L’adoration et le sacrifice selon Charles de Condren

Charles de Condren est, avec Pierre de Bérulle, le fondateur de ce que l’on appelle l’école française. Or, bien que le premier ait rencontré le second et en fut grandement influencé, il vécut à douze ans une expérience très singulière qui a décidé de toute sa vie, expérience qui précède de beaucoup sa rencontre avec Bérulle et présente bien des points communs avec la spiritualité du fondateur de l’Oratoire. Elle est si originale et si importante qu’Henri Brémond qui la rapporte, citant le narrateur, le théologien Amelote, n’hésite pas à la comparer au récit de la conversion de saint Augustin ou de Pascal. La voici donc :

1) Le récit

 

« Ce fut donc vers cet âge-là, qu’étudiant un jour […], il se trouva tout en un moment l’esprit environné d’une admirable lumière, dans la clarté de laquelle la divine Majesté lui parut si immense et si infinie qu’il lui sembla n’y avoir que ce pur être qui dut subsister, et que tout l’univers devait être détruit à sa gloire. Il vit que Dieu n’avait besoin d’aucune créature ; que son propre fils, qui était toute sa complaisance, lui avait dû offrir sa vie ; que la seule disposition d’offrande de soi-même et de toutes choses avec Jésus-hostie était digne de sa grandeur, et que ce n’était pas assez l’aimer, si l’on ne voulait se perdre soi-même avec son fils pour son amour.

« Cette lumière était si pure et si puissante qu’elle fit une impression de mort en son âme, qui ne s’est jamais effacée. Il se donna de tout son cœur à Dieu, pour être réduit au néant en son honneur, et pour ne vivre jamais qu’en cette disposition.  Alors il connut que tout ce monde devait être brûlé pour les péchés des hommes, que la divine pureté, sainteté et justice en avaient une extrême aversion, et qu’elles ne regardaient avec plaisir que Jésus-Christ et ce qui était dans son esprit […]. Que [Dieu] chérissait uniquement les âmes qui sacrifiaient l’état présent à sa sainteté et à sa justice […]. Il se sentit vivement attiré à ce genre de vie, qui est une parfaite mort aux choses présentes, et qui n’adhère qu’à Jésus-Christ. Et la force de cette divine lumière fit un si puissant effet sur lui qu’il eût souhaité d’être immolé à l’heure même devant la Majesté qui remplissait son esprit.  Son humilité fut très profonde, et il fut attiré à un si ardent amour de la sainteté et pureté de Dieu, que cette grâce lui a été présente toute sa vie.

« Car, comme il était dans l’abîme de son néant devant la divine sainteté, et dans un ardent désir d’être sacrifié à sa gloire, il lui vint une joie particulière de voir que le Fils de Dieu fut toujours hostie de son Père […]. Il connut que le sacrifice de Jésus-Christ était l’accomplissement du zèle de tous ceux qui souhaitaient eux-mêmes d’être immolés, mais qui se trouvaient incapables d’honorer Dieu dignement par leur sacrifice. Que c’était louer infiniment la divine sainteté, justice, suffisance à soi-même, et en un mot toute l’infinité du Père éternel, que de lui présenter son Fils mort, en lui confessant que, non seulement l’univers, amis lui-même avait dû être détruit en sa présence. Il voyait que rien n’était digne de Dieu que cet unique sacrifice de Jésus-Christ […].

« Dans cette vue, et dans cet amour de la beauté du sacrifice de Jésus-Christ, Dieu mit dans son esprit deux dispositions bien différentes […] : une estime incomparable de la prêtrise […], et une claire lumière par laquelle il connut évidemment que Dieu lui en voulait faire la grâce [1] ».

2) La question préalable de l’authenticité

Henri Brémond rapporte cette expérience fondatrice de Charles de Condren. Certes, il ne manque pas de s’interroger sur le double travail de réécriture – il parle de « la traduction d’une traduction [2] » – de cet événement précoce (par celui qui l’a expérimenté et le raconte à distance ; redoublé par Amelote qui rapporte les confidences de son maître. Il demeure que l’enfant peut être très précocement orienté et marqué par une grâce divine décisive. « La première enfance, dans les années qui suivent immédiatement le baptême, n’a aucune peine à discerner le monde invisible derrière le voile des choses visibles, à réaliser la perfection souveraine, à ne pas croire ce qui passe, à ce qui change [3] »

3) Brève analyse théologique et spirituelle

a) Fondements théologiques

En un mot, Dieu est tout ; je ne suis rien ; le monde entier n’est rien non plus.

b) Application éthique

L’attitude fondamentale de la créature qui n’est rien face à Dieu qui est tout est d’abord l’adoration. Ensuite, elle doit s’offrir en sacrifice. La mort n’est pas une formule rhétorique ou une métaphore pour Condren. L’on pourrait multiplier les expressions allant dans ce sens : « Ayez intention de vous démettre de tout ce que vous êtes », « de vous déposséder de votre nature [4] ». Et Brémond commente en disant que ce thème de l’anéantissement doit être pris au sens le plus rigoureux, c’est-à-dire ontologique : « L’anéantissement » a « pour terme l’être lui-même, autant que cela est possible, et non pas seulement ses activités successives (ascèse classique) [5] ».

