À retardement, de Franck Thilliez

Franck Thilliez, À retardement, coll. « Pocket » n° 20091, Paris, Fleuve noir, 2025.

Bref résumé de l’histoire

Unité pour malades difficiles de Chambly. Un nouveau patient est accueilli. Délirant, sans papiers, inapte à la garde à vue, celui-ci a poussé sans raison un passager sur les rails et prétend « fuir des vers ».

Seine-Saint-Denis, à cinquante kilomètres de là. Sharko et son équipe découvrent le corps d’un quinquagénaire sauvagement assassiné près de son lit. Chez lui, aucune empreinte digitale ni trace d’ADN, pas même les siennes.

Qui sont ces deux hommes ? Quelles sont leurs histoires ? Quelles sont leurs relations ?

Thème

Schizophrénie

Cote

* * (moyen)

Public

Adolescents et adultes

Commentaire

Comment un amateur de thriller ne lira-t-il pas un jour un roman du numéro 1 du polar français ? Encouragé, j’ai pris au hasard, dans un kiosque de gare, un volume bien en vue sur les présentoirs. Quelle expérimentation ! Quelle déception !

 

  1. Incontestablement, le livre est efficace. L’auteur a du métier et connaît les recettes du page-turner, construire une intrigue qui constamment relance l’attention, sur le court terme (en nattant les fils narratifs : divergence initiale des histoires, convergence, divergence réactivée, etc.) et sur la longue distance (la quête du capitaine Sharko, bien connu des fans de Thilliez) ; il sait joindre au spectaculaire (le coup de théâtre) un véritable suspense lié à la multiplication des énigmes, les petites et les grandes.

Un autre ingrédient, aujourd’hui indispensable réside dans la découverte d’un milieu, inconnu et intriguant, comme la visite privée et privilégiée d’un monde interdit, ici celui de l’UMD (l’Unité des Malades Difficiles), joint à celui du monde de la schizophrénie. Nous y entrons quantitativement et extensivement par la porte de statistiques précieuses : si la psychose chronique touche 2 % de la population, seuls 1 à 2 % de ces patients passent à l’acte. Mais, plus encore, qualitativement et intensivement, par une immersion en leur univers terrifiant et angoissant. Voire, presque substantiellement, au terme, lorsque nous entrons dans la tête de l’héroïne, le docteur Éléonore Hourdel, qui est elle-même en train de devenir schizophrène. Au moins aussi intéressant, nous assistons à la tension existant entre ces deux univers aux intérêts contradictoires, celui du psychiatre expert qui excuse et celui du policier de la criminelle qui accuse – et nous y assistons du point de vue, rarement montré, des premiers, ce qu’a permis l’expérience que l’auteur a faite par sa plongée dans une UMD.

Enfin, et nous évoquons déjà ce qui est problématique, à l’instar de nombreux autres romanciers actuels, le narrateur accroche son lecteur en décrivant l’horreur sordide des actes violents commis par le malade – violence d’autant plus tragique qu’elle est très peu conscientisée et donc très peu réversible. Outre qu’il est contre-productif (comment une telle complaisance dans le gore peut-il aider à intégrer ces patients et faire éprouver quelque empathie ?), ce goût pour le détail sanguinolent en dit long sur la complaisance de l’auteur et la dépendance-accoutumance d’un public que le climat prétendu aseptisé des anciens récits ennuie…

 

  1. Oui, j’ai profité du temps libre vacances pour dévorer le roman d’une traite ; oui, je me suis pris au jeu de ne pas le lâcher, ne serait-ce qu’à cause du rythme effréné de l’action, de la multiplicité des personnages et du croisement des intrigues. Mais je suis aussi demeuré attentif à ce que je ressentais en avançant dans la lecture. Résultat.

