La Sophia selon Soloviov : un déficit pneumatologique ? (note programmatique)

Je me demande si la conception que Soloviov se fait de la Sophia – ainsi que de nombreux sophiologues russes comme Boulgakov – ne souffre pas, comme tant d’écrits géniaux de l’époque, d’un déficit pneumatologique et d’une inflation christologique.

1) En faveur d’une interprétation christologique

Ou plutôt christologique et ecclésiologique (voire mariologique). D’abord et avant tout, n’est-ce pas l’auto-interprétation constante que Soloviov donne de la Sophia ? Celle-ci est « l’humanité la plus véritable, la plus pure, la plus complète, la forme supérieure, tout-englobante et l’âme vivante de la nature et de l’univers, unie éternellement à la Divinité et s’unissant à elle dans le processus temporel, et unissant à la Divinité tout ce qui est [1] ». Plus brièvement, dès 1877 : « la Sophia est l’humanité idéale, parfaite, incluse de toute éternité dans l’être divin intégral ou le Christ [2] ».

Un signe est révélateur. Dès et dans les premières œuvres, la figure centrale est Sophia et non le Christ. De fait, dans la première formulation de son système sophiologique (Dialogues de la Sophia, ; Principes de la doctrine universelle, 1876, la présence de la Sophia est inversement proportionnelle à celle de Jésus. Or, à partir de Leçons sur la divino-humanité (1877-1881), la personne du Christ ne cessera de croître et celle de la Sophia de diminuer…

2) En faveur d’une interprétation pneumatologique

Toutefois, certains indices plaident en faveur d’une interprétation au moins partiellement pneumatologique de la Sophia.

En effet, c’est le propre de l’Esprit que d’unifier (dans la diversité). Or, les citations ci-dessus en font foi, la Sophia est une réalité omni-englobante. De plus, elle entre en résonance avec les notions qui sont chères à Soloviov comme l’uni-dualité, l’uni-totalité, l’uni-plénitude.

Dans le même ordre d’idées, le penseur russe ne cesse de dénoncer la fragmentation des savoirs (notamment le scientisme et le positivisme exclusif et excluant) et des objets. Or, il présente son premier essai, qui porte sur la Sophia (1876), comme d’une œuvre « mystico-théosophico-philosophico-théurgico-politique [3] ».

Enfin, pour Soloviov, le fond de l’être est amour et, plus précisément, communion. Or, la Sophia vise tellement celle-ci qu’elle s’identifie à elle. Puisque le divin Souffle est Souffle commun du Père et du Fils, une nouvelle fois, Sophia et Esprit convergent.

Passant du contenu à la méthode, le système sophiologique veut passer d’une logique binaire, polaire (pensée de l’entendement fondée sur le tiers exclus : tertium non datur) à une logique ternaire, inclusive (pensée de la raison qui intègre). Or, tel est le hodos qu’ouvre le Pneuma : aviver la différence en unifiant, c’est-à-dire en proposant une synthèse supérieure.

Pascal Ide

[1] Vladimir Soloviov, « L’idée de l’humanité chez Auguste Compte », Œuvres, Saint-Pétersboug, 1911-1914, 10 vol., tome 9, p. 188.

[2] Id., Leçons sur la divino-humanité, leçon 8, Œuvres, tome 3, p. 121.

[3] Lettre du 4 mars 1876, dans Lettres, Saint-Pétersboug, 1908-1923, 4 vol., tome 2, p. 23.

19.6.2026
 

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