Concile Vatican II. Quelques principes d’herméneutique des textes conciliaires

Ce que l’on appelle la « réception » correspond en fait à son appropriation. Cela est particulièrement vrai de la réception d’un concile. « Par réception, nous entendon le processus par lequel un corps ecclésial fait sienne en vérité une détermination qui ne s’est pas donnée à lui-même, en reconnaissant, dans la mesure promuguée, une règle qui convient à sa vie [1] ». De même, un concile « ne se réduit pas à sa célébration ni à la collection de textes qu’il produit ; mais il couvre une période plus ou moisn longue, qui va de sa préparation jusqu’à sa réception, en passant par l’événement conciliaire proprement dit [2] ».

1) Principes de méthode

Sans surprise, nous retrouvons pour l’interprétation du Magistère en général et du dernier Concile en particulier, la même tension que pour l’interprétation de l’Écriture.

Longtemps, les experts ont favorisé une lecture en quelque sorte historico-critique des textes conciliaires, soulignant les différentes tendances en présence, leur manque d’unité, les questions en suspens, et manquant de ce fait l’unité finale du texte.

Là contre, un certain nombre de théologiens ont fait valoir l’intérêt d’une lecture synchronique, c’est-à-dire unifiée. Relevons quelques précieux principes herméneutiques. Le théologien louvanien Gustave Thils énonce un principe actualiste : il s’agit « d’admettre ‘qu’un texte est un texte’, qu’elle qu’en ait été l’histoire [3] ». Le théologien allemand Walter Kasper, lui, souligne le principe de totalité : « Les textes du deuxième concile du Vatican doivent être compris et réalisés dans leur intégralité. Il ne faut pas mettre en relief certaines affirmations ou certains aspects seulement pour les isoler [4] ». Le théologie canadien Gilles Routhier met en place un principe en quelque sorte quantitatif : l’approche doit se fonder sur « l’ensemble de l’œuvre plutôt » que sur les « énoncés particuliers » ; elle « ne s’intéresse pas en premier lieu aux positions contradictoires, mais aux constantes, aux thèmes récurrents ou aux perspectives sans cesse reprises [5] ». Le théologien français Laurent Villemin synthétise ces critères dans une vision de l’état de la recherche ces dernières décennies :

 

« Après le concile Vatican II et pendant longtemps, on a pratiqué une lecture des textes de ce derneir concile que l’on pourrait qualifier de ‘segmenté »‘. On cherchait ce qui concernait la liturgie dans la constitution Sacrosanctum concilium, ce qui relevait de l’Église dans Dei Verbum, et ainsi de suite […]. Certes, cette approche a permis de rentrer dans chacun des textes, mais elle a oublié, ce faiant, que le concile constitue une unité doctrinale et pastorale, et qu’il faut donc mettre en œuvre des lectures croisées de ces différents textes. Cette dernière manière de faire est certainement un des traits majeurs de la recherche sur le concile Vatican II menée dans les dix dernières années [6] ».

 

Ajoutons avec Mgr Gérard Philips combien la conflictualité est inévitable au sein d’un événement aussi considérable que le concile Vatican II. Voici comment il débute l’article qu’il consacre à ce sujet : « La présence de deux tendances dans la vie doctrinale de l’Église, l’une plus soucieuse de fidélité à l’énoncé traditionnel, l’autre plus préoccupée de la diffusion du message auprès de l’homme contemporain, est un phénomène permanent et normal [7] ».

La convergence à Vatican II relève du quasi-miracle. Par exemple, concernant la question très polémique de la juridiction épiscopale (est-elle un pouvoir à part du pouvoir d’ordre ou en est-elle l’application, à travers la mission canonique ?), le père Congar s’émerveille du

 

« processus caractéristique de Vatican II : alors que personne n’a vraiment pensé et dirigé l’ensemble, alors que les différentes commissions ont travaillé dans une assez grande ignorance les unes des autes […] Vatican II aboutit […] à une vision nette et cohérente qui rejoint celle de l’Église ancienne et indivise [8] ».

2) Principes de doctrine

Du point de vue du contenu doctrinal, soulignons deux points.

