L’essence de la vérité selon Martin Heidegger. Brève présentation

Le texte capital où Martin Heidegger renverse totalement le concept classique de vérité, est aussi celui où il opère sa Kehre, son « tournant » [1]. Il procède en deux temps : pars destruens ; pars construens.

1) Critique de la conception classique de la vérité

Toute l’histoire de la philosophie occidentale se fonde sur une conception de la vérité envisagée comme adæquatio mentis et rei (« adéquation de l’esprit et de la chose »). Or, cette adéquation, cette correspondance, cette conformité existe dans un jugement, dans un énoncé (il y a une différence entre jugement et énoncé, le premier relevant de la psychologie et le second de la grammaire ou plutôt de la logique ; mais cette nuance n’importe pas ici, quoique cette non distinction soit significative d’une certaine conception du langage que l’on retrouvera par la suite dans le regard que Heidegger pose sur le langage). [2]

Or, cette notion de la vérité est erronée. Toute la critique heideggérienne va consister à montrer que l’adéquation n’est pas originaire, mais qu’elle présuppose une autre chose qui la fonde (cela est bien typique de la mentalité de ce philosophe hanté par la pensée de l’origine, comme on le reverra dans sa lecture la tradition philosophique occidentale) ; or, il est vrai qu’une définition doit livrer l’essence originaire de la chose et ne porte pas sur les conséquences. Montrons la première proposition : le jugement (qui, en disant l’adéquation, énonce la vérité) présuppose en fait la vérité et ne l’explique en rien. En effet, le jugement suppose une mise en relation de l’esprit (et plus exactement acte de l’esprit) et de la chose ; précisons : l’adéquation requiert du côté du sujet l’ouverture de son acte, de son comportement et du côté de l’objet son dévoilement. Ce comportement (Verhalten), cet acte qu’est l’énoncé vrai, l’adéquation de l’énoncé et de la chose présuppose comme sa condition de possibilité d’une part un dévoilement plus originaire de la chose et d’autre part une apérité de ce comportement. On le comprend a contrario : si la chose est cachée, si l’esprit est fermé, pas de vérité possible. En conséquence de quoi, cette ouverture est « un droit plus originel d’être considéré comme l’essence de la vérité [3] » et, plus négativement, « la vérité n’a pas sa résidence originelle dans le jugement [4] ».

2) La nouvelle conception de la vérité

L’essence de la vérité a déjà commencé à se dessiner dans la critique ci-dessus.

a) La vérité comme dévoilement

En premier lieu, la vérité est dévoilement et, de ce fait, liberté. En effet, comme nous l’avons vu, il n’y a vérité que si on laisse l’étant se manifester dans l’ouvert du comportement (de connaissance du sujet). Telle est l’essence de la vérité : elle suppose que le Dasein recule devant la chose et la laisse se manifester. Or, « la liberté se découvre […] comme ce qui laisse-être l’étant [5] ». La liberté est donc ce qui m’ouvre à l’étant dévoilé, ce qui laisse l’étant (le concept heideggérien du « laisser-être ») se manifester à l’être-là. Précisons encore plus : ce laisser-être, concept central, n’est pas laisser-aller. « Laisser-être signifie s’adonner à l’étant [6] ». Or cette attitude (de prompte disponibilité, et plus encore de donation intérieure, ce qui est une remarque forte de Heidegger) est justement ce qui préserve l’ouverture de l’homme au dévoilement de l’être et ce qui permet ainsi la concordance, l’adéquation de l’énoncé et de la chose. On voit donc qu’il ne s’agit pas de la liberté comme indifférence ou caprice. En conséquence, la liberté constitue l’essence de la vérité.

b) La vérité comme voilement

En second lieu, et plus fondamentalement, la vérité en son essence est voilement [7]. Pourquoi ? Si l’étant est dévoilé dans tel comportement, c’est que le reste de l’étant, quant à lui, c’est-à-dire l’étant en totalité, l’être demeure dissimulé. « Dans la mesure où le laisser-être, dans chacun de ses comportements, laisse être l’étant auquel il se rapporte, et ainsi le dévoile, il dissimule l’étant en totalité ». C’est donc que le « laisser être est en soi et en même temps une dissimulation [8] ».

