Le chaman comme médiateur

1) Les interprétations erronées

Écartons d’abord les interprétations erronées du chaman.

Tout d’abord, nous le confondons avec le sorcier. En entendant parler de ses rituels répétés, de ses transes, de ses extases, voire de ses voyages, nous pouvons craindre qu’il ne joue avec les forces du mal afin d’acquérir des pouvoirs. Toutefois, l’expérience montre que le sorcier et le chaman diffèrent sur bien des points. Primo, quant à l’intention : nuire d’un côté, guérir et prendre soin de l’autre. Secundo, quant aux moyens : l’appel aux forces malignes d’un côté, l’utilisation des puissances bénéfiques présentes dans la nature de l’autre. Tertio, quant à la formation de la personne : acquisition de pouvoirs, quitte à pervertir son âme d’un côté, itinéraire d’auto-guérison et donc conversion intime de l’autre [1].

Ensuite, surtout aujourd’hui, nous le réduisons à n’être qu’un guérisseur. En effet, en France, il n’existe pas d’organismes les regroupant, mais on estime le nombre de chamans à environ mille – ce qui est considérable. Or, l’immense majorité se présente comme tel et vit de cette identité comme d’une profession. Et celle-ci s’identifie le plus souvent à une psychothérapie – le cheminement du chaman étant décisif dans cette proposition thérapeutique [2].

Enfin, nous craignons de nous laisser manipuler par lui. En fait, la manipulation est intéressée. Or, le plus souvent, le chaman propose une aide gratuite.

2) Une proposition

Le chaman ne devrait-il pas être compris comme un médiateur ? Plusieurs signes l’attestent.

a) Son lieu

Un point attire l’attention. Le plus souvent, le chaman demeure en dehors du village, en périphérie, par exemple dans une forêt, une rizière, une zone rocheuse, près d’un fleuve. Or, cette topographie est interprétée de manière insuffisante, voire décalée

Toutes ces herméneutiques ont en commun de considérer le chaman à partir des habitations humaines (au village), donc de le considérer comme décentré. Or, si le chaman est loin des hommes, il est proche de la nature. Nous proposons donc, avec d’autres, de voir l’emplacement du chaman non pas comme un décentrement, mais, tout à l’inverse, comme une position centrale, entre l’homme et la nature. Or, qui dit intermédiaire, dit médiation : il « exprime sur un mode spatial [sa]position symbolique » ; sa place est aux abords de la communauté, comme médium entre la communauté humaine et celle, plus vaste, des êtres dont le village dépend pour se nourrir et subsister », c’est-à-dire « les multiples entités non humaines », tant vivantes que les « différentes formations – forêts, rivières, grottes, montagnes [3] ».

b) Son activité

De fait, les activités chamaniques se présentent souvent comme des actions thérapeutiques. Or, dans sa vision, la maladie est conçue comme un déséquilibre systémique non pas tant avec les entités naturelles qu’avec des entités « surnaturelles », en l’occurrence des mauvais esprits qui font irruption dans le corps, ce qui retentit au sein même de la communauté humaine. Donc, le chaman guérit en rétablissant l’harmonie avec le monde démoniaque et, par lui, au sein des hommes et jusque dans le milieu animé. Autrement dit, il se présente comme un intermédiaire efficace, rétablissant la connexion d’un tissu plus qu’humain.

C’est ainsi que, chez les peuples indigènes d’Amérique du Nord, les sorciers sont souvent appelés « homme médecine » ; or, « médecine » signifie dans la langue locale, un « pouvoir » sacré dérivant d’une entité non-humaine, souvent un animal comme un ours, un aigle, un élan, mais aussi le tonnerre ; et cette entité naturelle communique à cet homme ses capacités curatives vis-à-vis des hommes. Donc, le chaman amérindien est un harmonisateur. Il est comme un pneuma incarné qui médiatise les relations abîmées.

C’est vrai plus largement de son activité écologique. Le chaman veille à ce que la communauté humaine puisse bénéficier des biens de la nature, notamment des aliments dont elle a besoin ; mais il s’assure aussi que les villageois redonnent, en retour, à la nature, d’une manière équilibrée, non seulement dans un prélèvement mesuré (par exemple, par une chasse sobre, des territoires de culture limités), mais dans une attitude spirituelle faite de prières (par exemple, par des rites de louange et d’offrandes en vue d’une bonne récolte). Or, la médiation est une action réciproque qui inclut les deux partis en présence. Derechef, le chaman traditionnel ou tribal agit donc comme un médiateur entre la communauté humaine et la communauté non-humaine.

Pascal Ide

[1] Cf. Jean Monbourquette, Le guérisseur blessé, Montréal (Québec), Novalis et Montrouge, Bayard, 2009.

[2] Cf. Denise Lombardi, Le néo-chamanisme. Une religion qui monte ?, Paris, Le Cerf, 2023.

[3] David Abram, Pourquoi la Terre s’est tue. Pour une écologie des sens, trad. Didier Demorcy et Isabelle Stengers, coll. « Les empêcheurs de penser en rond », Paris, La Découverte, 2013 : coll. « Poche », 2021, p. 18-19. Souligné dans le texte.

17.4.2026
 

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