 

  1. Au début, j’ai assurément éprouvé de l’intérêt pour l’histoire, me demandant comment Thilliez allait résoudre les multiples énigmes qu’il semait en chemin. Et l’intérêt s’est doublé d’admiration pour la maîtrise d’un scénario millimétré qui sait graduer ses effets et exploiter au maximum son intuition originelle.

 

  1. Toutefois, au terme, j’ai éprouvé une réelle frustration dans la gestion du suspense. D’abord, la découverte qu’Éléonore, non, que l’héroïne, devient elle-même schizophrène (bon public, je ne l’avais pas vu venir !) est une révélation stupéfiante qui, pourtant, est gérée par l’autre protagoniste non pas comme un retournement majeur, mais comme un simple constat. Ensuite, l’affrontement final qui se doit d’être le clou du livre est triplement bâclé : l’explication du criminel se métamorphose en une justification de l’auteur s’excusant auprès du lecteur – « Malheureusement, je n’ai pas eu le loisir de développer ta psychose comme j’aurais voulu le faire » (p. 462) ! – ; la mise à mort de l’héroïne est mal scénarisée et mal visualisée, de sorte que non seulement elle ne possède pas de portée symbolique, mais elle est beaucoup trop hâtive ; enfin, son salut par le policier amoureux (Nicolas Bellanger) est encore plus précipité, nul hors-champ ne venant souligner le suspense et l’échec du tir, alors que la volonté d’inclusion est manifeste (p. 47 s) et le transformant donc en quasi coup de chance. Bref, Thilliez a, selon moi, totalement manqué un climax résolutoire qui soit à la hauteur de l’horreur-terreur des crimes qu’il a si complaisamment multipliés. De plus, alors que l’histoire a su parsemer son parcours d’un certain nombre de résumés partiels bienvenus, nulle explication-récapitulation-résolution ne vient au terme éclairer de manière rétrospective et jubilatoire tout le chemin parcouru. Là encore, le romancier donne l’impression d’avoir été pris par le temps et de ne pas avoir su proposé une conclusion à la hauteur de son récit.

 

  1. À cette frustration scénaristique s’est liée une frustration agentique encore plus grande. Concrètement : me suis-je attaché aux personnages ? Ceux-ci ont-ils manifesté une richesse suffisante pour susciter attention, intérêt, voire empathie ?

Certes, Thilliez a compris qu’à une époque manichéenne jusque dans son anti-manichéisme, le lecteur ne pouvait accepter un good guy que s’il était lui-même fracassé par la vie, plus précisément, que le sauveur n’était insoupçonnable que s’il était lui-même sauvable. Mais, justement, il connaît si bien cette logique qu’il la transforme en mécanique au lieu de la vivifier en dynamisme.

D’un côté, Nicolas, qui, de tous les protagonistes, me semble être celui dont le narrateur prend le plus soin, n’est pas assez valorisé face à la multiplicité des autres policiers, notamment vis-à-vis de son chef. De l’autre, Éléonore cumule les apories. D’abord, Thilliez semble peiner à doser ses zones d’ombre et de lumière, en termes techniques, sa vulnérabilité et sa capabilité. Il commence par la présenter sous son jour fragile, puis, sans prendre le temps de nous éclairer sur ce paradoxe, il en fait une enquêtrice hors-pair qui double (aux deux sens du verbe) la police, affronte en solo et sans sourciller les pires dangers et ne semble guère affectée sur le long terme par les sombres épreuves qu’elle subit. Cherchez la cohérence ! Redisons-le : quand la logique de l’action prime celle des personnages, ceux-ci deviennent des marionnettes, et le scénariste devient tout-puissant.