Toujours dans cette visée unitaire, il importe de faire valoir que le dernier concile est autant pastoral que doctrinal, ou plutôt est pastoral parce qu’il est d’abord doctrinal (au nom du primat de la théorie sur la pratique) : « Parce que Vatican II voulait être un concile pastoral, il devait devenir un concile doctrinal [9] ».

Ensuite, Vatican II est autant ecclésiologique que théologique, et même d’abord théologique. Le cardinal Ratzinger l’a souligné avec force dans une conférence où il affirmait que, avant d’être un Concile De Ecclesia et même De Christo, c’était un Concile De Deo. Yves-Marie Congar propose lui de même une vision trinitaire du Concile Vatican II :

 

« Si, en théologie trinitaire, la considération des hypostases n’est pas étouffée par l’affirmation de l’unité de nature, mais trouve son plein développement, on peut aussi, en ecclésiologie, voir des sujets personnels communier dans une unité qui ne leur est pas imposée d’une manière qui étouffe. S’il s’agit de l’autorité, elle est évidemment commune aux trois Personnes, mais chacune y apporte sa marque hypstatique dont un reflet doit se retrouver dans l’Église : monarchie du Père, autorité du Créateur ; soumission du Fils exerçant son pouvoir àl’intérieur d’un régime de service ; intimité de l’Esprit qui suscite les initiatives tendant au Royaume de Dieu et la communion dans laquelle chacun est à l’écoute de ce que l’autre peut lui révéler. H. Mühlen, spécialiste de la pneumatologie, pense qu’une conception trop exclusivement hiérarchique a été favorisée par le fait qu’on a trop vu le sstructures de ministère sous le signe de l’Ancien Testament et de son monothéisme : la théologie trinitaire chrétienne peut inspirer une ecclésiologie où tout le corps soit organiquement actif [10] ».

Pascal Ide

[1] Yves Congar, « La réception comme réalité ecclésiologique », Revue des sciences philosophqiues et théologiques, 56 (1972) n° 3, p. 369-403. Repris dans Concilium, 77 (1972), p. 43-68, ici p. 52.

[2] Christophe Théobald, « Les enjeux du concile Vatican II », Hervé Legrand et Christophe Théobald (éds.), Le ministère des évêques au concile Vatican II et depuis, Paris, Le Cerf, 2001, p. 275-291, ici p. 275.

[3] Gustave Thils, « En pleine fidélité au concile Vatican II », La foi et le temps, 10 (1980), p. 274-309, ici p. 275.

[4] Walter Kasper, « Le défi de Vatican II qui demeure : à propos de l’herméneutique des affirmations du Concile », La théologie et l’Église, coll. « Cogitatio fidei » n° 158, Paris, Le Cerf, 1990, p. 411-423.

[5] Gilles Routhier, Vatican II. Réception et herméneutique, Fides, Montréal, 2006, p. 247.

[6] Laurent Villemin, « Principes ecclésiologiques de la réforme liturgique de Vatican II », Lumière et Vie, 279 (2008), p. 71-79, ici p. 71.

[7] Mgr Gérard Philips, « Deux tendances dans la théologie contemporaine. En marge du iie concile du Vatican », Nouvelle revue théologique, 85 (1963) n° 2, p. 225-238, ici p. 225.

[8] Yves Congar dans sa recension de l’ouvrage de Peter Krämer (Dienst und Vollmacht in der Kirche. Eine Rechtstheologische Untersuchung zur Sacra Potestas. Lehre des II. Vatikanischen Konzils, Trier, Paulinus Verlag, 1973), « Bulletin d’ecclésiologie », Revue des sciences philosophiques et théologiques, 59 (1975) n° 3, p. 465-531, ici p. 508.

[9] Christophe Théobald, « Les enjeux du concile Vatican II », Hervé Legrand et Christophe Théobald (éds.), Le ministère des évêques au concile Vatican II et depuis, Paris, Le Cerf, 2001, p. 275-291, ici p. 280. Souligné dans le texte.

[10] Yves Congar, « La réception comme réalité ecclésiologique », p. 396. Souligné par moi.

13.3.2026
 

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