

2’) Objection

On pourrait se poser une question : le mouvement du don est à trois temps ; or, sur le littoral, l’île ou le continent donne, mais aussi reçoit. Dès lors, cela signifie-t-il que double est le lieu de réception première : son centre et sa périphérie ?

Je ne pense pas. L’échange (terme qui englobe autant la réception que la donation) intéresse en fait le don 3 : en effet, un être ne vit pas que de se donner mais aussi de communion ; or, celle-ci est échange. Mais l’accomplissement du don 3 qu’est la communion suppose bien l’intégrité du don 2, donc la réception première. Ainsi, en retour, le lieu terrestre émergé est-il une première réalisation, déjà assez élaborée, de la dynamique et de la structure du don.

3’) Autre objection

La plupart des exposés insistent sur le littoral maritime, c’est-à-dire l’écosystème qui se crée aux alentours des îles.

Réponse : Certes, cet écosystème est composé des deux milieux, terrestre et marin ; il demeure que le solide, donc le stable, est constitué par la terre. Or, la fécondité de la terre est de pouvoir accueillir, ici passivement, une faune et une flore spécifiques. Donc, ce que l’on appelle le littoral maritime relève du don 3 de la terre émergée. Aussi, plus qu’un entre-deux, une nouvelle fois, le littoral fait partie de la générosité de l’île ou du continent.

4’) Précision

Une autre difficulté va conduire à perfectionner notre problématique. La relation à la mer est corrosive ; or, le don 3 est un surcroît, donc implique l’intégrité du don 2. Par conséquent, le littoral est plutôt un lieu intéressant le don 1, voire ne présente d’autre signification qu’accidentelle.

L’interface écorce-peau-littoral s’élabore progressivement, tout au long de l’évolution et se perfectionne. Ce n’est pas d’emblée que l’extérieur de l’être atteint son achèvement. Et cela est d’autant plus vrai que l’étant en question n’a pas la dignité d’une substance. En un mot, plus l’être est parfait, plus son enveloppe l’est ; or, cette enveloppe joue différents rôles, que l’on peut distribuer selon les trois moments du don : recevoir, être-soi, se donner. Or, la douceur intéresse le don 3. Par conséquent, la douceur qualifie les échanges littoraux. Comme la violence est le contraire de la douceur, on pourra donc graduer les types d’interactions entre les étants en fonction de la plus ou moins grande douceur ou violence. Comme le littoral appartient aux êtres matériels et concernent la relation entre deux êtres inertes, nous sommes au plus bas de la hiérarchie ontologique. Il n’est donc pas étonnant que les relations soient plus grossières, moins ajustées, voire nous apparaissent de violence. En outre, moins l’étant est parfait, plus les temps ralentissent, mais plus aussi, en général, les échelles sont grandes. Donc, il est à craindre que ce que nous appelons violence soit anthropomorphisme, ne prenant pas en compte la totalité spatio-temporelle, et surtout les compensations venant d’ailleurs. Enfin, les êtres inertes s’adaptent difficilement, car leur comportement est plus passif ; or, la violence est liée à la passivité (subie). En regard, plus on monte dans l’échelle des êtres, plus les échanges sont doux (par exemple, seul l’homme est capable d’avoir des gestes parfaitement ajusté à la sensibilité humaine : à la finesse esthésique de la peau répond la caresse que seules les capacités motrices de l’homme rend possible).

5’) Confirmation

(Il serait sans doute plus rigoureux de commencer par ces données ; en fait, il y a un va et vient entre connaissance commune et connaissance scientifique)

Ce qui vient d’être énoncé et argumenté, au moins au plan général, est confirmé par certaines données scientifiques, notamment descriptives.

Certains faits sont riches de sens. Pour établir l’intuition philosophique, il faudrait étudier, en géologie notamment, la structure des différents littoraux, leur fonction et dysfonctionnement. Contentons-nous de quelques données :

a’) Naturels et positifs

Les îles-barrières se définissent par leur localisation : elles sont situées au large des côtes. Mais aussi par leur finalité : elles les protègent des effets trop destructeurs des tempêtes. Elles constituent pas moins de… 13 % du littoral. Par exemple, le plus long chapelet d’îles-barrières du monde s’étend au large des côtes du golfe du Mexique (commençant à la pointe de la Floride) et du littoral atlantique de l’Amérique du Nord, sur 4.500 km. De ce fait, les ouragans qui doivent traverser ces îles s’en trouvent atténués.

b’) Artificiels et négatifs

L’expérience montre que « les efforts déployés pour sauver les places de l’érosion a grands coups de milliards de dollars ne font, souvent, que hâter la destruction du littoral [2] ». En effet, on engraisse d’un côté (en accumulant du sable), mais cela se fait toujours au dépend d’un autre côté que l’on érode. Par exemple, les parapets qui, de prime abord, protègent en servant de brise-lames, en fait accélèrent l’érosion beaucoup plus vite que la nature. Tel fut le cas de certaines stations balnéaires les plus réputées d’Atlantique comme Miami Beach en Floride.

3) Un sens symbolique

a) Sur la patience

Déjà il est parlant que ce soit l’élément apparemment le plus vulnérable, le plus faible, la mer, qui soit le vainqueur de la « guerre du littoral ». La pierre, plus dure, finit toujours par lâcher. Quelle belle parabole non pas de la guerre d’usure, mais de la force de la persévérance.

b) Sur la relation à l’autre

Les différents visages du littoral ne disent-ils pas quelque chose de la diversité des rencontres ?

Pascal Ide

[1] Rachel Carlson, The Edge of Sea, New American Library, 1955 ; The Rocky Coast, MacCall Publishing, 1971, cité par Russell Sackett, La planète Terre. Le littoral, trad. Louis-Charles Duval, Amsterdam, Éd. Time-Life, 1985.

[2] Russell Sackett, La planète Terre, p. 26.

9.10.2026
 

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