Pour Brémond, la différence entre Condren et Bérulle ne réside pas dans la conception théologique ni même dans le primat de la vertu de religion mais dans la manière dont celle-ci s’incarne, se concrétise : « le théocentrisme de Bérulle s’oriente spontanément vers l’adoration-cantique, celui de Condren, vers le sacrifice d’adoration [6] ».

Une objection se lèvera : ne sommes-nous pas aussi habités par le désir de persévérer dans l’être ? Comment conjuguer cette aspiration avec celle qui veut tout sacrifier à Dieu qui est tout ? L’antinomie se dénoue dans le sacrifice de la création.

c) Reprise christologique

Mais une objection ne tardera pas à se lever : si nous sommes néant, si le monde que nous sacrifions est néant, le sacrifice lui-même n’est-il pas néant ? « Qu’est-ce que la perte de notre être peut contribuer à la gloire d’une grandeur infinie [7] ? »

Une seule réponse : seul le Christ est l’adorateur véritable, seul le Christ peut s’offrir adéquatement en sacrifice. « La religion première est en Jésus-Christ, et réside en sa plénitude au fond de son âme divine, qui est l’unique véritable religieux de Dieu son Père [8] ».

Et ce que le Christ a vécu en lui-même, il l’a vécu pour nous afin de le vivre en nous. C’est ce qu’exprime Condren dans la lettre XXI qui s’intitule : « Que l’âme ne droit rien être, afin que Jésus-Christ soit tout en elle [9] ». Il faudrait la citer en entier. En tout cas, cette mort doit se comprendre dans le sens où c’est Dieu qui agit en nous le plus entièrement et parfaitement possible. « Soyez-lui [le Fils] donnée et laissée par la puissance de Dieu, qui vous a créée et qui vous peut attribuer et approprier à ce qu’il lui plaît par-dessus vos forces et vous-même ».

Et cela par l’œuvre de l’Esprit : « Je vous donne […] à la mission du Saint-Esprit, par laquelle cette divine personne, sans changement et sans mouvement quelconque, et sans autre chose que ce qu’elle est éternellement, elle s’approprie les hommes, et en fait usage pour Dieu, et fait vivre en eux tous les mystères de Dieu ».

Et l’Eucharistie est ici plus qu’une analogie, elle dit quelque chose de notre être. Il part de la manière « en laquelle Jésus demeure aux espèces sacramentelles » et il l’applique : « Il y est soutenant les accidents du pain, du vin, sans leur subsistance […], en sorte que c’est le Fils de Dieu qui est le soutien de ces accidents et qui empêche qu’ils ne défaillent. De même Jésus-Christ doit être notre substance [10] ».

La conséquence en est notre fécondité, car c’est Dieu qui agit en nous. Condren a expérimenté ce que dira aussi l’école carmélitaine et ce qui correspond à l’œuvre même des dons du Saint-Esprit :

 

« si nous nous donnons en vérité à Jésus-Christ, il fera par nous des effets de grâce et de sainteté très grands ; car, au lieu que, si nous usons de nous-mêmes, nous en usons mal […], si nous nous laissons au fils de Dieu, il usera de nous divinement [11] ».

Pascal Ide

[1] Amelote, I, p. 41-46. Cité par Henri Brémond, Histoire littéraire du sentiment religieux en France depuis la fin des guerres de religion jusqu’à nos jours. III. La conquête mystique. * L’école française, Paris, Bould et Gay, 1929, p. 342-343.

[2] Ibid., p. 344.

[3] Henri Brémond, L’enfant et la vie, Paris, 1902, p. 176-177.

[4] Lettres, p. 23 et 24. Cité par Henri Brémond, Histoire littéraire…, p. 372.

[5] Henri Brémond, Histoire littéraire…, p. 371-372.

[6] Henri Brémond, Histoire littéraire…, p. 346.

[7] Amelote, I, p. 139. Cité par Henri Brémond, Histoire littéraire…, p. 365.

[8] Jean-Jacques Ollier, Lettres, tome II, p. 158. Cité par Henri Brémond, Histoire littéraire…, p. 367.

[9] Citée et commentée par Henri Brémond, Histoire littéraire…, p. 373 s.

[10] Lettre de M. Ollier, citée par Henri Brémond, Histoire littéraire…, p. 377.

[11] Considérations sur les mystères, p. 196-197. Cité par Henri Brémond, Histoire littéraire…, p. 378.

3.6.2026
 

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