Entre laxisme et rigorisme. Saint Augustin et la crise donatiste (sur l’unité de l’Église)

« Le donatisme est le nom donné au mouvement schismatique de l’Église d’Afrique qui naquit avec la controverse sur l’élection au siège épiscopal de Carthage, entre 308 et 311. La division a dominé l’histoire de l’Afrique du Nord à partir de la double élection de Majorinus et de Caecilianus ; le schisme tire son nom de Donat, le successeur de Majorinus. La question occupa Augustin durant une grande partie de son épiscopat et n’était pas complètement résolue à sa mort, en 430 [1] ».

1) La crise

a) Le contexte général

Pour bien comprendre l’enjeu, il faut remonter presqu’un siècle avant les interventions de saint Augustin. Et séquencer les événements.

303. La persécution

A lieu la dernière des dix grandes persécutions qu’a subies l’Église, en l’occurrence sous Dioclétien. Or, n’allons pas imaginer la persécution seulement comme un combat frontal, physique, cruel, contre la foi et contre les chrétiens. Ainsi que le montre Silence, le film si discutable de Martin Scorcese, qui est d’abord un roman, la persécution est un combat spirituel contre le doute. En effet, osons interpréter spirituellement la persécution. Il s’agit d’un combat spirituel, disions-nous, où le démon y prend part de manière très particulière. Or, le Diable, c’est-à-dire, étymologiquement, « le Diviseur », est aussi « le prince du mensonge ». Et son intention la plus profonde n’est pas de faire souffrir ou de faire peur : c’est là l’aspect le plus extérieur et le moins important. Sa motivation est de couper l’homme de Dieu, en termes traditionnels, d’arracher des âmes au Bon Dieu ; et son moyen, c’est la tentation. Concrètement, celle-ci se présentera sous la forme d’une option : renonce à ta foi ou à certains aspects de ta foi, et tu seras épargné, voire tu seras honoré. Par conséquent, lors de toute persécution, le chrétien va se trouver placé face à un choix : demeurer fidèle à Dieu, jusqu’à perdre tous ses biens terrestres (ses possessions, sa paix, sa liberté, son pays et jusqu’à sa vie) ; ou trahir sa foi jusqu’à se compromettre avec le pouvoir en place.

Ici, l’empereur Dioclétien exige des chrétiens de Numidie deux choses : la livraison (traditio) des Écritures ; le sacrifice aux dieux protecteurs de l’Empire en brûlant de l’encens (thurificatio).

Or, nous le savons aussi, sous chaque persécution, si certains chrétiens résistent, parfois héroïquement, d’autres, le plus souvent par peur et par faiblesse ou par opportunisme et par malice, collaborent. De fait, beaucoup résistèrent, mais certains défaillirent.

305. L’après persécution

Mais il nous faut aller un pas plus loin : l’après-persécution, au sein de l’Église. Lorsque la paix politique, extérieure, est revenue, une autre épreuve, encore plus grave que la précédente, attend l’Église : celle de la paix intérieure, de son unité. En effet, ici, elle est exposée à une autre tentation, par certains côtés opposée. Quelle attitude adopter face à ceux que l’on appelle traditores, les « traîtres » ou « collabo », ceux qui ont à la fois livré les Écritures et sacrifié aux divinités idolâtriques ? Sous quelles conditions les réintégrer dans l’Église ? Or, il y a deux possibilités que l’on pourrait qualifier de rigoriste (jusqu’à être cathare) et de laxiste ou, pour ne pas poser de jugement, de rigueur (sévérité) ou de douceur (vérité), de clarification ou de conciliation. Et, plus concrètement, la question devient : faut-il que les traditores soient soumis à la pénitence et rebaptisés ?

b) Le contexte spécifique

Mais deux causes vont aviver et radicaliser le débat.

312. L’élection de Caecilianus (Cécilien)

En 312, le diacre Cécilien est élu au siège épiscopal de Carthage. Or, pendant la persécution, le diacre avait empêché les chrétiens de secourir leurs frères en prison, sans doute animé par la bonne intention de vouloir leur éviter d’être, eux aussi, persécutés. Dès lors, la division entre les partisans de la rigueur et ceux de la conciliation se cristallisa sur ce traditor. Les premiers contestèrent l’élection. Parmi eux se trouvait la riche Lucilia qui fut rabrouée en raison de ses dévotions aux reliques des martyrs.

