Dans le Magnificat de ce mois-ci, le père Arnaud Toury, délégué du diocèse de Reims pour la pastorale liturgique et sacramentelle, propose
« une métaphore télévisuelle pour penser la liturgie comme action trinitaire : le Père en est le producteur de l’émission (qui pourvoit à tous les besoins) ; l’Esprit en est le réalisateur en direct (qui adapte aux lieux et aux circonstances) ; le Christ est l’acteur principal (qui met en chair dans son humanité le scénario divin). Ajoutons alors que l’Église est la jeune première (qui lui donne la réplique) et qu’ils jouent ensemble le mystère du salut, pour les hommes de ce monde qui en sont les spectateurs et bénéficiaires [1] ».
L’image paraîtra audacieuse. Mais le père Toury sait-il qu’il s’inscrit dans le sillage d’une proposition déjà faite par Hans Urs von Balthasar, il y a plus d’un demi-siècle (en 1973), au seuil de sa Dramatique divine où, dans un monumental ouvrage intitulé Prolégomènes (où il parcourt rien moins que la totalité du théâtre occidental !), il fait du théâtre l’analogue par excellence de l’action divine dans le monde ? Or, dans sa systématisation, le théologien suisse propose une trilogie de la production qui est transparente de la distinction des Personnes trinitaires. Citons-le avec générosité, tant son propos est limpide :
« L’artiste dramatique ou (comme le disent parfaitement les langues latines) ‘l’acteur’ est le point où la synthèse s’accomplit : […] l’acteur apparaît comme le centre de la rencontre entre deux sphères d’existence et de vérité : la sphère de la réalité, qui est incarnée par le public, et à laquelle l’acteur lui-même, comme homme parmi les hommes, appartient, et la sphère d’une ‘idéalité’ non immédiatement accessible à partir de cette réalité, qui est exposée par l’exécution de la pièce, le drame comme œuvre (et œuvre d’art), derrière laquelle se tient, comme créateur, l’auteur.
« Car de l’unité de la ‘solution’ réussie qui ‘vient au-devant’ du spectateur tendu vers elle, il faut que réponde une instance appropriée […]. La place où se trouve l’auteur (quel qu’il soit) est pleinement remplie par l’opération créatrice d’un projet d’unité éclairant l’existence. Car, en aucun cas, le drame exécute ne doit se borner à démarcher la vie réelle en laissant ses problèmes irrésolus. Même en montrant la vie ‘telle qu’elle est’, il faut montrer comment elle doit être et ce qui fait qu’elle a telle ou telle apparence. Ou pourquoi elle n’est pas telle qu’elle paraît.
« Si l’auteur est le créateur de la constitution idéale de l’existence – et cela même dans la pluralité des personnages qui s’opposent dramatiquement – l’acteur individuel, et même la somme des acteurs individuels ne suffisent pas pour incarner l’idéalité du drame dans son unité indivisible ; il y faut nécessairement une nouvelle instance qui, créatrice à son tour et à sa manière, fait passer l’unité idéale dans l’unité réelle : celle du metteur en scène. Son apport créateur est nettement distinct des apports créateurs de l’auteur comme de l’acteur : il concerne la transposition de l’idéalité comme un tout dans la réalité de l’exécution comme un tout [2] ».
Les points communs sautent aux yeux, compte tenu que le metteur en scène [3] ou vidéaste est l’autre nom du réalisateur. Les différences sont également éclairantes. Sur l’analogue du Père, Balthasar a profondément raison : l’auteur est non seulement en amont de l’acteur, mais la source même des différents personnages que doit incarner les acteurs. Or, le producteur apparaît seulement comme l’instance « qui pourvoit à tous les besoins », à commencer par les besoins financiers. En ce sens, dans le tournage d’un film, l’instance paternelle est donc assurée d’abord par le scénariste (et, très souvent, en partie, le réalisateur qui adapte le scénario dans l’évolution du film). Enfin, le père Toury a raison de rappeler que, idéalement, les acteurs devraient former un couple structurant dont l’analogue premier dans la Trinité économique est le Christ et l’Église – ce avec quoi toute la christologie, l’ecclésiologie et la mariologie balthasariennes ne peuvent que consonner [4].
Il reste donc à appliquer ces analogies non plus seulement à la télévision (à laquelle, inexplicablement, le père Toury réduit sa métaphore) et au théâtre (dont Balthasar estime qu’il est dramatiquement supérieur au cinéma de par sa proximité avec l’existence [5] – ce qui est discutable, si l’on ajoute, pour le cinéma, la proximité de l’écran et la musique, qui sont deux des médiateurs privilégiés de l’émotion, sans rien dire du processus d’identification opéré par l’immersion dans le temps long de la série, faisant du cinéma un art presque total), mais au cinéma :
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Analogie trinitaire |
Père |
Fils |
Esprit-Saint |
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La télévision (Arnaud Toury) |
Producteur |
Acteur principal (avec l’Église comme « jeune première ») |
Réalisateur |
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Le théâtre (Hans Urs von Balthasar) |
Auteur |
Acteur |
Metteur en scène |
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Le cinéma |
Scénariste |
Acteurs principaux |
Réalisateur |
Pascal Ide
[1] Arnaud Toury, « La liturgie du Saint-Esprit », Magnificat, 402 (mai 2026), p. 421-424, ici p. 422.
[2] Hans Urs von Balthasar, La Dramatique divine. I. Prolégomènes, trad. André Monchoux avec la coll. de Robert Givord et Jacques Servais, coll. « Le Sycomore », Paris, Lethielleux, Namur, Culture et Vérité, 1984, p. 216-217. Les retours à la ligne et les italiques sont miens (sauf le mot « acteur »).
[3] En fait, Balthasar parle de Regie ; mais la traduction littérale « régisseur » est beaucoup trop restrictive (cf. NB du traducteur au sein de la note 1, Ibid., p. 247).
[4] Il faudrait approfondir l’analogie, en nous aidant des profondes analyses et des multiples références données par Balthasar (Ibid., p. 221-253).
[5] « Ce dernier aspect [l’union acteurs et spectateurs « dans le monde réel des hommes »], qui différencie radicalement le théâtre de toute poésie épique ou lyrique, mais aussi de formes de représentation comme le film ou l’arène sportive, met le spectacle à une proximité très grande – bien que profondément ambiguë – de la Révélation (chrétienne) » (Ibid., p. 219).