« Croyez-moi : je suis dans le Père, et le Père est en moi » (Jn 14,10 et 11). Cette formule très originale de Jésus est si importante qu’il la répète. Que signifie-t-elle ? Elle nous rappelle une autre parole, celle du père de la parabole à son fils aîné : « Tout ce qui est à moi est à toi » (Lc 15,31). Elle signifie la relation d’amour très particulière entre Jésus et son Père. Mais que veut-elle dire ? Pour la comprendre, nous allons nous aider de l’échelle d’amour que saint Bernard de Clairvaux dresse dans son Traité de l’amour de Dieu [1]. Elle comporte quatre degrés – que l’on peut d’ailleurs analogiquement appliquer aux personnes humaines.
- Premier degré de l’amour : l’amour de soi pour soi.
Contrairement à ce que l’on pourrait imaginer, le moine cistercien ne nomme pas ce premier amour pour le condamner, mais comme un fait de nature : « la nécessité lui [l’homme] commande de se mettre au service d’elle-même [2] ». C’est ainsi que saint Bernard recommandait à l’un de ses frères devenu pape de veiller aussi à ne pas dilapider les biens que Dieu lui donnait à lui en les donnant à l’autre. Concrètement, si le temps dont il a besoin pour dormir, il le donne à ses frères, il arrivera un temps où il ne pourra plus en prendre soin. L’amour du prochain et de Dieu requiert l’amour de soi, comme, dans une maison, le salon et l’oratoire supposent les fondations. À la suite de l’Ancien Testament, Jésus ne demande-t-il pas et ne commande-t-il pas : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » (Mt 19,19. Lv 19,18) ?
Cependant, reconnaissons-le, s’il nous arrive de fauter par manque d’estime de soi, le plus souvent, nous péchons plutôt par excès : « Cet amour [de soi], comme il arrive souvent, suit sa propre pente », « il ne se contente pas du lit de la nécessité » et « il déborde » ; or, « la loi de la vie et de l’ordre impose à l’homme le frein de la modération [3] ». Saint Bernard ne parle pas d’abord de défaut d’altruisme, mais d’excès d’amour de soi, c’est-à-dire d’égoïsme. Cela vaut même pour l’amour que l’on croit pur et généreux, par lequel on aide l’autre, mais sans attendre qu’il nous le demande : on veut le bien de notre prochain … sauf son bien principal qui est sa liberté, c’est-à-dire son consentement. Notre Sauveur n’est pas un Sauveteur, lui qui demande à l’aveugle de Jéricho : « Que veux-tu que je fasse pour toi ? » (Lc 10,51) et attend sa réponse. Le deuxième épisode de la saga Le diable s’habille en Prada – actuellement sur les écrans – en offre un bon exemple. L’héroïne Andy fait tout ce qu’elle peut pour aider Miranda, responsable d’un journal de mode chez qui elle travaille. Jusqu’à se rendre chez elle le soir sans y être invité afin de la protéger. Elle s’entendra rétorquer une claire fin de non-recevoir : « Je ne vous ai rien demandé ». Et plus tard, Miranda dira encore plus clairement à Andy : « Racontez-moi que vous avez voulu me sauver. Mais vous avez voulu vous sauver vous-même ».
- Deuxième degré : l’amour de Dieu pour soi.
L’homme « qui ne savait aimer que soi-même, commence à aimer Dieu, bien que ce soit encore pour son propre intérêt [4] ». Or, derechef, saint Bernard ne reproche pas à cet amour son utilitarisme. Au contraire, il y voit un progrès et même une sagesse : « Il y a une sorte de sagesse à discerner ce que l’on peut par soi-même et ce qu’on ne peut qu’avec l’aide de Dieu [5] ». Dans le premier degré, l’homme était au principe et au terme. Avec le deuxième, il demeure sa propre fin, mais du moins n’est-il plus son principe : il accepte à recevoir, donc à dépendre de Dieu. Le moine ne nie pas notre besoin de Dieu, tout au contraire. La deuxième partie du « Notre Père » que Jésus nous a enseignés nous rappelle combien nous avons besoin de Dieu : pour recevoir de lui nos biens vitaux (« Donne-nous notre pain quotidien ») et nous garder des différents maux, les maux commis (« Pardonne-nous nos péchés ») et les maux subis (« Délivre-nous du mal »).
Toutefois, il y a trois manières de demander ou de dépendre qui ne sont pas ajustés. La première, lorsque nous demandons sans remercier ou sans remercier suffisamment. C’est ainsi que Jésus s’étonne auprès du lépreux samaritain qui, seul des dix qui ont été guéris, revient vers lui pour lui rendre grâce (cf. Lc 17,11-19). Remercions-nous autant que nous demandons ? La deuxième, lorsque nous importunons Dieu en lui demandant toujours la même chose pour les mêmes personnes : « Lorsque vous priez, ne rabâchez pas comme les païens : ils s’imaginent qu’à force de paroles ils seront exaucés » (Mt 6,7). Au fond, cette répétition se fonde sur un manque de confiance ou une conception erronée de Dieu – comme s’il ne savait pas tout (cf. Jn 21,17). La troisième, lorsque nous ne pratiquons que la prière de demande ou d’intercession et oublions les quatre autres formes de prière : l’adoration, l’abandon, la louange et le pardon. Abuser, au lieu de seulement user de la prière de demande, c’est être utilitariste. Que penseriez-vous d’un ami qui ne vous appellerait ou ne vous verrait que pour parler de lui ou demander de l’aide ?
- Troisième degré : l’amour de Dieu pour Dieu.