S’ajoute un fait malencontreux ; mais, dans ces circonstances, toute défaillance est aussitôt utilisée, recyclée en faveur de la division. En l’occurrence, Cécilien aurait dû être consacré par tous les évêques, ceux de Carthage et ceux de la Numidie ; or, seuls les premiers étaient présents et le consacrèrent. De plus, quand les évêques de Numidie, qui n’étaient pas moins de 70, arrivèrent et dirent leur désaccord, ils ne furent pas entendus. Leur mécontentement face à l’injustice patente fut dès lors récupérée et amplifiée par les opposants à Cécilien qui y apportait un argument supplémentaire : l’élection d’un évêque traditor. La division fut si grande qu’elle alla jusqu’à la déclaration de nullité de la consécration par les évêques de Numidie.

Mais, par réaction, ils en vinrent à élire à sa place un certain Majorinus. Or, ajoutant à la confusion, celui-ci acheta les voix « à raison des quatre cent pièces d’or chacune [2] ».

313-347

Enfin, Majorinus étant de santé fragile, il mourut au bout d’un an. Et lui succéda un nouvel évêque, un certain Donat qui, lui, occupa le siège épiscopal de Carthage pas moins de 35 ans entre 313 et 347. Et si lui et non pas Cécilien a donné son nom à ce schisme, c’est parce qu’il l’a avivé, rendant sa réduction impossible. En effet, il se considérait comme l’anti-traître, donc comme le pur, chef du parti des Purs. Il joignit à cette conscience un sens de l’organisation et de la répression. C’est ainsi que Donat et ses partisans, les donatistes poussaient la pratique de la pureté jusqu’à, lorsqu’ils s’emparaient d’une église, laver les murs, asperger les parquets d’eau salée, briser les autels, imposer un nouveau baptême à toute personne venant chez eux. Ils étaient « occupé à rebaptiser la moitié de l’Afrique [3] ».

Ajoutons que, heureusement, le schisme ne s’est guère étendu au-delà de l’Afrique et n’a pas survécu beaucoup, au point que les noms de Donat et de donatisme sont relativement peu connus.

c) La réaction de saint Augustin

Quand Augustin est ordonné prêtre, en 391, 4 ans après son baptême, il s’engage aussitôt dans le combat contre le schisme donatiste, identifiant clairement le mal, à savoir l’attitude des disciples de l’évêque Donat. Par exemple, il rédige en 392 une lettre à Maximin, évêque donatiste de Sinitium [4], il s’adresse à plusieurs reprises à des évêques donatistes, participe au concile de Carthage en octobre 393. Il n’arrêtera plus jusqu’à disparition du schisme. Et son action n’a pas été dénuée de succès, puisque, par exemple, Maximin reviendra dans le giron de l’Église catholique romaine en 407, donc 15 ans plus tard [5].

2) L’issue

Saint Augustin s’est engagé très tôt dans ce combat pour l’unité. Double fut son engagement contre le schisme de Donat : théologique ; pastoral et politique.

a) Combat théologique

Double est l’argument de saint Augustin contre les donatistes.

1’) L’unité de l’Église

En effet, il est de foi que l’Église est une. Il ne peut y avoir deux Églises. Par conséquent, écrit Augustin aux donatistes, « il faut chercher si c’est votre Église ou la nôtre qui est l’Église de Dieu [6] ». Et, pour Augustin, cette unité, loin d’être un thème accidentel, second par exemple par rapport au Christ, est immédiatement connecté au salut. En effet, le salut vient par les sacrements, notamment par le baptême ; or, il est conféré par l’Église ; donc, de même qu’il n’y a qu’un seul baptême, n’y a-t-il qu’une seule Église [7]. Comme un autre évêque de Carthage, saint Cyprien, il tient que « hors de l’Église, pas de salut ! » Par exemple : « Hors de l’Église catholique, on peut tout avoir, sauf le salut [8] ».

Or, les donatistes brisent l’unité, forment un Parti. Donc, ils se sont coupés de l’Église et, de ce fait, du salut : « Les Donatistes se sont séparés. Séparés de quoi ? De l’unité. Mais c’est vous, disent-ils, qui êtes séparés. Que faire ? Je dis : vous êtes séparés, et vous dites : vous êtes séparés. Que Dieu juge [9] ! » Bref, pour saint Augustin, l’histoire est claire : les donatistes se sont détachés ; à eux de se rattacher : « Il ne vous reste plus qu’à voir l’Église du Christ catholique à vous y rattacher [10] ».