Ensuite et plus encore, je demeure sidéré par la désérotisation, plus, la désensibilisation des personnages et des situations. Entendons-nous bien. Je ne regrette certes pas l’absence de crudité sexuelle (et me réjouis de l’impact positif de #MeToo). Mais l’érôs au sens grec s’entend d’abord de l’attirance ; or, non seulement rien, sauf au terme, ne nous est dit de l’inclination de Nicolas pour Éléonore, mais, plus intriguant encore, toute description de l’apparence physique des deux protagonistes principaux passe à la trappe. En fait, le juste diagnostic serait plutôt la décorporation ou la dématérialisation des protagonistes principaux (les époques les plus en crise et les plus désordonnées sont souvent les plus gnostiques, tant la transgression porte sa sanction immanente !).

Dès lors, comment ne pas demeurer stupéfié du hiatus abyssal entre un Tanathos maximisé et un Érôs néantisé. Balthasar avait raison de voir dans Dionysos la réaction au Prométhée moderne et de prophétiser en Tanathos l’ultime devenir de Dionysos…

 

  1. Le plus riche enseignement de l’écoute stéréo (du roman et de l’émotion que suscite sa lecture) réside, à mon sens, encore ailleurs. Au terme de la lecture, j’ai ressenti un vide, un goût de cendre et une espèce de tristesse qui ressemblait à ce taedium vitae que l’on identifie à l’acédie.

En effet, rien de l’histoire rondement menée à la résolution si déficiente et rien de personnages vivants ou ressuscités n’est demeuré en moi. Non seulement ils étaient déjà en train de s’effacer après une nuit, mais et surtout, ils créaient en moi une vacuité qui appelait la plongée dans un polar de même eau trouble. Tous les symptômes d’une addiction naissante, qui se trouve d’ailleurs être l’une des conséquences des acédies.

Au terme précipité (quel auteur oserait aujourd’hui écrire le retour à la Comté sur plus d’une centaine de pages ?) se joint l’inexploitation du thème pourtant passionnant de la tension entre les deux micro-mondes inhospitaliers et si peu policés, hospitalier et policier. Sans rien dire des retombées politiques inéluctables d’un tel drame.

 

  1. Comment dès lors ne pas succomber à la tentation de la comparaison ? Au plus près avec le plus semblable, Jean-Christophe Grangé. J’imagine que des études ont dû chercher les points de contact, sinon même les plagiats (de celui-ci par Thilliez). Mais comment, plus encore, ne pas souligner les différences ? De style, d’abord. Celui de Grangé étant autrement plus travaillé et créatif, moins accéléré et plus ciselé (au point que le style banal de Thilliez me donnait l’impression d’être générable par IA…). De contenu, ensuite. D’un mot, par ses intrigues épurées, ses rebondissements-retournements mieux préparés et plus soignés, ses personnage typés et moins nombreux, ses décors harmonisés et présentés plus en détail, Grangé crée une véritable ambiance qui manque cruellement à Thilliez. Ce sont ces défauts qui, je pense, expliquent l’absence de trace mnésique consécutive à la lecture du roman.

 

Les coïncidences inattendues des lectures vacancières me conduisant à replonger peu de temps après dans Le soulier de satin, m’a sauté aux yeux l’abîme insondable séparant le chef d’œuvre né de la contemplation et l’œuvre, plus, le produit, né pour la consommation.

Décidément, l’art est un dialogue unissant l’artiste et son destinataire. De la profondeur d’où jaillit l’intuition créatrice dépend et se décide la profondeur auquel le public la recevra. D’un côté, l’ordre des corps et de l’automate. De l’autre, l’ordre de la charité et de la conversion. Ne soyons pas injustes. Ce polygraphe qu’est Thilliez ne prétend pas entrer à l’Académie française ni traiter de l’éternité. Je m’inquiète surtout pour un lectorat qui, n’emportant que ce type de livres dans ses bagages estivaux, se divertit au sens pascalien sans se nourrir et confond donc le repos-détente qui vide la tête avec le repos-loisir qui remplit le cœur.

 

Allez, par souci d’honnêteté et peut-être ne pas en demeurer à ces impressions dépréciatives, je vais aller lire Labyrinthes.

Pascal Ide

2.10.2026
 

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