L’homme reçoit pour donner. Or, dans le degré précédent, l’homme reçoit de Dieu. Il est donc dorénavant appelé à donner à Dieu qui ne devient plus seulement le principe de son action, mais son terme ou sa finalité. Ainsi, il aime Dieu pour lui-même et non pas pour le bien qu’il lui fait. Le fidèle passe de l’utilisation de Dieu à ce que saint Augustin appelle la fruition de Dieu.
Mais comment s’élever à cette nouvelle marche ? De nouveau, saint Bernard étonne. Au lieu de nous proposer de progresser par rupture, en renonçant à l’utilitarisme, il montre que la demande intéressée qui est répétée conduit d’elle-même à l’amour gratuit de Dieu :
« Si les épreuves se multiplient et qu’il en résulte un recours fréquent à Dieu, suivi de délivrances également fréquentes par la grâce de Dieu, le cœur, fût-il de bronze ou de pierre, s’amollit nécessairement devant tant de bonté ; il en arrive ainsi à aimer Dieu non seulement dans son propre intérêt, mais pour lui-même. À l’occasion de chacune des nombreuses misères qui l’assaillent, l’homme ne cesse d’adresser à Dieu des appels pressants ; s’approchant de lui, il goûte sa présence et en connaît la douceur. Il arrive dès lors que l’on soit conduit à aimer Dieu purement pour cette douceur éprouvée plus que pour le besoin que l’on a de son aide [6] ».
Autrement dit, nous passons du don au donateur. À force d’être exaucé dans nos prières, de recevoir des cadeaux du « Père riche en miséricorde » (Ep 2,4), nous remontons de la main qui nous les tend au cœur miséricordieux qui nous les offre. Cette loi profonde est si universelle que les études sur la gratitude l’ont implicitement mise en valeur. Elles montrent, en effet, que celle-ci est l’attitude la plus bienfaisante et la plus transformante à condition de ne pas s’arrêter à la reconnaissance du don gratuit – ce qui est déjà beaucoup : ne pas transformer le don, même habituel, en dû –, mais d’en éprouver de la joie. Donc, de passer de la tête au cœur. Or, pour éprouver cette joie, il nous faut prendre conscience que ce don a été donné par une personne qui nous aime : selon le double et admirable sens du mot attention, elle est attentive à notre bien parce qu’elle est attentionnée. Ô combien « le Père des cieux de qui vient tout don parfait » (Jc 1,17).
Aimer Dieu de cette manière, c’est passer de la demande non seulement à l’action de grâce (le remerciement), mais à la louange : « Celui qui loue le Seigneur non parce qu’il est bon pour lui, mais parce qu’il est bon tout simplement, aime vraiment Dieu pour Dieu et non pour lui-même [7] ».
- Quatrième degré : l’amour de soi pour Dieu.
« Heureux qui a mérité de s’élever jusqu’au quatrième degré, où l’homme ne s’aime plus lui-même que pour Dieu [8] ». Quelle différence y a-t-il entre l’amour de Dieu pour Dieu et l’amour de soi pour Dieu ? C’est toute la différence existant entre donner et se donner. Entre continuer à faire de temps en temps sa volonté et maintenant décider (et demander) ne plus faire que la volonté de Dieu. La vie du chrétien n’est plus alors que la réponse à la troisième demande de l’oraison dominicale : « Que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel » (Mt 6,10). Sa prière n’est plus que celle du Christ à son agonie : « Mon Père, […] non pas comme moi, je veux, mais comme toi, tu veux » (Mt 26,39). Et, à cela, il y a une condition : « s’oublier [soi]-même [9] ».
Et nous sommes maintenant à même de comprendre la signification de la parole du Christ. Jésus ne dit pas seulement : « je suis au Père, et le Père est à moi », ce qui correspond au troisième degré. Mais : « Je suis dans le Père, et le Père est en moi ». En effet, le Père est en lui à condition que sa seule « nourriture » soit de « faire la volonté de celui qui [l’]a envoyé » (Jn 4,34).
Une telle exigence peut sembler exorbitante et décourageante. Mettons-nous une dernière fois à l’école du réalisme plein de bon sens et de bonté de saint Bernard. Celui-ci s’interroge : « Quand cela se produira-t-il [10] ? » Et de répondre : viendra un temps, au Ciel, où tous « nos besoins [seront] assouvis ». Actuellement, sur terre, « l’âme ne peut espérer atteindre le quatrième degré de l’amour (ou plutôt être saisie par cet amour) ». Mais ce que nous ne pouvons accomplir de manière permanente, nous pouvons comme nous entraîner de manière intermittente !
Bonne ascension… des degrés de l’amour !
Pascal Ide
[1] Cité d’après saint Bernard, Traité de l’amour de Dieu, chap. 8-10, Œuvres mystiques, trad. Albert Béguin, Paris, Seuil, 1953. Cf. l’article de théologie spirituelle de Marie-Sophie Vaujour, « La dynamique de la vie spirituelle : lecture du Traité de l’amour de Dieu de saint Bernard », Bulletin de littérature ecclésiastique, CVI (2005), p. 319-348.
[2] Ibid., chap. 8, n. 23, p. 60.
[3] Ibid., n. 23, p. 60-61.
[4] Ibid., n. 25, p. 62.
[5] Ibid., chap. 9, n. 26, p. 63.
[6] Ibid.
[7] Ibid., n. 26, p. 64.
[8] Ibid., chap. 10, n. 27, p. 65.
[9] Ibid.
[10] Ibid., n. 28, p. 67.