2’) La charité de l’Église

Il y a un autre enjeu. Allons de l’effet à la cause. Si les donatistes se sont séparés, c’est à cause de leur désir de pureté : ils estiment qu’ils incarnent et eux seuls l’Église du Christ : « Ils se considéraient comme l’unique Église, le petit reste, les pauci, les purs, les seuls sauvés, les seuls vrais serviteurs du Christ [11] ».

Or, le salut est universel, comme la miséricorde pour celui qui se repent. La miséricorde étant l’acte de la charité, construire une Église de cathare, c’est donc pécher contre la charité. Commentant Ps 34,19 : « En beaucoup de choses ils étaient avec moi », saint Augustin écrit : « Dans le schisme, ils n’étaient pas avec moi, dans l’hérésie, ils n’étaient pas avec moi […]. À cet ensemble nombreux manque une réalité, la charité. L’ensemble l’emporte par la quantité, celle-ci par son poids [12] ». On se souvient, en effet, que saint Augustin, lie la charité au poids : « Pondus meum, amor meus ».

Donc, une nouvelle fois, saint Augustin ose exclure avec force les donatistes du salut, par conséquent de l’Église.

3’) Le lien entre don et donateur

On pourrait objecter, et c’est ce que les donatistes opposaient à saint Augustin : le baptême est commun avec ceux qui prétendent appartenir à « l’unique Église » ; or, le baptême sauve.

Sans le thématiser ainsi, saint Augustin répond en corrélant le don au Donateur divin. Or, le sacrement provient de l’Église, donc du Christ. Si donc les donatistes sont séparés de l’Église et ainsi du Christ, ils ne peuvent communiquer le salut. Cela est vrai du baptême : « Le baptême de l’Église […] appartient non pas à ceux qui se sont séparés, mais au corps dont ils se sont séparés [13] ». Cela se vérifie aussi de l’Eucharistie : « Si quelqu’un est séparé du corps du Christ, il n’est pas membre du Christ, et s’il n’est pas membre du Christ, l’Esprit du Christ ne le nourrit pas [14] ».

4’) Une Église sainte, mais faite de pécheurs [15]

On se souvient que les donatistes étaient des cathares avant la lettre. Ils veulent que le critère de la vérité soit la sainteté. Comment saint Augustin pourrait-il affirmer le contraire, lui qui confesse dans le Credo « sanctam Ecclesiam » ? Le docteur africain va donc bien d’un côté rappeler que l’Église se trouve dans les saints : « Mater Ecclesia quae in sanctis [16] ». Mais il ajoutera qu’elle ne s’identifie pas simpliciter aux Saints : elle est « permixta Ecclesia [17] », « corpus Christi mixtum [18] ».

Mais comment ne pas redouter ce mélange ? Parce que Dieu le permet jusqu’à la fin des temps, de sorte qu’il nous demande de ne pas anticiper la séparation des bons et des méchants [19] ; de plus, seul Dieu peut opérer le discernement ; d’ailleurs, il n’y a pas de saint qui ne pèche pas, lui qui demande chaque jour dans l’oraison dominicale que Dieu lui remette ses dettes [20] ; ensuite, nous ignorons si le saint d’aujourd’hui ne deviendra demain un pécheur et vice versa ; et puis, les méchants nous enseignent la patience en nous faisant entrer dans la patience divine : « Aeternus est, tardat, longanimis est […] lunge cor tuum aeternitati Dei [21] » ; enfin, les méchants ne font tort aux bons que si les bons acquiescent aux péchés des méchants [22]. D’où une règle : « Donc, imite les hommes bons, tolère les méchants et aime-les tous [Homines ergo bonos imitare, malos tolera, omnes ama] [23] ».

b) Combat politique

1’) Le problème

Sans entrer dans le détail, la question pratique qui s’est posée fut la suivante : fallait-il recourir ou non à l’usage de la force pour appliquer la loi ? Il est bon de se représenter la situation. N’imaginons surtout pas que nos puritains soient des non-violents. Comme les Cathares dans huit siècles, ce sont au contraire des hyperviolents qui font appel à la force non seulement contre les chrétiens, mais aussi contre leurs propres membres.