Mais il faut bien comprendre que cette dissimulation de l’étant ne trouve pas son origine dans le Dasein, mais résulte de l’essence même de l’être : tel est le changement de perspective impliqué par le « tournant ». Il y a passage de l’anthropologique à l’ontologique.

Il y a donc une « non-vérité », selon les mots même de Heidegger (non-vérité étant synonyme d’occultation puisque l’essence de la vérité est le dévoilement), qui appartient à l’essence intégrale même de la vérité. Plus encore, cette non-vérité est première, originaire, puisque l’être est d’abord voilé.

Une confirmation d’importance réside dans l’étymologie du terme grec, aléthéia, « vérité ». En effet, étymologiquement, a-léthéia implique une double négation : la vérité est ce qui a été soustrait (le a- privatif) de l’oubli (le léthé), du voilement. En conséquence les premiers Grecs ont eu comme l’intuition de l’essence originairement privative de la vérité, même si cela fut nié par la suite.

c) Conséquences

La contre-essence de la vérité est ce que Heidegger appelle l’errance : « L’errance n’est pas l’erreur mais désigne un mode d’être fondamental de l’être-là dans lequel l’être-là, oubliant le mystère, c’est-à-dire la dissimulation de l’étant en totalité, insiste auprès de l’étant rencontré dans l’horizon de la préoccupation quotidienne [9] ». Bref, dans l’errance malheureusement si commune, l’homme troque l’être contre l’étant, car c’est ce qui est immédiatement donné et il oublie que l’être est voilé. En conséquence, le voilement, la dissimulation est elle-même dissimulée.

3) Conclusion

Déjà dans Être et Temps, trois ans auparavant, Martin Heidegger « dénonçait le caractère second et dérivé de la vérité comme conformité de l’énoncé avec la chose et faisait retour vers une vérité plus originaire qui n’était rien d’autre que l’apérité constitutive de l’être-là [10] ». Mais ici, cette ouverture reçoit le nom de liberté ; ensuite, elle se fonde sur une vérité plus originaire qui est de l’ordre de l’être et non plus du seul Dasein ; enfin, Heidegger insiste à partir de là sur le caractère voilé de l’être pour voir dans cette dissimulation l’essence même de l’être. Là est le grand pas en avant.

Si le tournant réside essentiellement dans l’essence de la vérité comme liberté, il consiste de manière plus secondaire dans le statut de l’errance. Dans Être et Temps, l’errance était un mode d’être du Dasein qui était simplement constaté et non pas justifié : c’était la manière d’être déchue de l’être-là, même authentique. Or, la conférence sur L’essence de la vérité donne la raison d’être de l’errance : en effet, il est de l’essence de la vérité originaire non seulement de se voiler (l’être est voilé), mais de voiler son voilement ; or, cette dissimulation invite à chercher l’être auprès de l’étant intramondain et donc à errer. On saisit par la même occasion combien la perspective heideggérienne a changé, puisque l’analyse, la recherche de la cause ne porte plus sur le Dasein mais sur l’être même.

Pascal Ide

[1] Martin Heidegger, « De l’essence de la vérité », 1930, trad. Walter Biemel et Alphonse de Waelhens, Questions I, Paris, Gallimard, 1968, p. 159-194.

[2] Nous exposons cette définition dans le chapitre sur les transcendantaux.

[3] Ibid., p. 170.

[4] Ibid., p. 172.

[5] Ibid., p. 175.

[6] Ibid., p. 175.

[7] Cf. Ibid., § 5 et 6.

[8] Ibid., p. 182.

[9] Alain Boutot, Heidegger, coll. « Que sais-je ? » n° 2480, Paris, p.u.f., 1989, p. 49.

[10] Ibid., p. 47 et 48.

1.9.2026
 

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