En fait, à la révolte théologique se joint une révolte sociale, celle des circoncillions ou circoncellions – de circum cellas, « ceux qui vont de grange en grange » – qui sont des saisonniers ou des journaliers africains itinérants qui se louent au temps de la moisson ou de la cueillette des olives. Selon une logique victimaire bien connue, ils vont procéder à une assimilation entre leur situation économique très dégradée et la situation ecclésiale des fidèles donatistes opprimés par Rome. Le mouvement est donc à la fois anticatholique et antiromain. Or, les circoncillions ne connaissent qu’un seul langage : la force. Ils n’hésitent pas à frapper cruellement avec de gros bâtons qu’ils appellent « Israël » et même à tuer les grands propriétaires romains, mais aussi les prêtres et les évêques. Saint Augustin a lui-même failli mourir des mains des donatistes qui lui avaient tendu un piège et il n’a dû son salut qu’au fait de s’être trompé de chemin !

 

« Je vois tous les jours les violences des circoncillions ; je les vois sous la conduite de leurs évêques et de leurs prêtres, courir çà et là, et donner le nom d’Israëls à de terribles bâtons dont ils sont armés [24] ».

 

Redoutables, les circoncillions finissent par menacer la pax romana, être craints par l’armée et rendre le quotidien de la vie en Afrique du Nord réellement insécure et inquiétante.

2’) L’option augustinienne

Dans un premier temps, saint Augustin s’est opposé à la contrainte. Mais, après un temps, et dès avant le concile de Carthage, en 403, il se déclara favorable à la répression. Ayant épuisé tous les autres moyens, il ne voit pas comment faire autrement qu’user de la force :

 

« Primitivement – s’explique-t-il dans une lettre qui date probablement de 408 –, mon avis se ramenait à ceci : personne ne devait être contraint à l’unité du Christ : c’est par la parole qu’on devait agir, par la discussion qu’on devait combattre, par la raison qu’on devait vaincre : je craignais qu’autrement nous n’eussions comme faux catholiques ceux que nous avions connus comme francs hérétiques. Mais cette opinion qui était mienne, devait céder, non devant des mots, mais devant des exemples. Pour commencer, on m’opposait ma propre cité qui, jadis tout entière acquise au parti de Donat, se convertit à l’unité catholique par crainte des lois impériales. […] Et il en était de même pour beaucoup d’autres cités dont les noms m’étaient énumérés. Ainsi la force même des choses m’obligea qu’en ce domaine aussi pouvait bien se comprendre la vérité de cette phrase de l’Écriture : ‘Donne au sage l’occasion et il sera plus sage encore’. Combien, en effet, en connaissons-nous dont on peut affirmer qu’en eux se manifestait déjà le désir d’être catholiques, bouleversés qu’ils étaient par l’évidence aveuglante de la vérité, mais que la crainte d’une violente réaction de la part des leurs poussait chaque jour à différer ? Combien d’entre vous étaient retenus, non par la vérité, qui n’a jamais été votre fort, mais par la lourde chaîne d’une habitude invétérée [25] ! »

 

La raison de cette option est multiple. D’abord, les donatistes sont eux-mêmes responsables du mal qu’ils subissent : « Rappelez-vous – écrit saint Augustin en 409 – les faits de vos circoncillions et de vos clercs qui marchaient toujours à leur tête, et vous verrez alors quelle a été la cause des lois portées contre vous, et dont vous vous plaignez injustement, puisque c’est vous qui avez forcé les empereurs à les porter [26] ». Ensuite, les donatistes menacent l’ordre public. Plus encore, ils s’attaquent à l’unité même de l’Église, empêchant les catholiques de choisir librement leur appartenance ecclésiale en exerçant une véritable terreur sur eux. Enfin, l’évêque d’Hippone estime que, si ceux que conduit l’amour sont les meilleurs, ceux que corrige la crainte sont les plus nombreux [27].

3’) Son évaluation

D’abord, embrassons l’ensemble de la situation. D’abord, saint Augustin n’accepte la contrainte qu’à contrecœur, une fois tous les autres moyens épuisés. Ensuite, lui qui a prôné la coercition fut aussi le premier à alléger les peines, voire à écarter le châtiment suprême, la mort. De plus, s’il applique ces peines aux « catholiques » donatistes, il ne les réclamera jamais contre les Juifs et les païens.

Gardons-nous aussi de nous tromper sur les mots employés. Certes, Augustin parle d’une « persécution [persecutio] juste » contre les donatistes [28]. Mais le terme doit être pris en son sens étymologique qui signifie « poursuite » : il s’agit de poursuivre son frère égaré pour le reconduire sur le droit chemin. De même, quand il reprend la parabole des serviteurs dont le Christ dit qu’il faut « les faire entrer de force » dans la salle de noces, Augustin souligne plus la fin qu’est le rassemblement que le moyen qu’est l’usage de la force.

Enfin, si nous ne pouvons sauver le moyen qu’est la coercition [29], l’on peut et doit garder l’intention qui est la conversion du frère, voire la passion de charité pour lui :

 

« Tu veux t’égarer, tu veux te perdre ; moi, je ne le veux pas. C’est que ne le veut pas, en fin de compte, Celui qui me fait trembler […]. Pour autant que le Seigneur qui me fait trembler me donnera la force […], je rappellerai qui s’égare, j’irai quérir qui se perd. Si tu ne veux pas avoir à me subir, veuille ne pas t’égarer ni rechercher ta perte [30] ! »

3) Un défi toujours actuel

a) Nature générique : hérésie et schisme

Empruntons quelques définitions au Code de Droit canonique :

 

« L’hérésie est la négation obstinée, après la réception du baptême, d’une vérité qui doit être crue de foi divine et catholique, ou le doute obstiné sur cette vérité. L’apostasie est le rejet total de la foi chrétienne. Le schisme est le refus de la soumission au Souverain Pontife ou de communion avec les membres de l’Église qui lui sont soumis [31] ».

 

Il s’agit à chaque fois de « ruptures qui blessent l’unité du Corps du Christ [32] ».

b) La relation aux églises-sœurs qui sont séparées

Aidons-nous d’une autre détermination du Catéchisme de l’Église catholique dans son commentaire de l’article du Credo : « Je crois en l’Église une ».

 

« Quels sont ces liens de l’unité ? ‘Par-dessus tout [c’est] la charité, qui est le lien de la perfection’ (Col 3,14). Mais l’unité de l’Église pérégrinante est assurée aussi par des liens visibles de communion :

– la profession d’une seule foi reçue des apôtres ;

– la célébration commune du culte divin, surtout des sacrements ;

– la succession apostolique par le sacrement de l’ordre, maintenant la concorde fraternelle de la famille de Dieu (cf. UR 2 ; LG, n. 14 ; CIC, can. 205) [33] ».

 

Après avoir parlé des blessures de l’unité, le Catéchisme propose plusieurs moyens pour aller « vers l’unité » :

 

« Pour y répondre adéquatement sont exigés :

– un renouveau permanent de l’Église dans une fidélité plus grande à sa vocation. Cette rénovation est le ressort du mouvement vers l’unité (cf. UR 6) ;

– la conversion du cœur « en vue de vivre plus purement selon l’Évangile » (cf. UR 7), car c’est l’infidélité des membres au don du Christ qui cause les divisions ;

– la prière en commun, car « la conversion du cœur et la sainteté de vie, unies aux prières publiques et privées pour l’unité des chrétiens, doivent être regardées comme l’âme de tout œcuménisme et peuvent être à bon droit appelées œcuménisme spirituel » (UR 8) ;

– la connaissance réciproque fraternelle (cf. UR 9) ;

– la formation œcuménique des fidèles et spécialement des prêtres (cf. UR 10) ;

– le dialogue entre les théologiens et les rencontres entre les chrétiens des différentes Églises et communautés (cf. UR 4 ; 9 ; 11) ;

– la collaboration entre chrétiens dans les divers domaines du service des hommes (cf. UR 12) [34] ».

 

« Le souci de réaliser l’union « concerne toute l’Église, fidèles et pasteurs » (UR 5). Mais il faut aussi « avoir conscience que ce projet sacré, la réconciliation de tous les chrétiens dans l’unité d’une seule et unique Église du Christ, dépasse les forces et les capacités humaines « C’est pourquoi nous mettons tout notre espoir « dans la prière du Christ pour l’Église, dans l’amour du Père à notre égard, et dans la puissance du Saint-Esprit » (UR 24) [35] ».

c) La relation au sein même de l’Église catholique

Les propos ci-dessus sont-ils réservés aux seules relations ad extra ? Ne pouvant entrer dans le détail, je me permets de renvoyer à plusieurs études sur les écosystèmes catholiques. Cf. Pascal Ide, « Au-delà des clivages : pour une typologie théologique des appartenances catholiques en France », Nouvelle revue théologique, 148 (2026) n° 1, p. 66-87. Sur le site : « L’Église est-elle de droite ou de gauche ? (4e dimanche de Pâques, dimanche 11 mai 2025) » ; « Louis Bouyer, La décomposition du catholicisme. Présentation et plan » ; « Progressisme et conservatisme. Le discernement de Dietrich von Hildebrand »

La fracture entre progressisme et intégrisme affecte en profondeur et sur le long terme l’Église, en particulier l’Église de France. Elle remonte assurément à la crise moderniste, mais peut-être plus encore à la brisure entre prêtres réfractaires et prêtres jureurs au moment de la Révolution française. Au fond, s’opposent deux conceptions de l’Église : en extension (plus quantitative) et en radicalité (plus qualitative). La première est tentée par le laxisme et la seconde par le rigorisme. Et deux conceptions des relations entre amour et vérité : la miséricorde sans la vérité dans le progressisme ; la vérité sans la miséricorde dans l’intégrisme.

Faut-il le rappeler avec le Psaume : « Amour et vérité se rencontrent » ?

Pascal Ide

[1] Robert A. Markus, entrée « Donat, donatisme », trad. Jean Marc Vercruysse, dans Allan D. Fitzgerald (éd. originale), Marie-Anne Vannier (éd. fr.), Saint Augustin. La Méditerranée et l’Europe ive-xxie siècle, Paris, Le Cerf, 2005, p. 481-485, ici p. 481.

[2] Saint Augustin, Traités anti-donatistes I, trad. Guy Finaert, Yves-Marie Congar et G. Bouissou, coll. « Bibliothèque Augustinienne » n° 28, Paris, Études Augustiniennes, 1963, p. p. 13.

[3] Possidius, « Vie d’Augustin d’Hippone », cité par André Mandouze, Saint Augustin. L’aventure de la raison et de la grâce, Paris, Études Augustiniennes, 1968, p. 346.

[4] Cf. Saint Augustin, Lettre 23.

[5] Cf. Saint Augustin, Lettre 105, 4. Cité par Frederik G. L. Van der Meer, Saint Augustin pasteur d’âmes, trad. Eugène Viale et al., Colmar-Paris, Alsatia, 1959, 2 vol., tome 1, p. 179.

[6] Saint Augustin, Lettre 87, 10. Cf. Émilien Lamirande, La situation ecclésiologique des donatistes d’après saint Augustin, Ottawa, Université d’Ottawa, 1972, p. 66.

[7] Cf. Yves-Marie Congar, Traités anti-donatistes I, p. 48-51.

[8] Saint Augustin, Sermo ad caes. Eccl. Plebem, 6. Cf., par exemple, Saint Augustin, De baptismo, L. IV, 9, 13.

[9] Saint Augustin, Sermon Denis, 19, 7.

[10] Saint Augustin, Ad Donatistats post collationem, 17, 22.

[11] Émilien Lamirande, La situation ecclésiologique des donatistes d’après saint Augustin, p. 71.

[12] Saint Augustin, Enaratio in Psalmos, 34, 19.

[13] Saint Augustin, De baptismo. Cité par Émilien Lamirande, La situation ecclésiologique des donatistes d’après saint Augustin, p. 30.

[14] Saint Augustin, In Jo. Ev. Tr., 27, 6. Cf. Ibid., 26, 13.

[15] Sur ces points, cf. Pierre Batiffol, Le catholicisme de saint Augustin, Paris, Lecoffre et Gabalda, 51929, p. 251-268.

[16] Saint Augustin, Epist. 98, 5.

[17] Saint Augustin, In Jo. Ev. Tr., 27, 11.

[18] Saint Augustin, De doctrina christiana, L. 3, 48.

[19] Cf. Saint Augustin, Enarrationes n psalmos, 119, 9.

[20] Cf. Saint Augustin, Enchiridion, 71 ; Sermo, 181.

[21] Saint Augustin, Enarrationes n psalmos, 91, 8.

[22] Cf. Saint Augustin, De fide et op., 7.

[23] Saint Augustin, De catechizandis rudibus, 55.

[24] Saint Augustin, Enarrationes n psalmos, 10, 5.

[25] Saint Augustin, Epist. ad Vincentium, 93, 5. Trad. dans André Mandouze, Saint Augustin, p. 371-372.

[26] Saint Augustin, Lettre 105, 3.

[27] Cf. Saint Augustin, Lettre 185, 21.

[28] Cf. Saint Augustin, Lettre 185, 2.

[29] Cf. le jugement modéré d’André Mandouze, Saint Augustin, p. 380-387.

[30] Saint Augustin, Sermon 46, 7.

[31] Code de Droit canonique, 1983, can. 751.

[32] Catéchisme de l’Église catholique, 8 décembre 1992, n. 817.

[33] Ibid., n. 815.

[34] Ibid., n. 821.

[35] Ibid., n. 822.

17.9.2026
 

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